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Giorgio Armani, autobiographie et interview du maestro

 

L’année 2015 marque les 40 ans de l’empire Giorgio Armani. À cette occasion, le prolifique créateur italien publie son autobiographie aux éditions Rizzoli. Numéro revient sur sa rencontre avec le maestro.

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Celui qui s’est fait connaître en habillant Richard Gere dans le film American Gigolo, et les plus grandes stars, de Cate Blanchett à Lady Gaga, a su imposer son style et sa vision de la mode et du design. Photos personnelles et clichés inédits nous invitent à une plongée dans l'univers singulier du designer tout au long de cette autobiographie indispensable publiée chez Rizzoli. 

Seul propriétaire d’un empire constitué de douze usines, de près de huit cents boutiques et de six mille employés à travers le monde, Giorgio Armani dirige sa maison d’une main de maître. Le créateur italien n’a jamais renoncé à son style, l’épurant au fil des ans et le déclinant en accessoires, cosmétiques, parfums et meubles qui ont fait sa fortune. Numéro avait rencontré Giorgio Armani à l'occasion de l’ouverture de sa deuxième boutique parisienne. Le couturier revenait avec candeur sur son succès phénoménal.
 

Numéro : La France est-elle réceptive aux créateurs italiens ?

Giorgio Armani : Elle nous ignore tranquillement, et nous lui rendons la politesse.

 

N’étiez-vous pas allé jusqu’à annuler un défilé ?

Nous sommes toujours confrontés à des difficultés avec
les Français. Pendant la semaine de la haute couture par exemple, nous devons systématiquement nous battre afin de décaler le défilé d’une heure. Sur le calendrier, pourtant, seulement trois défilés sont programmés par jour, il n’y a donc visiblement rien qui s’oppose à ce qu’ils nous trouvent un créneau différent.

 

Dans quelle mesure était-il important pour vous de faire partie du cercle très fermé de la haute couture parisienne ?

Mon chiffre d’affaires est la seule chose qui compte pour moi. Je ne fais pas ce métier pour obtenir une légitimité sociale. Je ne travaille pas pour épater la galerie, cultiver mes relations ou me faire des amis. Je n’ai d’ailleurs pas de vie sociale et je ne vois jamais personne.

 

Comment se fait-il que vous n’ayez pas d’amis ?

Je n’ai pas de temps à consacrer à ça. Lorsque je rentre chez moi vers 19 ou 20 heures, je tombe de fatigue. Vous êtes encore jeune, mais attendez un peu d’avoir mon âge et vous verrez si vous avez toujours la force de courir les pince-fesses.

 

N’avez-vous pas toujours été quelqu’un de foncièrement solitaire ?

Je me suis toujours senti à part. Je n’aime pas me mélanger aux autres. Je fais des choix très précis en amitié, et si je suis capable de recevoir à la maison ou d’aller au cinéma avec un proche, j’ai une sainte horreur des mondanités. Même si de temps en temps on m’oblige à y prendre part.

 

Si vous n’avez pas d’amis, peut-être est-ce parce que vous faites peur aux gens ?

[Rires.] Je vous fais peur ?

 

Oui, regardez, je tremble comme une feuille.

[Rires.] Et pourquoi donc ?

 

Parce que vous êtes Giorgio Armani !

Je suis un homme qui travaille, comme vous, voilà tout. Il n’y a aucune différence entre nous. Je ne vaux pas mieux que vous.
Si nous sommes là ensemble, c’est que nous sommes aussi légitimes l’un que l’autre dans nos métiers respectifs. Mon succès, je l’ai gagné à la sueur de mon front. Il n’est pas tombé
du ciel. Ce n’est pas un miracle.

 

Êtes-vous un homme heureux ?

Heureux est un grand mot. Je suis un homme plutôt satisfait de ce qu’il a accompli dans sa vie, ce qui est très différent. Et s’il m’arrive d’avoir le sourire aux lèvres en me réveillant le matin, c’est en pensant à la journée de travail qui m’attend au bureau. Si je n’avais pas ça, que me resterait-il ? Ce serait affreux.

 

Que peut-il bien manquer à un homme qui a tout ?

Le temps.

 

Comment en êtes-vous arrivé à travailler dans la mode ?

Je suis tombé dedans un peu par hasard. Je travaillais en tant qu’étalagiste au grand magasin La Rinascente. À cette époque, le jeune homme qui dessinait les collections masculines de Nino Cerruti a dû partir faire son service militaire. Il m’a alors proposé de le remplacer. J’ai commencé à créer des vêtements pour homme, avant de reprendre les collections féminines, et tout s’est très vite enchaîné.

 

N’avez-vous pas effectué votre service militaire, vous aussi ?

Si, absolument. C’était d’ailleurs très amusant.

 

Quoi donc ? De partager la chambre avec un bataillon de brutes ?

Ce n’était pas pour me déplaire. À la caserne, j’étais traité comme un petit roi. Ils n’étaient pas tous des enfants de chœur, certes, mais j’ai néanmoins réussi à les séduire en leur faisant mon numéro de charme, en leur passant gentiment la carafe d’eau ou de vin à table, dans le réfectoire.

 

Étiez-vous déjà conscient de votre homosexualité à l’époque ?

Mais qui vous a dit que j’étais homosexuel ?

 

Quel souvenir gardez-vous de la disparition de votre père en 1960 ?

J’avais 27 ans lorsqu’il est mort, et pourtant je n’ai jamais eu l’occasion de nouer des liens affectifs ou intellectuels avec lui. C’est l’un de mes plus grands regrets. Il était toujours trop occupé par son travail, toujours en déplacement, et c’est ma mère qui gérait la famille.

 

Pourquoi n’avez-vous pas terminé vos études de médecine à l’université de Milan ?

J’y ai renoncé parce que les études de médecine sont très longues, et qu’il s’agissait là d’un luxe que je ne pouvais pas me permettre de prolonger. Il me fallait gagner ma vie.

 

L’amour est-il pour vous un moteur de création ?

Absolument. Lorsque je dessine une collection, je le fais par amour de l’homme ou de la femme que j’habille. Lorsque j’organise un défilé, je le fais par amour du public. Et lorsque je suis à la maison, je fais les choses par amour pour la personne avec qui je partage ma vie.

 

Et de qui s’agit-il en ce moment ?

Il y en a plusieurs.

 

Fripouille ! Un tel succès professionnel se solde-t-il inévitablement par de grands sacrifices personnels ?

Mon travail a volé ma vie. J’en suis conscient et je le regrette amèrement tous les matins quand je me réveille, et tous les soirs quand je me couche. J’y ai tout laissé.

 

Faites-vous facilement confiance aux gens ?

Oui.

 

N’êtes-vous pas un control freak ?

Ma société est tellement gigantesque qu’il serait impossible pour moi d’être présent sur tous les fronts, de Singapour à Shanghai. Mon contrôle, je l’exerce désormais sur le créatif et la stratégie, qui sont les deux aspects de la maison les plus importants pour moi.

 

Avez-vous déjà consulté un psy ?

Non. J’ai suffisamment de recul par rapport à moi-même – mais également vis-à-vis des nombreux rôles et fonctions que j’assume – pour porter un regard objectif et lucide sur les décisions que je prends. En somme, je fais ma propre analyse.

 

Êtes-vous croyant ?

Non. J’espère juste qu’il y a quelque chose.

 

Comment ça ?

Après la mort. Quelque chose, quelqu’un. Je n’en sais rien. Il m’arrive parfois de penser à ces choses-là.

 

Lors de vos défilés, vous n’êtes donc pas prostré dans les coulisses, égrenant un chapelet et invoquant la Sainte Vierge ?

Là, c’est vous qui me faites peur…

 

Avez-vous déjà rencontré le pape Benoît XVI ?

Non, mais j’ai connu son prédécesseur, Jean-Paul II, que je trouvais beaucoup mieux. Je l’ai rencontré à trois occasions, et lors de la deuxième, il s’est exclamé : “Ah! Armani, la mode, la mode!” J’étais flatté de voir qu’il avait retenu ce que je faisais.

 

Êtes-vous pour ou contre le mariage gay ?

Je suis pour que les gens puissent être ensemble, quel que soit leur sexe. Mais je trouve ridicule qu’on parle de mariage entre deux hommes ou deux femmes. Que leur union soit officialisée et leurs droits reconnus, c’est une chose. Mais le mariage en est une autre.

 

À quand remonte votre dernière cuite ?

Il m’est déjà arrivé de me laisser tenter par un grand armagnac, mais depuis mes problèmes de foie, je n’ai plus le droit de boire une goutte d’alcool.

 

Aviez-vous l’alcool mauvais ?

Sans doute étais-je un poil plus guilleret qu’à l’accoutumée, même si je ne grimpais pas sur les tables. Avec quelques verres dans le nez, la compagnie des autres me semblait toujours plus supportable.

 

Avez-vous passé les années 70 avec la narine poudrée et une seringue dans le bras, comme nombre de vos collègues ?

Non. Je ne me suis jamais drogué.

 

Quel rapport entretenez-vous avec l’argent ?

L’argent est important dans la mesure où il vous procure indépendance et liberté. Avec de l’argent, vous pouvez tout acheter, même l’amour.

 

Quelle horreur !

C’est triste à dire, mais certaines personnes y voient un puissant aphrodisiaque. La seule chose qu’il ne puisse vous garantir, malheureusement, c’est la santé.

 

Vingt-cinq mille euros, c’est comme deux euros cinquante pour vous ?

Et alors, cela vous dérange ?

 

Pourquoi s’entêter à travailler alors qu’avec plus de cinq milliards sur votre livret A, vous pourriez être au bord d’une piscine, sirotant des piña colada ?

Renoncer à travailler serait pour moi comme renoncer à vivre.

 

 

Giorgio Armani de Giorgio Armani, éd. Rizzoli. www.rizzoliusa.com

 

www.armani.com

 

 

Propos recueillis par Philip Utz

 

 

Couverture de l'autobiographie Giorgio Armani publiée aux éditions Rizzoli.

Photo Sergio Caminata

Photo Roger Hutchings

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