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Numéro
26 Entretien exclusif avec Olivier Rousteing, photographié par Jean-Baptiste Mondino aux côtés de Gigi Hadid

Entretien exclusif avec Olivier Rousteing, photographié par Jean-Baptiste Mondino aux côtés de Gigi Hadid

MODE

En parfaite adéquation avec son époque et avec sa génération, Olivier Rousteing insuffle à la maison Balmain une énergie pop. Entouré de sa muse Gigi Hadid, de ses amies Rihanna et Kendall Jenner, le directeur artistique déchaîne les foules. Rencontre.

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Olivier Rousteing et Gigi Hadid par Jean-Baptiste Mondino

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Numéro : Mais où donc êtes-vous né, bel enfant ?

Olivier Rousteing : À Bordeaux.

 

Étiez-vous un adorable petit poupon, joufflu et gazouillant, ou faisiez-vous partie de ces malencontreux nouveau-nés aux croûtes de lait et aux mentons poilus qui provoquent invariablement une gêne lorsque leur mère les montre aux amis ?

J’étais adorable. Ah non, maintenant que j’y pense, j’étais gros. Mais j’ai perdu très vite.

 

Que faisait votre mère de ses dix doigts ?

Elle était ophtalmologiste.

 

C’est-à-dire ? Elle vendait des montures chez un opticien-lunetier agréé ?

Elle travaillait en effet dans une boutique où elle vendait des lunettes, mais elle soignait également les gens.

 

Et votre père ?

Il était directeur du port autonome de Bordeaux.

 

Mais encore ?

Il supervisait tout ce qui
touchait à la technicité des bateaux. Il contrôlait les paquebots et les choses comme ça.

 

Ah ! Et vous, quand avez-vous décidé qu’il était temps de mettre les voiles ?

Je suis resté à Bordeaux jusqu’à l’âge de 16 ans, avant de partir en quête de globalité, de diversité et d’un supplément de culture générale. J’avais envie de découvrir le monde. J’avais aussi besoin de m’élargir l’esprit : Bordeaux est tout de même une ville très conservatrice.

 

À l’école, étiez-vous plutôt du genre cancre ou fayot ?

J’étais excellent, toujours premier de la classe. J’enchaînais les 19 sur 20. 

 

Un vrai surdoué.

J’ai obtenu mon bac littéraire avec une année d’avance, assorti d’une mention très bien.

 

Comptiez-vous de nombreux camarades à cette époque ou faisiez-vous figure de brebis galeuse dans la cour de récréation ?

À l’école primaire, j’avais mon petit succès : j’étais le “puppy” que tout le monde trouvait mignon et que tout le monde aimait bien. Au collège, j’étais haï de tous. Mais au lycée, j’étais un leader.

 

Qu’aviez-vous fait pour être exécré au collège ?

Rien, si ce n’est d’être différent des autres à un âge où les gens ne le comprennent pas.

 

Différent dans quel sens ?

Différent parce que j’aimais la mode, différent parce que j’avais des goûts particuliers… Je n’irai pas jusqu’à dire
que j’étais plus féminin que mes camarades de classe, mais j’aimais bien prendre soin
de moi, et je portais toujours les dernières marques à la mode. Je tenais un peu le rôle de l’enfant gâté, et les autres enfants étaient sans doute jaloux. Ce qui est drôle, c’est que nombre d’entre eux m’envoient maintenant des messages privés sur Instagram pour me dire qu’ils m’adorent. La vengeance est un plat qui se mange froid.

 

Quand avez-vous décidé que vous alliez opter pour…

… la mode ?

 

Non.

L’amour ?

 

Oui, en l’occurrence celui qui n’ose pas dire son nom.

Je me suis découvert homosexuel à l’âge de 15 ans. C’était lors de mon dernier match de foot, où je regardais plus les mecs à poil que le ballon qui roulait.

 

Avez-vous des frères et des sœurs ?

Non, je suis fils unique. Adopté. Mes parents biologiques m’ont abandonné et je suis resté dans un orphelinat jusqu’à un an et demi, âge auquel j’ai été recueilli.

 

Avez-vous jamais revu vos parents biologiques ?

Non.

 

Savez-vous seulement de qui il s’agit ?

Non, je suis né sous X. Je n’ai aucun moyen de contacter mes parents biologiques, même si je le voulais.

 

Comment vos parents ont-ils réagi lorsque vous leur avez annoncé, à l’âge de 16 ans, que vous partiez ?

Mon père s’opposait à cette décision, ma mère la soutenait. Mes parents voulaient que je sois avocat en droit international. Au final, j’ai choisi l’international, mais pas en droit. Bref, je suis monté à Paris où je suis retombé sur mes pieds assez facilement : mes parents m’aidaient financièrement et j’ai beaucoup de famille dans la capitale. Pour moi, le plus gros choc a été mon déménagement en Italie. Mes parents ont cessé de subvenir à mes besoins, et donc, pour vivre, j’ai dû faire des stages et danser dans des clubs…

 

Je ne sais pas ce qui est le pire…

Lorsque je dansais en boîte, j’étais habillé, je le précise. C’était, je dois dire, une drôle d’expérience, parce qu’il se trouve que je travaillais chez Roberto Cavalli à l’époque, où il arrivait que je doive rester pour des essayages avec [le créateur] Peter Dundas jusqu’à 1 heure du matin, avant de vite me changer et de courir en boîte avec mes vêtements dans un sac pour gagner 150 euros par semaine. Ce qui me permettait de payer mon loyer. Je grimpais sur un podium, je dansais et, de temps à autre, quelqu’un venait éteindre sa cigarette sur ma cuisse.

 

Alors que tout ce que vous demandiez, c’était qu’on vous glisse un chèque-repas dans le slip.

Ce n’était pas non plus Le Dépôt, je vous rassure. Je n’aurais pas été jusque-là. Pour bien faire ce métier, il faut avoir confiance en soi, savoir bien danser et jouer un personnage.

 

Et quel personnage jouiez-vous exactement ?

Celui du garçon qui adorait
la mode et qui portait des chemises Versace vintage façon Miami Vice pour se donner un petit genre hip-hop années 90. Je ne vous donnerai pas le nom de la boîte, sinon vous allez trouver des images. Bref, je travaillais en parallèle chez Cavalli où j’ai démontré à toute l’équipe que j’avais de l’ambition à revendre et que j’étais prêt à rester debout des nuits entières pour travailler. De fil en aiguille, j’ai gravi les échelons pour passer de simple stagiaire à bras droit de Peter [Dundas]. Lorsque Peter a quitté Cavalli pour rejoindre Ungaro, j’ai continué à évoluer dans la maison jusqu’à
travailler sur les défilés en étroite collaboration avec Eva et Roberto Cavalli. Si, chez eux, j’ai beaucoup appris en termes de technique, il est arrivé un moment où j’ai ressenti le besoin de m’assumer en tant que créateur pour mieux affirmer mes propres envies, mon propre goût. Devenir décisionnaire et non plus exécutant. C’est pour cette raison que je suis rentré à Paris.

 

Aviez-vous déjà signé chez Balmain au moment où vous avez quitté Cavalli ? 

Oui. J’étais encore chez Cavalli lorsque j’ai envoyé mon CV chez Balmain. Ils ont tout de suite souhaité me voir, et une semaine plus tard, j’avais le job. Christophe [Decarnin, alors directeur artistique de Balmain] a apprécié mon travail. J’ai donc continué à ses côtés pendant un an et demi en
tant que directeur de studio. Ce fut une expérience assez bizarre, j’étais encore très jeune, j’avais l’âge de la plupart des stagiaires de la maison alors que, techniquement, j’étais leur boss.

 

Quel souvenir gardez-vous de votre collaboration avec Christophe Decarnin ?

C’était une rencontre intéressante dans la mesure où,
malgré tout, il avait un goût très proche du mien, sans être strictement identique pour autant. Lui était plus rock’n’roll, plus Kate Moss, alors que moi j’étais plus hip-hop, plus Rihanna. Il était introverti, alors que moi je suis extraverti. Nous étions un peu comme le feu et l’eau. On était très, très complémentaires. Par la suite, il s’est montré un peu plus distant vis-à-vis de la maison, ce qui a facilité mon ascension. Et je l’en remercie.

 

Pourquoi croyez-vous qu’il ait pris ses distances ?

Lorsqu’on ne s’amuse plus – dans la mode, comme ailleurs –, on s’ennuie. Et je pense que Christophe s’ennuyait chez Balmain. Sans doute avait-il le sentiment d’avoir fait le tour de la question et estimait-il qu’il était temps de partir. Il est parfois judicieux de partir au bon moment, la tête haute, plutôt que de rester trop longtemps et ne plus avoir rien à dire.

 

Quitteriez-vous Balmain si jamais Bernard Arnault ou François-Henri Pinault vous tendait une carotte ? 

S’il est vrai que j’éprouve une certaine loyauté envers la maison Balmain, il faut aussi dire qu’au début, j’étais le bébé de Balmain, alors que maintenant, Balmain est mon bébé. La réalité, c’est qu’il y a eu ce basculement. Les rôles se sont inversés. J’ai fait mes preuves, le business fonctionne, la maison a énormément grandi… ce n’est donc plus une question de loyauté mais de bien-être. Je ne vais pas vous dire pour quelle marque ou quelle maison j’aimerais travailler. Là n’est pas le problème. Tout ce que je souhaite, c’est d’être aussi heureux dans cinq ou dix ans que je le suis à
présent – ce qui n’est pas forcément lié à un nom, à une maison ou à un empire. Il se trouve qu’aujourd’hui, je me sens parfaitement bien chez Balmain. Mais on ne sait jamais de quoi demain sera fait. 

 

À quoi attribuez-vous cette “inversion des rôles” chez Balmain ?

Cette sensation de pouvoir, je ne l’ai pas obtenue dès mon premier défilé. Il a d’abord fallu que je fasse mes preuves, et que tout le monde soit pleinement convaincu. Même si, sur le papier, j’avais tout pouvoir, je n’étais pas encore prêt à l’assumer dans ma tête. Chez Balmain, je me suis vraiment affirmé pour la toute première fois lors de mon défilé “africain” – parce que la maison avait évolué, parce que des gens étaient arrivés et que d’autres étaient partis, et j’ai dû attendre jusque-là pour pouvoir exprimer ma vision.

 

Lors de votre promotion chez Balmain, vous a-t-on permis de changer les équipes ?

Oui, mais c’est comme partout : il y a des colonnes de marbre qui résistent et qu’il est impossible de bouger, et il y en a d’autres qui tombent toutes seules.

 

À quel âge êtes-vous tombé amoureux pour la première fois ?

Je n’ai jamais été amoureux.

 

Comment ça ?

Non, d’ailleurs mon numéro de portable est le 06… [Rires.]