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02 Rencontre avec S.S.Daley, nouveau lauréat du Prix LVMH pour les jeunes créateurs de mode

Rencontre avec S.S.Daley, nouveau lauréat du Prix LVMH pour les jeunes créateurs de mode

Mode

Ce jeudi 2 juin, le Prix LVMH dévoilait à la Fondation Louis Vuitton les lauréats de sa neuvième édition. Outre le prix Karl Lagerfeld, qui a cette année récompensé les labels ERL et Winnie New York, le Prix LVMH 2022 pour les jeunes créateurs de mode – plus haute distinction de l'institution – revient au Britannique Steven Stokey-Daley pour son label de mode masculine S.S.Daley, qui, depuis sa création en 2020, réinterprète la riche histoire de l'art, de la littérature et du costume de son pays à l'aune des clivages socio-culturels qui le divisent aujourd'hui, tout en y apportant une touche d'humour résolument queer. Seulement quelques semaines avant de recevoir son trophée, le jeune talent se confiait à Numéro.

  • Steven Stokey-Daley @ Matches Fashion

    Steven Stokey-Daley @ Matches Fashion Steven Stokey-Daley @ Matches Fashion
  • S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer

    S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer
  • S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer

    S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer

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L’héritage britannique ne cesse d’inspirer les créateurs de mode. Qu’il s’agisse de sa longue histoire du costume et des arts décoratifs – comme le mouvement Arts and Crafts, né durant la seconde moitié du 19e siècle –, ou encore de techniques traditionnelles comme le matelassé et le tartan, ce patrimoine unique offre un vivier foisonnant dans lequel nombre de designers natifs et résidents du pays adorent se plonger, de Vivienne Westwood et Alexander McQueen à, plus récemment, Charles Jeffrey ou Stefan Cooke. Steven Stokey-Daley s’incrit dans cette lignée : depuis le lancement de son label de mode masculine S.S.Daley en 2020, le jeune homme originaire du Merseyside, comté du nord-ouest du Royaume-Uni, n’a pas eu besoin de beaucoup de temps pour marquer les esprits, finissant deux plus tard parmi les huit finalistes du prix LVMH. Proposant, selon ses mots, une “nouvelle garde-robe britannique”, le créateur reprend des basiques du vestiaire de la région tels que le pull irlandais, la maille à motif jacquard, le prince-de -galles ou encore le costume à rayures. À partir de fin de stocks et de matériaux durables, ces éléments ressurgissent dans des coupes modernes voire audacieuses comme des pulls ajourés et combinaisons moulantes, des mini-shorts à motif Paisley, des chemisiers fluides à manches bouffantes ou encore le fameux pantalon à pinces ultra-large ornés de fleurs bleutées, porté par Harry Styles dans le clip de son morceau Golden. Depuis, la pop star britannique, connue pour jouer avec la fluidité des genres, continue d’apporter de la visibilité au jeune label : récemment, le chanteur arborait son cardigan marron orné de deux canards jaune tricotés, motif signature de S.S.Daley, incarnant l’humour du jeune créateur passionné de littérature et d’histoire qui voit l’industrie de la mode comme une “grande pièce de théâtre” . À travers ses collections, Steven Stokey-Daley taquine en effet subtilement les clivages socio-culturels, entre grande bourgeoisie urbaine et classes ouvrières et agricoles rurales, tout en y apportant une touche queer délicieusement subversive. Rencontre.

 

 

Numéro : Vous avez grandi dans le comté du Merseyside, non loin de Liverpool, dans un milieu ouvrier. Quand est né votre intérêt pour la mode, et comment en êtes-vous venu à vouloir devenir créateur ?
Steven Stokey-Daley : Ce qui est intéressant, c’est que pendant toute la première partie de ma vie je ne me suis jamais vraiment intéressé à la mode. Dans mon environnement, ça n’existait pas. Pour autant, ma grand-mère travaillait dans une usine de confection de vêtements quand elle était jeune : elle a toujours été la créative de la famille. Je pense que cette connexion ressort dans mon travail aujourd’hui, et c’est sans doute la raison pour laquelle j’en ai fait mon métier.

 

Vous êtes d’abord passé pendant vos études par les studios homme chez Tom Ford puis Alexander McQueen. Que vous ont apporté respectivement ces deux expériences ?
Elles m’ont appris des choses extrêmement différentes. Tom Ford, c’est le théâtre : c’est le glamour à l’état pur, voire explosif, avec un rythme soutenu, mais un travail très gratifiant. McQueen c’était autre chose, comme une machine bien huilée. Je dirais que je suis devenu un créateur bien rôdé chez Tom Ford, puis que j’ai appris chez McQueen à me concentrer sur une compétence à la fois, avant de perfectionner chacune d'entre elles.

S.S.Daley, défilé automne-hiver 2022-2023.

S.S.Daley, défilé automne-hiver 2022-2023.

En 2020, vous sortez diplômé de vos études de design de mode à l’université de Westminster. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer votre label immédiatement après avoir terminé cet apprentissage ?
À l’époque, mes camarades de promotion et moi faisions face à de grandes incertitudes sur nos carrières et je n’étais pas de ceux qui voulaient attendre sans rien faire, alors que j’avais l’impression à l’époque que mes études universitaires ne s'arrêteraient jamais. Donc j’ai choisi de tracer ma route, je me suis imposé mes propres échéances et j’ai mis en avant mon travail sur Instagram, comme tout le monde le fait aujourd’hui. Je suis quelqu’un qui ne s’arrête jamais, constamment en mouvement et incapable de rester dans l’inaction. L’immobilité universelle de 2020, après le chaos de nos derniers mois d’études, m’a donc placé dans une position très inconfortable.

 

Justement, vous avez fondé S.S.Daley à une période très instable et précaire, à l'heure où la pandémie de Covid-19 touchait le monde entier et la plupart des pays se mettaient en confinement. Comment avez-vous survécu à cela, en tant que créateur émergent ?
C’était comme être jeté dans l’océan le plus vaste et le plus profond, alors même que l'on doit apprendre à nager. Par moments, c’était très très dur pour moi de savoir ce que je pourrais faire ensuite, où comment gérer et organiser des choses que je n’avais jamais faites avant. Je ne pense pas que ce soit le confinement qui m’ait poussé à cela toutefois, et en ce sens je suis ravi que mon évolution et celle de S.S.Daley ne soit pas due qu’à ce contexte.

 

 

“Lancer son propre label, c'est comme être jeté dans l’océan le plus vaste et le plus profond alors même que l'on doit apprendre à nager.”

 

 

Avant cela, vous avez un moment envisagé d’étudier la littérature, un domaine qui vous passionne toujours aujourd’hui. D’ailleurs, vous n’hésitez pas à faire directement référence à des romans, des poèmes et des auteurs lorsque vous présentez vos collections pour S.S.Daley. Pourquoi la lecture vous inspire-t-elle autant ?
La littérature et la poésie capturent la romance avec une lumière unique. Notre rapport à la lecture est tellement personnel, presque privé car entre soi-même et les mots, tant de réactions et d’émotions peuvent être convoquées. Aujourd'hui, je pense que j’essaie de retranscrire certains de ces aspects dans S.S.Daley à travers les vêtements, les défilés et l’univers du label.

 

Vous êtes également passionné d’histoire de la mode masculine, notamment de la manière dont les hommes qui ne correspondaient pas aux conventions traditionnelles de la virilité s’habillaient au fil des siècles. D’où vient cet intérêt plus théorique et académique, et comment se reflète-t-il dan vos collections ?
Je dirais que ce passage au crible de toutes les composantes qui font la mode masculine a été particulièrement appuyé par mon expérience chez Tom Ford : l'équipe m’a vraiment aidé à décrypter voire déconstruire la notion de “menswear” et à la définir, d’une manière que je n’aurais jamais imaginée. J’aime poursuivre cette investigation dans l’histoire en la défaisant et la réécrivant. Si la création reste un domaine pratique par essence, approcher le design à travers la théorie m’a toujours plu. Je pense que c’est le meilleur moyen d’y exprimer une forme de subversion nuancée.

Campagne S.S.Daley printemps-été 2022. Direction artistique : Steven Stokey-Daley. Photographie : Laurence Ellis. Stylisme : Harry Lambert. Production: Sophie Marriot (SophieM Productions)

Campagne S.S.Daley printemps-été 2022. Direction artistique : Steven Stokey-Daley. Photographie : Laurence Ellis. Stylisme : Harry Lambert. Production: Sophie Marriot (SophieM Productions)

Ces derniers temps, nous entendons beaucoup parler de “rendre l’archive ou l'histoire queer” et de queeriser le présent”, des principes qui semblent aux fondements de S.S.Daley. Comment vos collections incarnent-elles cet esprit queer, que cela passe par la technique, la direction artistique, les références ou encore les coupes ?
J’ai commencé en faisant référence à des fictions qui racontaient des récits queer, comme la mini-série Brideshead Revisited [adaptation télévisée en 1981 du roman éponyme d’Evelyn Waugh] ou le film Maurice [réalisé en 1987 par James Ivory, racontant là aussi une romance homosexuelle taboue à la fin du 19e siècle]. Il y a en effet quelque chose de très “queer-centré” dans la conception de chacune de mes collections. Cette manière de détourner la norme à travers le prisme du queer peut passer par la silhouette, la fabrication, ou même jusqu’au plus petit détail. Cela émerge avant tout dans la façon que nous avons de nous écarter des conventions, qui est complètement au cœur de notre label.

 

 

“Approcher le design à travers la théorie m’a toujours plu. Je pense que c’est le meilleur moyen d’y exprimer une forme de subversion nuancée.”

 

 

Il y a également quelque chose de très anglais dans vos pièces, dans la manière dont vous vous réappropriez des coupes et des pièces traditionnelles, les mailles et les motifs qui ont rendu la mode britannique instantanément reconnaissable…
L’identité de S.S.Daley évolue constamment mais je dirais que son fil rouge, c’est en effet le fait de constamment chercher à redéfinir des idées séculaires issues de l’héritage britannique. L’intérêt principal de cette démarche, c’est qu’elle me permet de réinterpréter des standards et des visions désuètes de la britishness (identité britannique) en y apportant une énergie nouvelle. Une énergie qui s’écarte des connotations négatives d’une mode uniquement basée sur l’héritage.

 

En septembre 2021, vous intégrez le calendrier officiel de la Fashion Week londonienne avec une première présentation personnelle mettant en scène des acteurs du National Youth Theatre de Londres, vous qui avez été adolescent vous-mêmes comédien au théâtre national de Liverpool. En quoi cette expérience a-t-elle été si importante dans votre vie, au point de devenir le décor de votre premier show ?
J’ai fait partie du National Youth Theatre pendant des années, et cela m’a ouvert à beaucoup de choses, alors que je n’étais encore qu’un adolescent : j’ai pu me rendre à Londres pour la première fois, apprendre à vivre seul et surtout rencontrer des personnes qui partageaient les mêmes visions que moi. C’est une expérience que je ne prendrai jamais pour acquise : une grande part de ce que je suis aujourd’hui provient de là.

S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer

S.S.Daley, collection printemps-été 2022, présentée au National Youth Theatre. Photo : Daniel Archer

Pour vous, l’industrie de la mode est-elle un grand théâtre ?
Complètement. C’est à la fois la meilleure et la pire satire, la plus captivante tragédie et le drame le plus envoûtant. Je me sens comme au milieu d’une industrie emplie de caricatures et de personnages hauts en couleur, comme dans une pièce de théâtre. En somme, c’est un monde très stimulant dans lequel exister.

 

Vos collections partent principalement de matières données, de fins de stocks et de rouleaux. Comment parvenez-vous à produire avec cette quantité très limitée et aléatoire de matière première ?
Nous proposons différents groupes limités ou exclusifs de pièces, issues de matériaux de récupération variés. Cela nous permet de vendre des choses différente à chaque client, tout en maintenant notre ligne directrice constante et notre ADN. C’est aussi beaucoup plus amusant de travailler ainsi.

 

 

“L'industrie de la mode est à la fois la meilleure et la pire satire, la plus captivante tragédie et le drame le plus envoûtant.”

 

 

Dans une interview, vous avez déclaré que S.S.Daley parlait de “ces parties de vous-mêmes qui n’avaient jamais été célébrées lorsque vous étiez encore à l’école”. Créer votre label et vos collections vous a-t-il aidé depuis à célébrer la personne que vous êtes aujourd’hui ?
À 100% ! Cette industrie possède tellement de facettes qu’elle me permet de plonger en profondeur dans une grande variété de facteurs, liés à de multiples domaines de création. Je me sens bien plus en phase avec moi-même et authentique qu'avant, grâce ce que je produis aujourd'hui. En ce sens, mon travail est comme une thérapie.

 

Deux ans après son lancement, qu’est-ce que cela vous fait de voir aujourd’hui S.S.Daley parmi les huit finalistes du Prix LVMH ?
C’est un honneur pour moi d’être aux côtés de tant d’esprits créatifs incroyables. Avant même de recevoir ou non le prix, faire partie de ses finalistes est déjà extrêmement excitant en soi.

 

www.ssdaley.com