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Qui est Ifeanyi Okwuadi, le jeune designer londonien lauréat du Festival de Hyères  ?

Mode

Ce week-end, à Hyères, c’est un jeune créateur londonien de 27 ans, Ifeanyi Okwuadi, qui a remporté le Prix du Jury Première Vision, ultime récompense du Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode. À travers un vestiaire masculin réinventant les codes du tailoring, le designer est notamment parvenu à séduire Louise Trotter, directrice artistique de la maison Lacoste et présidente du jury mode de la 36e édition du festival. Rencontre avec un jeune créateur engagé et inspiré, aux prémices d’une carrière qu’on espère florissante.

Ifeanyi Okwuadi, Royaume-Uni, Collection Homme © Étienne Tordoir / CatwalkPictures

Le dimanche 17 octobre, dans la cour ensoleillée de la Villa Noailles, à Hyères, les applaudissements enthousiastes du public sont vite remplacés par un silence pieux et attendri. Ifeanyi Okwuadi, qui vient de remporter le Grand Prix du Jury Première Vision du Festival de Hyères, dans la catégorie mode, s’effondre en larmes quelques instants après avoir reçu son trophée, submergé par l’émotion. Pour le jeune homme, qui s’est ensuite confié à Numéro, l’aventure hyéroise a dépassé toutes ses espérances  : “Le Festival de Hyères, c’est un rêve. Je suis ce qu’il s’y passe depuis des années et le travail des finalistes m’a toujours impressionné. Alors le fait d’être moi-même ici, et de remporter le Prix du Jury… c’est vraiment un rêve devenu réalité.”

 

C’est avec sa collection intitulée “Take the Toys from the Boys” que le londonien s’est démarqué des neuf autres finalistes du concours, en proposant un vestiaire masculin sobre, élégant et ludique, alliant savoir-faire et innovation. Les sept silhouettes présentées par le créateur empruntent leurs composantes aux uniformes traditionnels des étudiants et boyscouts anglo-saxons  : shorts courts et larges, chaussettes hautes en laine, foulards de soie noués autour du cou, cabans et trench-coats doublés de tweed… Elément structurant de la collection, le Tweed Harris, tissé à la main à partir de laine vierge en Écosse, retravaillé en patchworks, caché dans les doublures des manteaux ou dévoilé grâce à de larges ouvertures au dos ou sur les cols de certaines pièces.

Ifeanyi Okwuadi, Royaume-Uni, Collection Homme © Étienne Tordoir / CatwalkPictures

Paradoxalement, le vestiaire masculin d’Ifeanyi Okwuadi est majoritairement inspiré par des femmes  : “Le projet est inspiré d’un groupe de femmes ayant protesté contre les armes nucléaires dans les années 1980 [le Camp de femmes pour la paix de Greenham Common, ndlr], pendant 20 ans ; chacun des looks de ma collection renvoie directement à l’une des manifestations du mouvement.” Les coutures apparentes et le maillage de certaines pièces rappellent ainsi les grilles de la base militaire que les militantes s’étaient appropriées, et l’encolure légèrement distendue et élargie des pull-overs fait référence aux accrochages violents avec la police lors des manifestations. Au-delà de ces figures féminines historiques et du message de paix qui leur est associé, le designer dit s’inspirer des femmes de manière plus générale  : “Je m’intéresse surtout à la mode féminine, ce qui est assez étrange pour un designer de mode masculine, j’imagine… J’aime l’idée de traduire ce qui me plaît dans un vestiaire féminin en vêtements pour hommes. Ça me permet d’élaborer des silhouettes plus douces.”

 

L’aventure créative du jeune designer commence il y a dix ans, dans un lieu mythique de la mode masculine anglo-saxonne, à Savile Row. Dans cette rue de Londres connue à l’international pour ses tailleurs haut de gamme – certains y sont installés depuis le début du XIXe siècle – Ifeanyi Okwuadi fait ses armes chez Cat and the Dandy, un établissement renommé, spécialisé dans la confection de costumes sur-mesure. “Avant ça, j’étais le jeune londonien de base  : ma vie tournait autour du football, comme celle de la plupart des garçons de mon entourage et de ma génération”, confie-t-il. A 17 ans, son apprentissage chez Cat and the Dandy et sa formation en design textile à la Ravensbourne University lui ouvrent de nouveaux horizons et le conduisent à développer un style très personnel, en lien étroit avec l’histoire et la culture anglo-saxonne.

Ifeanyi Okwuadi, Royaume-Uni, Collection Homme © Étienne Tordoir / CatwalkPictures

Petit garçon, Ifeanyi Okwuadi aurait rêvé d’être scout  : “Je crois que c’est à cause de cette discipline qu’ils ont. A mon sens, c’est très important pour les jeunes de notre génération d’apprendre à être soignés, ordonnés et organisés, mais aussi à se respecter les uns les autres, autant d’aspects fondamentaux du scoutisme, me semble-t-il.” Sur l’une des pièces de sa collection présentée à Hyères, on retrouve des badges de scouts illustrés par le fondateur du mouvement, Robert Baden-Powell. Une manière pour le jeune designer de faire un clin d’œil à l’uniforme traditionnel, dont il s’inspire dans sa collection, mais aussi de renvoyer à l’enfance et à son innocence  : “J’aimerais que mes vêtements rappellent aux gens leur enfance et ce qu’elle représentait pour eux… Et qu’à travers mon travail, on en vienne à réfléchir au monde dans lequel on aimerait voir nos enfants grandir.”

 

Cette ambition est servie par d’autres éléments surprenants et structurants, comme le détournement de jouets Kinder ou l’utilisation du fil " scoubidou". Sur les vestes de costumes et pull-overs de la collection, de petites voitures miniatures colorées provenant d’œufs Kinder deviennent tantôt des broches, tantôt des boutons de manchette, insufflant un caractère ludique et joyeux aux silhouettes. Pour sa pièce réalisée en collaboration avec la maison Lemarié, dans le cadre du prix 19M des Métiers d’Arts de Chanel, Ifeanyi Okwuadi s’est emparé de fils de scoubidou jaunes, oranges et noirs, travaillés au crochet pour orner le col en V et la couture inférieure d’un pull-over classique. Si ces détails sont associés au message de paix et d’innocence que le designer souhaite véhiculer, c’est aussi un moyen d’attiser la curiosité  : “Tous ces éléments ludiques qui renvoient à l’enfance intriguent les gens et leur donnent envie d’en savoir plus sur mon travail. Ça permet de rendre mon message de fond plus approchable.”

Ifeanyi Okwuadi, Royaume-Uni, Collection Homme © Étienne Tordoir / CatwalkPictures

Pour le jeune homme, le futur s’annonce déjà radieux. Grâce aux nombreuses rencontres occasionnées par le festival, de nombreux projets devraient voir le jour  : “C’est évidemment trop tôt pour en parler, mais le simple fait d’avoir pu présenter mon travail ici m’a ouvert à tout un tas d’opportunités, et ces perspectives futures sont très excitantes.” Dans les prochains mois, le designer doit rejoindre un Master of Arts à la célèbre Central Saint Martins de Londres, et souhaite développer ses réseaux sociaux et la communication autour de son projet  : “Il faut que j’arrive à faire coïncider création et communication. Je veux que les gens entendent mon message de paix, d’amour… Je sais que ça sonne très cheesy mais c’est mon objectif et l’ADN de mon travail  : insuffler un esprit positif à des produits de grande qualité”. Ce qui est sûr, c’est que le designer sera de retour en octobre prochain, pour présenter une nouvelle collection lors de la 37e édition du Festival de Hyères, où on l’attend déjà avec impatience.