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ILS ONT FAIT 2015: Jean Paul Gaultier au Grand Palais

 

Numéro a rencontré Jean Paul Gaultier à l'occasion de son exposition événement au Grand Palais à Paris.

Iconoclaste et visionnaire, Jean Paul Gaultier célèbre depuis plus de trente ans le corps de la femme sous toutes les coutures. Avec irrévérence et humour, le couturier a semé le trouble en féminisant le masculin, en masculinisant le féminin. Après avoir fait le tour du monde, la rétrospective La planète mode de Jean Paul Gaultier  De la rue aux étoiles, a rendu hommage à son immense talent à Paris, au Grand Palais, en avril dernier. L’occasion pour Numéro de pénétrer dans l’univers riche et joyeux de cet amoureux de la vie et dans sa galaxie peuplée de pop stars mythiques.

Photo Peter Lindbergh.

Visionnaire, espiègle et provocateur, il a, dès la fin des années 70, projeté la mode dans une tout autre dimension, en en réinventant les codes. L’entrée fracassante de Jean Paul Gaultier dans ce monde encore policé fait alors l’effet d’une bombe, d’une véritable entreprise de transgression qui reflète à la perfection l’avènement de la culture et de la musique pop en France. Les icônes de son univers personnel se nomment ainsi Madonna – dont le fameux corset aux seins pointus contribuera à dessiner l’image provocatrice –, Catherine Ringer, Boy George et tant d’autres encore. Dans un dialogue constant avec son époque, Jean Paul Gaultier s’est acoquiné avec les représentants les plus iconiques des contre-cultures qui ont marqué les décennies successives. “Il s’est inspiré de tous les mouvements culturels, collaborant avec Nirvana à ses débuts, avec NTM, avec Cindy Sherman comme avec Pierre et Gilles, avec Pedro Almodóvar comme avec Luc Besson. Pour dialoguer avec ces fortes personnalités, il s’est construit un personnage, un peu à la façon d’Andy Warhol”, souligne Thierry- Maxime Loriot, le curateur de l’exposition itinérante consacrée au couturier. Ironie de l’histoire, alors que ce mois de mars marquait sa toute première absence des podiums du prêt-à-porter parisien – Jean Paul Gaultier a annoncé sa décision de se concentrer sur la haute couture – l’exposition La planète mode de Jean Paul Gaultier – De la rue aux étoiles arrive maintenant au Grand Palais, après avoir fait le tour du monde. Initiée par le musée des Beaux-Arts de Montréal, elle a déjà été accueillie à New York, Dallas, San Francisco, Londres, Rotterdam, Stockholm ou encore Madrid. Cette magnifique rétrospective articule de façon thématique les grandes inspirations du couturier, éternellement surnommé “l’enfant terrible de la mode”, qui a toujours fait rimer humour et amour. “C’est évidemment son immense talent, mais surtout son humanisme et sa générosité que j’entends mettre en avant, précise Thierry-Maxime Loriot. Jean Paul Gaultier a toujours été transgressif. Refusant de se conformer aux modèles établis, il a brisé les tabous en célébrant la beauté sous toutes ses formes.” Témoins de cette épopée, les compagnons fidèles de Jean Paul Gaultier se nomment Jean-Baptiste Mondino et Stéphane Sednaoui. Au fil de leurs clichés, les deux grands photographes ont écrit en images l’histoire fascinante du couturier. L’exposition, qui s’ouvre le 1er avril, puise abondamment dans cette riche matière pour donner corps à son propos. Pour Numéro, Jean Paul Gaultier revient, avec le journaliste Gérard Lefort, sur son parcours exceptionnel.

Madonna, c’est un macho dans un corps de femme. Une material businesswoman à l’américaine. Aujourd’hui la question est : jusqu’où peut-elle aller ? Quand elle veut quelque chose, rien ne l’arrête.
Jean Paul Gaultier

Photo Jean-Baptiste Mondino.

Numéro : La mode vous intéressait tout petit déjà ?
Jean Paul Gaultier : Tout a commencé dans l’atelier secret et magique de mon enfance, sur le corps de mon nounours à qui j’ai fait subir bien des outrages de modification. J’étais comme un petit docteur Frankenstein qui espérait qu’au sortir du laboratoire sa créature modifiée prendrait vie. D’ailleurs la première opération que j’ai pratiquée sur lui était une opération du coeur. C’était l’époque où, en Afrique du Sud, le professeur Barnard avait réalisé la première greffe du coeur. Je vois ça à la télé en noir et blanc, et aussitôt je m’enferme dans mon bloc opératoire personnel pour pratiquer sur nounours une opération à coeur ouvert. Peu après, en improvisant avec du carton, je lui ai fait une greffe de seins, pointus et coniques. Ma première “trans(e)” en quelque sorte. Nounours restait un garçon mais avec des seins de fille. L’idée, encore nébuleuse, c’était de sortir de l’impasse des genres, bêtement sexués, d’inventer un entre-deux. La part plus ou moins visible des femmes, ce qui les distingue, ce sont les seins, qu’ils soient vrais ou faux. Ce qui m’intriguait, c’est ce mélange d’évidence et de dissimulation. Par exemple les seins des pin-up de cartes postales. Des seins pointus, dressés, des seins de pierre vivement moulés dans un pull noir, disons Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, deux icônes du genre, et en même temps complètement mystérieux. Comment ça tient ? Comment ça marche ? J’aime bien l’histoire plus ou moins légendaire qui raconte que le constructeur d’avions Howard Hughes avait fait dessiner par ses ingénieurs un soutien-gorge spécial pour exalter la belle poitrine de sa fiancée, Jane Russell. 

 

Porter un vêtement de Jean Paul Gaultier, c’est se sentir comment? Bien dans sa peau?

Cela tient à un jeu très subtil entre le voilé et le dévoilé. Un vêtement réussi est un trompe-l’œil. On croit voir ce qu’on ne voit pas : un sein, une hanche, un fragment de nudité. Mais ce qui est magnifique et toujours excitant, c’est que les révélations du corps ne surgissent jamais où on les attendait. Bien habillé, un corps parle, mais ses confidences relèvent d’un érotisme toujours mystérieux, chuchotant et changeant. Au Japon, par exemple, une nuque peut prendre une tournure de sensualité explosive qu’on n’imagine pas dans notre civilisation occidentale. Montrer et cacher, affirmer et suggérer, se parer et disparaître, je crois beaucoup à ce mariage d’amour entre l’austérité et la provocation.

 

Pour vous, la question du corps est donc d’abord une question d’anatomie?

Oui et non, car à cette époque de prime jeunesse, je pouvais passer des heures à scruter les planches d’anatomie dans des dictionnaires ou des encyclopédies, mais ce qui me captivait, c’est, si j’ose dire, tout ce qui allait avec, c’est-à- dire le travail sur la morphologie, si possible pour la rehausser. À cet égard, la découverte, auprès de ma grandmère, de mon premier corset fut cruciale. C’était un objet bizarre en satin rose, tout en lacets et baleines, doux, brillant, et en même temps complètement orthopédique. Ma grand-mère, infirmière qui prodiguait des conseils beauté à ses clientes, m’a raconté le stratagème du petit verre de vinaigre pour arriver à entrer là-dedans. Hop ! une lampée de vinaigre, l’estomac se rétracte et on peut enfiler son corset au plus serré. Ça me paraissait à la fois complètement archaïque, voire un peu barbare, et en même temps super excitant. Le corps comme un objet sauvage qu’on peut dompter, plier à ses désirs. Ne plus subir son corps mais au contraire en faire un instrument du paraître, une arme redoutable et redoutée de séduction. J’ai retenu la leçon de ma grand-mère.

 

Vos muses sont toujours des grandes vivantes?

Et même des sacrées viveuses ! Une muse, ce n’est pas une poupée Barbie qu’on peut habiller ou déshabiller à sa guise, coiffer et décoiffer, etc. C’est un être vivant, un regard, un tempérament, des perfections magnifiques mais aussi des imperfections géniales, ce qu'on appelle des “défauts”, qui à mes yeux sont beaucoup plus émouvants que les prétendus canons de la beauté, qui varient d’une saison à l’autre, d’une civilisation à une autre. Dans les corps, ce qui m’accroche et me séduit, c’est l’attitude. Une fille sensuelle et nonchalante, une garçonne féline avec une très jolie poitrine. Je dirais Farida Khelfa, qui fut une de mes grandes inspiratrices. Un physique particulier, une allure singulière, une autre beauté. Quand elle défilait pour moi, Farida mâchait toujours un chewing-gum. Pas pour faire son intéressante, mais parce que, si j’ose dire, le chewinggum collait parfaitement avec l’esprit des vêtements qu’elle portait : un truc chic et insolent, genre “t’as vu mes sapes!”, mais dont il ne faut pas hystériser l’importance.

 

[...]

 

Propos recueillis par Gérard Lefort.

 

 

 

Retrouvez cet article dans son intégralité dans le Numéro d'avril, disponible  sur iPad.

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