03 Octobre

Jean Paul Gaultier envoûte les Folies Bergère avec son Fashion Freak Show

 

Son univers pétillant, joyeux et fantasque méritait d’investir un jour une scène. C’est désormais chose faite : cet automne, l’immense Jean Paul Gaultier présente aux Folies Bergère Fashion Freak Show, un spectacle où l’histoire personnelle du couturier est sublimée sous formes de tableaux successifs, aussi truculents qu’originaux. Mettant en scène des personnages hauts en couleur, des danseurs et la mannequin Anna Cleveland dans des costumes éblouissants réalisés tout spécialement, le show promet de faire salle comble.

Propos recueillis par Philip Utz, Photos Sofia Sanchez & Mauro Mongiello

Numéro : Racontez-nous votre spectacle Fashion Freak Show aux Folies Bergère, on veut tout savoir !

Jean-Paul Gaultier : Ce spectacle, j’en rêvais depuis que je suis petit garçon. À l’âge de 9 ans, j’ai vu un spectacle des Folies Bergère à la télévision, et le lendemain, en classe, j’ai dessiné des femmes vêtues de résilles et de plumes. L’institutrice, furieuse, m’a confisqué le croquis avant de me taper sur les doigts avec une règle, de m’épingler le croquis sur le dos et de me faire faire le tour des classes pour me punir. J’avais déjà été rejeté par les autres élèves – parce que j’étais une “poule mouillée”, une “fille manquée” ou je ne sais plus trop quoi, mais après cette humiliation infligée par la professeure, ils se sont tous mis à me sourire et m’ont demandé de leur faire un dessin. C’est donc grâce à ce dessin – et aux Folies Bergère – que j’ai trouvé une forme d’acceptation, et il me semblait donc normal de boucler la boucle, cinquante ans plus tard, avec ce spectacle. Quelle différence y a-t-il entre monter une revue de music-hall et organiser un défilé de mode ? La mise en scène d’un spectacle sur scène demande beaucoup plus de travail. Très tôt dans ma carrière, j’ai eu la chance de travailler pour Pierre Cardin, qui fut l’un des premiers à mettre en scène ses défilés de façon novatrice. Il grimpait sur le podium avant ses présentations, se saisissait du micro et annonçait : “Cette fois-ci, c’est la mode pour la femme sur la Lune !” La musique de ses shows était conçue par Pierre Henry, et tout cela était très spectaculaire. C’était tout l’inverse des défilés des maisons de couture plus traditionalistes, où les mannequins défilaient dans les salons en présentant le nom des tenues – Valse de Vienne, etc. – sur un car ton. Lorsque j’ai lancé ma propre marque, j’ai cherché à m’éloigner de cette configuration un peu vieillotte en utilisant des mannequins tels que Farida [Khelfa] et Edwige [Belmore], qui avaient une certaine façon de marcher et de parler – Farida venait de la cité des Minguettes et s’exprimait en verlan – que je trouvais très inspirante. Sans parler du fait que je n’avais pas un rond, et que même si je l’avais voulu, je n’aurais pas pu me payer des mannequins professionnelles. Pour l’un de mes premiers défilés, je me rappelle avoir demandé à Edwige de chanter My Way de Frank Sinatra à la manière de Sid Vicious. C’était en 1978, et à l’époque c’était inconcevable. L’un des acheteurs m’avait d’ailleurs dit : “Si vous imaginez que vous allez vendre quoi que ce soit, vous vous trompez !” Ça n’avait pas plu à tout le monde. C’est vraiment en rencontrant Francis [Ménuge] que j’ai trouvé la force de lancer ma marque et de voler de mes propres ailes.

 

Où avez-vous rencontré Francis Ménuge ?

Dans la rue, sur le boulevard Saint-Michel. J’étais avec Donald Potard, qui avait passé son bac avec lui, et je l’ai immédiatement trouvé très charmant, pour ne pas dire incroyable. Le lendemain, Donald me téléphone et je lui dis : “Qu’est-ce qu’il était mignon ton copain, dommage qu’il ne soit pas pédé…” Et Donald de me répondre : “Eh bien, figure-toi qu’il m’a demandé ton numéro !” [Rires.]

 

Avez-vous assisté à la revue de Thierry Mugler, les Mugler Follies, au théatre Le Comédia l’année dernière ?

J’ai vu tous ses spectacles, que ce soit à Paris ou à Berlin, plusieurs fois. Il a un univers très hollywoodien, peuplé de personnages qui sont presque comme des créatures. J’ai, moi aussi, eu la chance de créer pour un grand show des costumes comme ceux qu’il a faits – c’était pour The One, à Berlin, dont les places se sont vendues à guichets fermés… Ouh la la ! je ne devrais pas dire ça, ça va me porter la poisse pour les Folies Bergère ! D’autant qu’il a fallu booker la salle pour six mois, donc autant vous dire que cela à plutôt intérêt à se bousculer au por tillon !

 

 

“Il y a certaines scènes un peu tendancieuses que nous avons décidé de réserver aux représentations du week-end, destinées à un public averti.”

 

 

Qui a écrit le scénario du Fashion Freak Show ?

J’ai écrit une histoire, la mienne, sous forme de tableaux et d’intentions visuelles. Le premier, par exemple, met en scène l’opération de mon ours en peluche, Nana, avec ses seins coniques… Les paroles, quant à elles, sont signées de Raphael Cioffi, qui collabore notamment sur l’émission Catherine et Liliane de Canal +.

 

Vous a-t-on laissé car te blanche pour monter le spectacle, ou les producteurs vous ont-ils imposé un cahier des charges ?

Il y a certaines scènes un peu tendancieuses que nous avons décidé de réserver aux représentations du week-end, destinées à un public averti. La scène du club sadomasochiste, par exemple.

 

Que vient faire le sadomaso là-dedans ?

J’adore ça ! Je fréquente ce genre d’établissements depuis très longtemps, et je l’ai beaucoup fait, en particulier lorsque j’étais à Londres. J’y ai d’ailleurs vu des choses assez violentes. Je me rappelle, par exemple, de la fois où je me suis retrouvé face à un mur tout noir dans un endroit entièrement noir. À un moment donné, je devine – malgré le fait que je n’avais pas mes lunettes – quelque chose qui bouge contre le mur, quelque chose qui brillait. Et puis soudain, je me rends compte que c’était quelqu’un qui était entièrement emballé dans du caoutchouc noir, et qui suffoquait là depuis des heures. C’était impressionnant.

Rassurez-nous, vous n’êtes pas allé jusque-là, on n’a pas envie de vous perdre !

Ça ne risque pas, je suis claustrophobe !

 

 

“Les costumes sont un mélange de pièces d’archives et de nouveautés. Le tableau qui est dédié à la chirurgie esthétique, par exemple, est entièrement composé de pièces nouvelles… ”

 

 

Est-il facile de mettre sa propre vie en scène dans un spectacle ?

En règle générale, je n’ai jamais cherché à cacher quoi que ce soit… ni à exhiber quoi que ce soit, d’ailleurs. Lorsque je me présentais, par exemple, je n’ai jamais dit : “Bonjour, je suis Jean Paul Gaultier, je suis pédé !” En France, on m’a souvent reproché de ne jamais avoir fait de coming out officiel, alors que tout le monde était au courant de ma sexualité et que je ne m’en suis jamais caché. Je me souviens d’avoir évoqué la mort de Francis dans un entretien que j’avais accordé à un magazine anglais, et les associations sont toutes montées au créneau parce que je n’avais jamais parlé de sa disparition en France. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que si j’avais toujours évité le sujet dans la presse française, c’est parce que ses parents étaient là, qu’ils ne savaient pas qu’il était mort du sida et que c’était un drame pour sa mère. C’était donc par pudeur et par respect envers eux que je n’avais jamais évoqué le sujet en France.

 

Le Fashion Freak Show fait-il la part belle à la mode ?

Bien évidemment. Les costumes sont un mélange de pièces d’archives et de nouveautés. Le tableau qui est dédié à la chirurgie esthétique, par exemple, est entièrement composé de pièces nouvelles… La couture est une forme de chirurgie esthétique, avec tous ces cintrages et ces paddings, ces épaules larges et ces tailles serrées qui permettent, à l’oeil, de redessiner une silhouette, de sculpter un corps. Aujourd’hui, avec les tatouages et les piercings, les gens peuvent modifier leur corps et dessiner dessus en toute liberté…

 

À propos de tatouages, est-ce vous qui avez inventé le tee-shirt tatouage ou est-ce Martin Margiela ?

C’est moi. J’ai dessiné des tee-shirts en tulle transparent, qui étaient imprimés de tatouages à motifs floraux – que Madonna a portés, alors que nous ne nous connaissions pas encore – bien avant lui. Nous avons d’ailleurs eu beaucoup de mal à réaliser ces pièces, dans la mesure où les impressions ne tenaient pas sur le tulle, qui est un tissu poreux. L’encre passait à travers et il fallait nettoyer les rouleaux après chaque impression. On en a bavé. Martin, par la suite, a fait la même chose sur la gaze.

 

Quels furent les tableaux les plus difficiles à mettre en scène ?

Ils étaient tous compliqués. Le spectacle est un mélange permanent de direct et de vidéos, et le simple fait de synchroniser les deux a demandé un travail énorme.

 

Comment se sont déroulées les auditions pour le Fashion Freak Show ? Trôniez-vous derrière une grande table devant laquelle défilaient les candidats, façon Nouvelle Star ?

Oui, c’était génial ! Nous avons effectué les castings dans un studio de danse sous l’oeil avisé de Marion Motin, une chorégraphe qui a travaillé pour Madonna – comme beaucoup de monde – mais aussi pour Christine and the Queens et Stromae. Elle est géniale. Il y a également dans le spectacle une actrice que nous avons recrutée dans l’émission The Voice. Elle s’appelle Demi Mondaine, elle a un look d’enfer et elle était par faite pour incarner Edwige. Il y a aussi une effeuilleuse dans le show, Maud’ Amour, ainsi que le mannequin Anna Cleveland – la fille de Pat Cleveland – qui est démente, complètement à part, complètement ailleurs.

 

Le spectacle dure deux heures et demie, y aura-t-il un entracte pour aller se chercher un petit verre ?

Bien entendu.

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