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29 Avril

Rencontre avec Adwoa Aboah, mannequin star engagée pour la cause des femmes

 

À l’âge de 26 ans, la mannequin Adwoa Aboah a déjà reçu toutes les louanges et toutes les récompenses de l’industrie de la mode et des médias. Numéro donne la parole à cette icône, une femme engagée dont la voix porte. 

Photos Jean-Baptiste Mondino, Réalisation Babeth Djian, Propos recueillis par Delphine Roche

Robe longue drapée en jersey, Dior.

Elle est bien plus qu’un beau visage. À l’âge de 26 ans, la mannequin Adwoa Aboah a déjà reçu toutes les louanges et toutes les récompenses de l’industrie de la mode et des médias. Sa notoriété, la Britannique a décidé de la mettre au service des jeunes femmes et des jeunes filles du monde entier en créant Gurls Talk. Cette plateforme digitale et physique permet d’évoquer librement, sans censure, des questions aussi diverses que les problèmes de santé mentale ou les abus sexuels. Numéro donne la parole à cette icône, une femme engagée dont la voix porte. 

 

Numéro : Comment votre enfance s’est-elle déroulée ?

 

Adwoa Aboah : Ma mère m’a eue lorsqu’elle avait environ 25 ans, et elle a toujours habité la même maison de l’Ouest londonien, où j’ai grandi. Elle vient du nord de l’Angleterre, de la région des lacs, et mon père vient du Ghana. Pour moi, grandir à Londres était la meilleure chose du monde. C’est toujours l’un de mes endroits favoris sur la planète. Bien que la ville soit grise et sinistre, et que tout le monde soit un peu grincheux, j’y trouve un vrai réconfort, je m’y sens profondément ancrée. J’y ai toujours mes amis d’enfance. C’était donc idyllique jusqu’à l’âge de mes 13 ans, moment où je suis partie en pension, à la campagne.

 

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

 

C’était horrible. Je détestais la pension. J’étais accoutumée à fréquenter des personnes de différents âges et de différents horizons. Et cette bulle dans laquelle je me suis retrouvée était régie par des tonnes de règles.

 

Est-ce à ce moment-là que vous avez développé des problèmes de dépression et d’anxiété ?

 

Oui, j’avais environ 13 ans quand cela a commencé.

 

“Aujourd’hui, Gurls Talk m’aide beaucoup, c’est absolument thérapeutique de prendre le temps de penser aux autres. J’ai dû traverser toute cette période de souffrance pour arriver à ce point de ma vie.”

 

Vos deux parents travaillaient dans l’industrie de la mode. Quelle perception aviez-vous de ce milieu à travers eux ?

 

Ce milieu m’imprégnait complètement, donc je ne le percevais pas vraiment. La vie de mes parents et de leurs amis me semblait simplement excitante, car je rencontrais toutes sortes de personnalités, hétérosexuels, homosexuels, Noirs, Blancs… Je n’imaginais pas que j’en ferais partie un jour, ni que j’allais devenir mannequin.

 

Vous étiez alors passionnée par le théâtre ?

 

Oui, à l’âge de 13 ans, c’est une des rares choses positives que la pension m’a apportées. J’ai d’ailleurs continué à l’université, mais je ne savais pas où je voulais diriger ma vie. Je souhaitais devenir rapidement indépendante, et c’est comme ça que j’ai commencé le mannequinat. J’ai aussi fait du baby-sitting, j’ai travaillé comme vendeuse, tout en poursuivant mes études. Lorsqu’on est si mal dans sa peau, comme je l’étais alors, se projeter dans l’avenir est terrifiant. J’étais vraiment perdue. Lorsque vous souffrez de dépression, se lever le matin est déjà insurmontable. Tout me semblait lourd. Je n’étais pas paresseuse, j’ai fini l’université et je travaillais, mais rien ne me motivait. Je ne m’engageais vraiment dans rien. 

Robe en jersey et collier en strass et métal, Chanel.

Robe en jersey et collier en strass et métal, Chanel.

Les questions de santé mentale faisaientelles partie de vos priorités lorsque vous avez lancé votre plateforme Gurls Talk ?

 

Absolument, car la dépression et l’anxiété sont des problèmes si profonds et intimes qu’il est difficile d’en parler à qui que ce soit. Lorsque j’en souffrais, je ne pouvais pas exprimer ce que je ressentais, je ne savais même pas ce que c’était. Cette sensation douloureuse dans mon estomac, je pensais que c’étaient des crampes. Aujourd’hui, je sais que c’étaient des signes d’anxiété, mais je ne l’ai compris que beaucoup plus tard. Aujourd’hui, Gurls Talk m’aide beaucoup, c’est absolument thérapeutique de prendre le temps de penser aux autres. J’ai dû traverser toute cette période de souffrance pour arriver à ce point de ma vie. J’ai vraiment de la chance d’avoir trouvé cette source de lumière, cette joie. C’est étrange de penser à cette fille que j’ai été, qui devait porter un masque, conserver une façade pour tenir les autres à distance, et toujours faire croire que j’allais bien. Aujourd’hui, j’essaie d’être aussi ouverte que possible. Bien sûr, je me protège, mais je préconise de parler de ce qui fait mal, de s’autoriser à être vulnérable, et d’utiliser cette vulnérabilité comme un outil pour être forte.

 

Avez-vous souffert de racisme en grandissant ?

 

Lorsque je regarde en arrière, je me rends compte que oui. Je n’ai jamais subi de remarques ouvertement racistes, mais en Angleterre, cela s’exprime de façon larvée, pernicieuse. J’étais dans une école majoritairement blanche, donc je me sentais un peu comme une paria, je n’étais pas assez blanche, et, d’un autre côté, pas assez noire.

 

Était-ce important pour vous de tenir une session de Gurls Talk au Ghana, d’où est issu votre père ?

 

C’était surréel. Habituellement, je suis assez impliquée dans les tables rondes, mais cette fois j’ai décidé de m’en tenir au rôle de simple observatrice. J’ai simplement présenté les participants. Au fil de la journée, le public se sentait plus à l’aise, les femmes osaient lever la main pour demander la parole. Si la présence de Gurls Talk est utile dans le monde entier, la mienne ne l’est pas nécessairement. Il faut donner la parole aux femmes qui vivent sur place et qui ont besoin de diffuser leurs messages. Je peux être très empathique, mais, pour autant, je ne peux pas vraiment comprendre ce que signifie grandir en Pologne lorsqu’on est une fille. 

 

 

“Cela prend du temps de se recentrer sur soi, de comprendre qu’il faut rester fidèle à ses tripes et découvrir quelle est sa propre voie. J’ai eu de la chance de la trouver.”

 

 

Quel était le sujet le plus sensible au Ghana ?

 

Les abus sexuels, fréquents à l’école et à l’université. C’est un énorme tabou, totalement occulté. Ce qui était beau, c’est que les jeunes femmes se sentaient suffisamment en confiance pour pouvoir en parler ouvertement, partager ces histoires terribles.

 

Quand avez-vous décidé que vous vouliez avoir une voix, que le mannequinat ne vous suffisait pas ?

 

Quand j’ai commencé à aller mieux. J’ai raconté mon histoire pour la première fois parce que j’étais avec des femmes avec qui je me sentais en confiance, je me suis donc ouverte. Ensuite, j’ai créé ma plateforme. Depuis, j’ai réussi à travailler avec des marques qui ont compris que je ne suis pas un objet, que ma voix est importante. J’ai toujours su que je voulais prendre la parole, mais nous avons tous tendance à nous perdre en route. Quand on est jeune, on se dit : “Peut-être que je devrais aller à cette soirée, fréquenter ces gens.” Cela prend du temps de se recentrer sur soi, de comprendre qu’il faut rester fidèle à ses tripes et découvrir quelle est sa propre voie. J’ai eu de la chance de la trouver.

 

Le fait de raser vos cheveux a-t-il participé à cela ? Car avec cette coiffure, on vous voit vous, en tant que personne, sur toutes les photos, même lorsque vous êtes très maquillée.

 

Ce n’était pas conscient, je n’ai pas rasé mes cheveux en signe de protestation. Mais j’étais épuisée parce que, pour répondre aux attentes des autres, j’essayais d’être une personne que je n’étais pas. Alors j’ai tout rasé.

 

Vous avez également parlé aux côtés de Meghan Markle, pour la Journée de la femme. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

 

C’était incroyable, Meghan est une personne fabuleuse. Annie Lennox était là, de même que l’ancienne Première ministre de la Nouvelle Zélande. C’était merveilleux d’être sur un pied d’égalité avec ces femmes qui défendent les droits des femmes depuis si longtemps.

Veste et pantalon en coton, Mert & Marcus 1994 x Dsquared2.

Vous soutenez Amika George qui lutte contre la “period poverty” [en Angleterre, les protections hygiéniques sont fortement taxées. Une enquête a montré qu’une jeune Anglaise sur dix ne pouvait pas se les payer]. Pourquoi cette cause est-elle importante ?

 

Amika n’a que 17 ans, mais elle a déjà réussi à faire passer une loi pour que des protections hygiéniques soient désormais distribuées gratuitement aux jeunes écolières. Aujourd’hui, Gurls Talk soutient vraiment ce combat.

 

Quels autres sujets souhaiteriez-vous aborder dans le futur?

 

Je voudrais intensifier notre implication dans les questions de santé mentale, dans la prévention du suicide, passer à l’action. Je pense à désigner des ambassadrices dans différents pays, leur donner les outils pour poursuivre Gurls Talk sur place, par elles-mêmes. Et aussi, établir des structures où les jeunes filles pourront venir plusieurs fois par semaine. Des lieux où elles pourront se confier, en toute confidentialité. Il y a tant à faire.

 

 

“Je pense que les jeunes générations posent les bonnes questions. Elles ne sont pas engluées dans la peur ou dans les conventions.” 

 

 

Vous avez organisé des rencontres dans de nombreux pays. Qu’avez-vous appris de ces échanges ?

 

J’ai reçu une éducation très souple, et, dans ma famille, nous ne sommes pas religieux. Donc le fait de discuter avec des jeunes Polonaises éduquées dans le catholicisme, ou avec des jeunes Ghanéennes qui ont grandi dans des familles très strictes, c’était intéressant, car leur expérience est si différente de la mienne. Dans les sessions de Gurls Talk, on voit toutes sortes de visages, de morphologies. C’est important, nous voulons partager des histoires aussi diverses que possible, pour que tout le monde puisse s’y retrouver.

 

Comment décririez-vous l’attitude de votre génération, et de celle qui vous suit ?

 

Je pense que les jeunes générations posent les bonnes questions. Elles ne sont pas engluées dans la peur ou dans les conventions. Elles montrent du doigt ce qui peut moralement être mis en question. Les filles, et les quelques hommes qui participent à mes événements, sont las de rester sagement assis, de faire ce qu’on attend d’eux. Nous cherchons tous à trouver notre communauté, parce que la culture de la célébrité et la pression des réseaux sociaux sont effrayantes. Je suis très chanceuse, car je l’ai trouvée aujourd’hui. Je l’avais déjà, probablement, mais je n’en étais pas consciente car j’étais enfermée dans ma tête et dans mes problèmes.

 

Mais en tant que mannequin renommée, vous faites partie de ce monde des célébrités. Avez-vous besoin de l’appui de Gurls Talk pour prendre la parole dans cette sphère ?

 

Oui, à cent pour cent. Gurls Talk me donne une nouvelle énergie, cela soigne mon âme. La mode est un monde excitant, qui a beaucoup progressé, et je suis heureuse d’en faire partie. Surtout, j’ai beaucoup de chance que cette industrie m’offre une plateforme pour que ma voix puisse porter. Je dois donc l’utiliser pour aider celles qui ont un message à faire passer. C’est un processus d’apprentissage collectif. 

Chemise à jabot en dentelle, Gucci. Collier “White Sorrow” en bronze doré émaillé, Samuel François Jewelry.

Chemise à jabot en dentelle, Gucci. Bijoux personnels. Maquillage : mise en beauté Lancôme par Marie Duhart chez Bryant Artists. Assistants réalisation : Camille-Joséphine Tesseire et Fernando Damasceno. Numérique : Dope. Retouche : Janvier. Production : Iconoclast image.

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