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Dr. Martens : comment une botte d’ouvriers est devenue la chaussure iconique des artistes

MODE

Dr. Martens a réussi son coup : créer une pièce intemporelle. Une botte noire à semelle cousin d’air présentée comme une chaussure orthopédique dont les défenseurs de la contre-culture punk s’empareront trente ans plus tard. Numéro s’est infiltré dans le quartier général de Dr. Martens, à Londres, pour interroger Darren McKoy, directeur de création de la griffe britannique. Rencontre.

 

 

La botte noire Dr. Martens ou l’histoire d'une chaussure iconique

 

En y réfléchissant bien, le quartier général de Dr. Martens ne pouvait se dresser ailleurs qu’à Camden, le carrefour londonien des sous-cultures qui a vu défiler gothiques, punks à crête démesurée, rockeurs en perfecto et skinheads originels des années 70. Le label britannique a réussi son coup : créer une pièce intemporelle. Il s’agit en l’occurrence d’une botte noire à semelle cousin d’air présentée comme une chaussure orthopédique à la fin des années 40 et dont les skins et autres fervent défenseurs de la contre-culture punk s’empareront trente ans plus tard. 

 

En 1959, le chausseur anglais Bill Griggs flaire le bon filon. Une dizaine d’année avant lui, un médecin de l’armée allemande – Klaus Maertens – a mis au point une chaussure spéciale avec l'un de ses amis ingénieur car il ne peut plus se déplacer correctement depuis un accident de ski. Sauf qu’à l'époque, il ne s'attendait pas à ce que sa création, baptisée Dr. Maertens, fasse un tabac auprès des sexagénaires… Lorsqu'il découvre cette histoire, Bill Griggs fonce, obtient la licence, et commercialise le modèle qu’il s’est réapprorpié en visant cette fois une clientèle plus jeune. Il transforme la chaussure (et le nom de la marque) pour qu’elle devienne LA botte de ceux qui triment dans les éclaboussures d’huile, d’acide et de soude. Fonctionnelle et imperméable, la Dr. Martens cartonne encore mais, cette fois, auprès de la classe ouvrière anglaise. Elle rejoindra ensuite la scène, les amplis et les câbles électriques, prisée alors par les stars de la musique. Depuis 60 ans, les équipes de Dr. Martens déclinent un modèle iconique en faisant légèrement varier son design voire en appliquant la même recette sur de nouveaux patrons, citons par exemple des sandales ou des mocassins.

 

En 2022, c’est un certain Darren McKoy qui a été nommé directeur de la création de la maison Dr. Martens. Passé par Asics, The North Face ou Adidas, ce créateur autodidacte passionné de football pilote aujourd’hui l’équipe de design et a notamment lancé 14XX un nouvel incubateur qui propose “d'utiliser les éléments les plus durables, les plus polyvalents et les plus emblématiques du passé pour les réutiliser à l’avenir”. En d'autres termes, chaque produit 14XX sera l’adaptation d'une silhouette classique de la griffe. Plus récemment, il a aussi défendu une campagne, Made Strong, pensée comme une collection d’histoires qui résument justement l’ADN de Dr. Martens. Mais alors qu’est-ce que la force moderne ? Numéro s’est infiltré dans le quartier général de Dr. Martens pour poser directement la question à Darren McKoy. Rencontre.

L'interview de Darren McKoy, directeur de création de Dr. Martens

 

 

Numéro: J’ai comme l’impression qu’il faille nécessairement porter une paire de Dr. Martens pour intégrer une école d’art ou une prépa littéraire…

Darren McKoy: Ce cliché existe aussi en France ? [Rires.] Ici, nous travaillons beaucoup avec le Central Saint Martins College of Art and Design [une des composantes de l'université des arts de Londres] et il est vrai que beaucoup d’étudiants portent des Dr. Martens. Cet attrait pour la chaussure provient surement du lien que la maison a établi très tôt avec le monde de l’art et de la musique. Beaucoup comparent cette botte noire à une toile vierge. Quelque chose qu’ils pourront toujours personnaliser. J’ai travaillé avec Raf Simons, et il se souvient parfaitement de sa première paire de Dr. Martens. Idem pour James Jebbia, le fondateur du label Suprême.


 

Et vous alors, quelles images vous viennent immédiatement à l’esprit lorsque vous pensez à Dr. Martens ?

La musique. Je suis d'origine caribéenne : ma mère est née en Jamaïque et mon père à Wolverhampton. Moi, je viens de Sheffield. Quant à mon oncle, il était l'une des personnes les plus cool que j'aie jamais rencontrées. Un punk noir en jean Levi’s et chemise à carreau qui n’écoutait que du ska. Il était affilié aux Suedehead, une branche du mouvement Skinhead du début des années 1970 au Royaume-Uni. C’est cette image qui me vient en tête, ces types, Dr. Martens au pieds. À mesure que je vieillissais, j’ai vu cette paire de chaussure pénétrer le monde de la mode, devenir l’héroïne de campagnes marketing et rencontrer l’esthétique Buffalo de Ray Pietri.


 

Dr. Martens est encore très populaire auprès de la jeune génération. Comment êtes-vous parvenu à séduire la Gen Z sans jamais avoir l’image d’un label ringard et vieillissant ?

Parce que Dr. Martens profite justement d’une certaine connexion entre les générations. Comme si nos produits n’avaient absolument pas besoin de changer. Comme si nos clients les plus âgés défendaient la marque à notre place auprès des plus jeunes. La personnalisation de la botte y est certainement pour beaucoup. C’est juste… un intemporel qui existe depuis 63 ans. Avec le temps, les amateurs de Dr.Martens portent presque nos produits comme un uniforme. Mes enfants ont cinq, neuf et treize ans, et, lorsqu’on leur demande ce que leur père fait dans la vie, ils répondent que je “dessine des chaussures cool.” Ma fille aînée porte déjà des modèles à plateforme alors que ses amis ne jurent que par les baskets. Et, inévitablement, ses petites sœurs voudront faire pareil, par pur mimétisme. Outre l’esthétique, les Dr. Martens sont aussi durables et très confortables vous ne trouvez pas ?.

 

 

Quels ingrédients de la recette avez-vous interdiction de toucher lorsque vous proposez un nouveau modèle ?

La signature provient des points jaunes, les deux rainures latérales au niveau des orteils ou la plaque de semelle extérieure qui est, littéralement, une “semelle Dr. Martens”. Nous conservons aussi la boucle du talon et les matériaux durables, du cuir au tissu. En fait, il faut qu’en un seul coup d’œil, la chaussure ressemble à une Dr. Martens. Et cette recette ne nous enferme pas, au contraire, elle nous permet d’envisager de nouvelles formes à partir d’un patron de départ. [Il attrape un prototype sur la table.] Regardez ce modèle, il s’inspire directement de celui-ci. Si vous regardez bien, il s’agit d’une version 2.0. La raison pour laquelle la chaussure Dr. Martens a si peu changé c’est qu’elle doit résister à l’épreuve du temps. Elle peut se permettre quelques écarts mais devra fondamentalement ressembler à une pièce de nos archives. En ce qui concerne les couleurs, nous nous assurons qu’elle soient portables et qu’elles s'inscrivent dans l’histoire de la marque comme ce jaune emblématique par exemple. Nous avons proposé du rouge cerise, du vert, du bleu… et nous gardons ces teintes en changeant certaines tonalités. Tout ce que nous trouvons pertinent aujourd’hui, nous l’entremêlons avec nos archives.


 

 

La collection Dr. Martens x Denim tears inspirée de l'héritage de la diaspora afro-antillaise.

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Votre nouvelle campagne s’intitule “Made Strong”, quelle message souhaitiez-vous défendre exactement ?

Nous cherchions à répondre à la question suivante : comment faire perdurer les valeurs de Dr. Martens. Et par valeurs j’entends la diversité, la résilience voire l’empowerment. Il s’avère que l’expression “Made Strong” est celle qui incarnait le mieux le label tel qu’il est aujourd’hui.


 

Et comment transforme-t-on cela… en chaussure ?

[Rires.] Il y a plusieurs façon de le faire ! Il faut savoir que nos archives restent le point de départ de chacune de nos collections. Nous examinons aussi la façon dont nos clients portent nos produits. Je crois que si Dr. Martens est encore là c’est parce que nos clients se sont réappropriés nos chaussures, notamment la botte, un intemporel qui varie selon le style de chacun. Nous définissons également des objectifs stratégiques : voulons-nous repenser les bottes ou défendre un nouveau point de vue en développant des sandales estivales ? Le brainstorming a lieu dans la pièce située derrière vous et, peu à peu, les modèles prennent forme. Je trouve que les derniers sont plus radicaux et plus irrévérencieux en termes de design…


 

Dr. Martens c’est aussi des collaborations récurrentes, quelle sera la prochaine ?


 

L’information est encore confidentielle c’est ça ?

Oui, je ne peux malheureusement pas vous en parler pour le moment. De nombreuses personnes ont joué un rôle très important pour la marque. Ces dix dernières années, nous avons collaboré avec les acteurs les plus importants de la mode : Rick Owens, Raf Simons, Suprême, Comme des Garçons, Stüssy…J’aimerais vraiment maintenir ces relations tout en partant à la recherche de jeunes créateurs émergents. C’est d’ailleurs pour cela que notre partenariat avec le Central St. Martins reste une collaboration assez intéressante quand bien même il ne s’agit pas de commercialisation à proprement parler. Permettre aux créatifs de travailler avec Dr. Martens pour propulser leur carrière de designer est tout aussi excitant qu’une énième collaboration avec une grande marque.