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Numéro
11 Rencontre avec le créateur Ludovic de Saint Sernin : “Aujourd’hui, un homme en robe n’est plus nécessairement moqué”

Rencontre avec le créateur Ludovic de Saint Sernin : “Aujourd’hui, un homme en robe n’est plus nécessairement moqué”

Mode

À travers ses collections pour hommes et pour femmes, le créateur Ludovic de Saint Sernin propose une mode bodyconscious qui dévoile les corps et subvertit les barrières des genres. Avec son érotisme solaire, le jeune Français développe depuis les débuts de son label, en 2017, un nouvel hédonisme fondé sur la sensualité.

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NUMÉRO : Comment est née votre envie de devenir créateur de mode ?
LUDOVIC DE SAINT SERNIN : Autant que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire ce métier. Très jeune déjà, dès que j’ai pu, vers 2 ou 3 ans, j’ai commencé à dessiner. Ensuite j’ai suivi des cours de peinture, puis de couture, tout en menant une scolarité normale car ma mère voulait s’assurer que j’aie un bac général au cas où je ne réussirais pas à travailler dans la mode. Après mon bac littéraire, je suis entré à l’école d’arts appliqués Duperré pour me consacrer au prêt-à-porter féminin pendant quatre ans. J’étais passionné par les grands créateurs tels qu’Yves Saint Laurent, qui dessinaient pour des femmes, et ce choix de me tourner vers les vêtements féminins a donc été très naturel. 

 

Votre mode nourrit pourtant une esthétique très homoérotique. Lorsque vous avez découvert la sexualité, peut-être à l’adolescence, votre vision de la mode n’en a-t-elle pas été infléchie ? 

Non, car à l’époque j’étais hétérosexuel, j’aimais et j’admirais beaucoup les femmes. Du fait de mon éducation, je ne me posais même pas la question de mon orientation sexuelle. C’est vraiment pendant mes études supérieures que j’ai découvert d’autres horizons, d’autres façons de voir la vie. J’étais alors entouré de personnes gender fluid, gay, lesbiennes qui s’assumaient parfaitement, pour qui tout cela n’était même pas une question. Mais pour ma part, je me disais toujours que j’étais un créateur de sexe masculin, et que, puisque Yves Saint Laurent concevait des vêtements pour les femmes qu’il aimait, je me devais de faire la même chose. Je n’avais encore jamais réfléchi à la place de la sexualité dans le rapport aux vêtements, ni au rôle que peut jouer la sexualité d’un designer dans ses créations. C’est venu bien plus tard. Quand j’ai eu 23 ou 24 ans, j’ai lu le livre de Patti Smith, Just Kids, dans lequel elle raconte son histoire d’amour avec Robert Mapplethorpe,
un homme qui était amoureux d’elle, comme elle l’était de lui, mais qui, au final, a exploré d’autres horizons et s’est rendu compte qu’il préférait les hommes. C’était un exemple concret d’un garçon qui aimait les filles et qui, plus tard, a aimé les garçons, ce qui m’a permis de me libérer. Quand j’ai lancé ma marque, j’étais au début d’une relation avec un homme, et mon projet avait alors évolué : je voulais proposer des vêtements féminins portés par des hommes, sans qu’il s’agisse pour autant de travestissement, sans que ce soit drôle ou exagéré. Nous avons défilé au tout début dans la Fashion Week masculine, mais l’idée était de permettre aux hommes de s’approprier des vêtements féminins. Il est intéressant de noter que pour cette première saison, nous avons malgré tout vendu davantage de vêtements à des boutiques pour femmes.

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Très rapidement après cette première collection, on vous a identifié à votre slip à œillets, qui est devenu votre signature. Qu’avez-vous pensé du succès fulgurant de cette pièce ? 

Je me suis dit que j’avais beaucoup de chance d’avoir trouvé une pièce appelée à devenir iconique dès ma première saison. Elle était née, là encore, de l’influence de Robert Mapplethorpe : dans ses photos de pratiques BDSM homoérotiques figuraient des jockstraps en maille ou des slips en cuir. J’avais donc conçu ce slip à œillets pour ma première collection en juin 2017, mais je l’avais montré sous un imperméable. Ma présentation devait se tenir en plein jour, et ma famille allait y assister, donc j’avais été un peu timide. À la Saint-Valentin 2018, il a enfin été révélé au grand jour. Je l’avais décliné en cuir noir, en jean et en rouge, et un ami l’avait photographié sur un modèle au Chateau Marmont. En voyant les images, les gens sont vite devenus obsédés par ce sous-vêtement luxueux. De la même façon que Jean Paul Gaultier a son soutien-gorge conique, moi, j’ai ce slip. 

 

Les photos de Robert Mapplethorpe sont très sombres, alors que l’érotisme que vous proposez dans vos collections et vos campagnes est au contraire très solaire. 

Tout à fait, c’est une vision de l’homoérotisme et de la sexualité qui a peu été exploitée auparavant. J’évoque le bonheur, la fraîcheur... mes images ne sont pas sombres, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne s’inspirent pas d’une scène sombre. Ce choix relève de la limite entre la sphère publique et la sphère privée, la question étant de savoir ce qu’on peut révéler au grand jour et ce qu’il vaut mieux garder pour soi. Les photos de Robert Mapplethorpe avaient beaucoup choqué dans les années 80. Je ne montre pas mon slip de façon provocatrice ou revendicatrice, mon style est plus digeste, davantage de personnes peuvent s’y reconnaître et l’adopter. 

 

Pour évoquer la sexualité, votre prêt-à-porter souligne les corps avec des vêtements qui sont déjà un peu ouverts, ou prêts à être ouverts, qui semblent prêts à tomber... 

Absolument, c’est vraiment devenu une marque de fabrique pour Ludovic de Saint Sernin : le vêtement est parfois juste une pièce de tissu, toute l’esthétique de la marque repose sur le corps, comment l’habiller et comment le déshabiller. C’est pour cela que j’adore concevoir des collections estivales, mais j’essaie d’appliquer désormais ce raisonnement aux collections hivernales, en imaginant des hivers à Los Angeles plutôt qu’à Paris. J’aime le laçage, l’“habillé-déshabillé”. C’était le concept dès le début, mais comme je porte mes pièces tous les jours, je réalise que c’est aussi important que les vêtements soient fonctionnels. C’est donc ce que j’essaie de faire, mêler l’aspect pratique au fantasme, faire en sorte que les deux se marient bien. 

Ludovic de Saint-Sernin automne-hiver 2021-2022 Ludovic de Saint-Sernin automne-hiver 2021-2022
Ludovic de Saint-Sernin automne-hiver 2021-2022

Dans vos pièces qui dévoilent moins le corps, vous privilégiez sensualité de la matière et couleurs naturelles ou pastel.
Ma palette de couleurs est en effet très douce et naturelle, elle entre en résonance avec les matières qui peuvent être portées à même la peau, telles que le cachemire. Cela fait partie de l’ADN de Ludovic de Saint Sernin. 

 

Vous proposez un type de beauté masculine novateur : un homme qui prend soin de son corps, qui l’expose même comme un objet érotique, mais qui n’épouse pas pour autant des standards de virilité hégémonique. 

Ma marque est en grande partie inspirée de ma vie, la part autobiographique y est très importante. Ma première collection évoquait donc un coming out ou un coming of age. Cela avait touché beaucoup de garçons, mais aussi des filles et des gens qui étaient entre les deux sexes. Aujourd’hui, raconter sa propre histoire est plus impactant que de recourir à une thématique extérieure. Cela permet à des personnes qui vivent une histoire similaire de se rassurer. C’est une partie de mon travail que je trouve passionnante parce qu’elle comporte un aspect social, voire un peu politique. Je n’aime pas forcément politiser mon vêtement, mais il communique tout de même un certain nombre de valeurs ou de messages qui en font un objet politique. Le garçon qui apparaît dans mes campagnes est comme moi, il ne se demande pas si c’est masculin de se présenter de telle ou telle manière, il se donne comme il est, mais comme la meilleure version de lui-même. Il n’essaie pas de se transformer en fonction des diktats de la société, mais de suivre son instinct, d’être lui-même. 

Ludovic de Saint-Sernin printemps-été 2022 Ludovic de Saint-Sernin printemps-été 2022
Ludovic de Saint-Sernin printemps-été 2022

Vous montrez sur des hommes des pièces qu’on attribue généralement aux femmes, comme des bustiers courts avec de fines bretelles. 

Adolescent, j’étais fan de Britney Spears, de Mary-Kate et Ashley Olsen... J’adorais ce qu’elles portaient. Je dessinais déjà ce type de pièces destinées à des femmes, mais je ne m’étais jamais dit que je pouvais les porter. Donc aujourd’hui, je suis un peu en train de réaliser mon rêve d’adolescent en portant les vêtements des filles que j’admirais à l’époque. C’est pourquoi je suis inspiré par des designers comme Azzedine Alaïa qui sublimait comme nul autre le corps des femmes... J’essaie de créer une mode qui sublime le corps de l’homme d’une façon qu’on n’avait pas encore vue. Quand, pendant trois ans, j’ai travaillé chez Balmain, j’étais proche d’une fille qui faisait exactement la même taille que moi. Nous avions vraiment le même type de corps. Nous échangions beaucoup nos vêtements, et cela m’avait marqué parce que je m’étais rendu compte qu’elle pouvait porter tout mon vestiaire, et moi le sien, sans qu’elle ou moi soyons ridicules. Aujourd’hui, un homme en robe n’est plus nécessairement moqué, c’est davantage accepté. Je suis content de voir que les usages se sont fluidifiés. Et pour autant, c’est bien qu’il y ait aussi une mode pour hommes qui soit masculine, et une mode pour femmes qui soit féminine. Il en faut pour tout le monde. 

 

Vous vous mettez en scène aussi sur le compte Instagram de Ludovic de Saint Sernin, et dans certaines de vos campagnes. Est-ce important pour vous qu’on puisse vous identifier à la marque ?
Cela s’est fait organiquement, parce que sur le compte Instagram personnel que j’avais au moment du lancement de ma marque, je postais des photos de moi comme de mes créations. Je me suis toujours dit : “Si je ne porte pas les vêtements que je dessine, comment pourrais-je les vendre à quelqu’un d’autre ?” Aujourd’hui, pour la génération de créateurs à laquelle  j’appartiens, il semble normal d’incarner sa marque. D’ailleurs Rick Owens et Donatella Versace ont fait de même. Ce qui est nouveau, avec Instagram, c’est que cela se fasse auprès d’un si large public. En ce qui concerne la campagne automne-hiver 2020-2021, shootée par Willy Vanderperre et pour laquelle j’ai posé, les choses se sont faites là aussi de façon organique. Au moment où nous allions commencer à la photographier, la pandémie est survenue, et Willy a pensé que ce serait une bonne idée que je joue le mannequin car, à ce moment-là, il paraissait plus sage et plus respectueux de ne pas faire voyager un modèle si on pouvait l’éviter. De plus, cette collection évoquait ma rupture avec mon petit ami, et personne mieux que moi ne pouvait représenter cela. 

 

La sexualité tient une place importante dans l’univers de votre marque, et, pour la Saint-Valentin 2019, vous avez conçu un sextoy en collaboration avec la marque japonaise Tenga. Est-ce une orientation que vous comptez poursuivre, avec une ligne de sextoys par exemple ?
Cette collaboration est intervenue au moment de ma deuxième collection inspirée par le surréalisme, et il se trouve que les surréalistes avaient une passion pour les œufs. Du coup, j’avais placé une sorte de coquetier sur l’épaule d’un mannequin, qui fondait comme les montres de Dalí, avec un œuf à l’intérieur. Puis on m’a parlé d’une marque japonaise de sextoys, qui conçoit des œufs destinés à la masturbation masculine. J’ai rencontré ses responsables, et ils étaient très enthousiasmés par l’idée d’une collaboration. Elle s’est concrétisée par un œuf estampillé LDSS. Je n’ai pas proposé de nouveaux sextoys, mais j’ai collaboré avec Pornhub pour le printemps 2022, en créant des tee-shirts, des débardeurs et des hoodies. L’idée étant de dire que la sexualité fait partie de notre vie à tous. Notre époque la rend très visible, mais plus elle est visible, plus elle est censurée. Je pense qu’évoquer la sexualité a toujours fait partie de la mode. Rick Owens avait fait des cockrings en peau de chèvre, il me semble. Bref, je ne cherche pas à provoquer ni à revendiquer quoi que ce soit. Simplement, je pense qu’on ne devrait pas avoir de tabous.