Paris et la Parisienne ont toujours été des éléments essentiels de votre style. Comment les interprétez-vous pour éviter de tomber dans les clichés ?

 

Si on me donne en référence la Nouvelle Vague, aujourd’hui, cela m’exaspère ! Je suis un Français qui a rêvé de Paris toute son enfance. Je savais que je viendrais y vivre un jour, et j’ai fantasmé la ville à travers les films, les lectures et plein d’ambassadrices que j’ai pu voir. Mais je suis davantage un garçon de Barbès qu’un garçon du Champ-de-Mars. J’adore un Paris qui a mille facettes. Pour une femme, il y a mille façons d’être élégante, aucune n’est juste et aucune n’est fausse. Je suis fasciné par des micro-détails. J’aime le charme, le maintien, des choses désuètes mais pas passéistes : j’ai envie de les emporter dans une forme de modernité. Je trouve très bien qu’aujourd’hui on questionne les genres, mais ils sont inscrits en moi. À l’heure actuelle, j’ai presque peur de parler de féminité, et bien sûr, il ne faut pas enfermer les gens dans des clichés, mais j’adore les gestes féminins. J’adore ce que vous venez de faire, mettre vos cheveux derrière votre oreille. C’est très beau et c’est très doux. Un geste féminin m’inspire une robe. La Parisienne est fascinante, mais elle est aussi très chiante, et c’est attachant. Les femmes que j’habille n’hésitent pas à porter une robe un peu habillée avec la paire de chaussures de boxe que nous avons développée avec Le Coq Sportif. Les clichés n’ont plus de sens. J’avais envie d’élégance, mais sans regarder dans le rétroviseur. Je voulais associer ma mode à un nouveau vocabulaire sportif. Je propose aussi des jeans et des sweat-shirts avec notre logo Patou… pour moi, c’est une petite révolution.

 

Vous utilisez aussi un vocabulaire couture, des volumes boules, des robes à plumes, mais d’une façon presque pop.

 

Tout ce que nous faisons doit être aussi immédiat et facile à porter qu’un grand pull ou un grand sweat-shirt. Une robe habillée doit avoir la même décontraction, et c’est ce que nous mettons en pratique dès les essayages. Je veux que notre mannequin cabine ait la même aisance avec une robe de cocktail en satin qu’avec un jean et un tee-shir t. Je lui demande comment elle se sent, et si ça ne lui va pas, je sais que ça n’ira à personne. Nous avions aussi l’obligation d’arriver au juste prix. Dans la mode de designer, faire des robes à 600 €, c’est déjà un prodige. Mais il ne faut pas oublier que pour la plupart des gens, ça reste un énorme investissement. Nous voulions faire un effort sur les prix, mais sans sacrifier la traçabilité ni la qualité… nous ne voulions nuire ni à la cliente ni aux fournisseurs.

 

 

“La Parisienne est fascinante, mais elle est aussi très chiante, et c’est attachant.​”

 

 

Récemment, un photographe de street style a fait un burn-out et il a déclaré : “Je me suis soudain rendu compte que nous étions devenus de véritables sociopathes obsédés par leur image.

 

Nous sommes allés trop loin sur beaucoup de choses. Pour moi, la mode est liée au plaisir, et si elle devient un stress, c’est que nous nous sommes fourvoyés. Tout est à l’envers : le rendez-vous, pour une marque aujourd’hui, c’est la Fashion Week. Mais je suis désolé, le vrai rendez-vous, il est avec la cliente. C’est juste bizarre que la Fashion Week soit la pression ultime. Donc nous nous sommes enlevé cette pression en supprimant le défilé. Nous avons tout de même fait une présentation, comme un moment sympathique pour rencontrer les gens. J’étais vraiment ravi de me retrouver face à eux, ravi qu’ils puissent toucher les vêtements. Car c’est cela, notre coeur de métier. Alors que pendant un temps, j’ai eu l’impression que c’était devenu l’image. Chez nous, deux espaces sont cruciaux, d’une part l’atelier, et, d’autre part, le pôle digital, qui est le lien direct avec la consommatrice, chez elle ou derrière son iPhone.

 

Patou est aussi pensé comme une marque écoresponsable.

 

Après Nina Ricci, pendant ma pause, je me suis figuré mentalement tous les vêtements que j’avais créés. Et j’ai visualisé une petite colline… Ça m’a fait peur. Je ne suis pas un ayatollah de l’écoresponsabilité, parce que je n’y connais pas grand-chose, mais je trouve intéressant d’avoir une réflexion sur le sujet, dès qu’on le peut. Nos packagings sont constitués d’une sorte de papier qui provient de chutes de bois recyclé. Chez Patou, on n’est pas irréprochables, car la mode doit rester le lieu du désir, du coup de cœur, mais s’il y a du polyester dans nos collections, la cliente sera au courant : il lui suffit de scanner le QR Code du vêtement pour avoir plus d’informations sur les matières, ou savoir où la pièce a été fabriquée. On fait même intervenir des gens de nos usines parce qu’on a envie d’être connecté à la réalité du produit, et de mettre en avant tous ces métiers de l’ombre. D’autre part, nos meubles sont en bois recyclé et recyclable, notre vaisselle a été chinée… cela donne une âme à nos studios.

 

 

“Pour une femme, il y a mille façons d’être élégante, aucune n’est juste et aucune n’est fausse.” 

 

 

 

Vous évoquiez plus tôt Sidney Toledano. Qu’avez-vous ressenti en rencontrant Bernard Arnault ?

 

Un jour, j’étais au siège de LVMH, et on m’a demandé de monter d’urgence. En fait, c’était pour avoir un entretien avec lui. Je pense que Patou est un projet qui lui tient à coeur. Mais je suis davantage en contact avec Sidney, qui m’a présenté Sophie Brocart, ma P-DG, une personne très inspirante. Son rapport à son métier est humain. Elle est dans la vraie vie.

 

Comme vous… on vous sent vraiment à l’aise dans ce quartier très animé.

 

Ici, il y a une véritable vie de quartier. Nous déjeunons à la brasserie du coin, les serveurs nous connaissent à présent. Mais dernièrement, notre quotidien a été mouvementé et s’est même retrouvé au coeur de l’actualité, avec l’incendie de Notre-Dame et l’attentat de la Préfecture de police. Donc, Patou est dans la vie. Et c’est ça que j’aime. On est au coeur de Paris… donc au coeur du monde. [Rires.]