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17

Libérateur et androgyne, comment le corset fait son grand retour

Mode

Pièce incontournable de l'histoire du vêtement, le corset fait depuis ces dernières années un retour remarqué chez les jeunes créateurs qui font la mode de demain. L'occasion d'analyser les nouvelles formes et symboliques qu'il adopte à l'orée des années 2020. 

Érotique, puissant, contraignant voire dangereux… Les symboliques et connotations que revêt le corset sont nombreuses. Accessoire incontournable – et longtemps indispensable – qui a façonné la silhouette des femmes d’Occident durant plusieurs siècles, il s’est peu à peu effacé à partir des années 60 pour mieux revenir à la fin des années 70 à l’ère du power dressing, lorsque des Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier ou encore Christian Lacroix en ont fait une pièce centrale à l’affirmation de la femme, de son pouvoir et de sa sexualité. Aujourd’hui, alors que les années 2010 ont laissé place à l’émergence du streetwear autant que la résurgence d’une mode minimaliste à travers des coupes larges et épurées, le corset semble réapparaître chez les créateurs qui font la mode de demain – un retour remarqué à une époque où les corps des femmes et leur liberté sont sujets à nombreuses discussions. Décryptage.

 

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Dion Lee, collection automne-hiver 2020-2021.

Charlotte Knowles, collection automne-hiver 2020-2021. Photo : Tom Goddard

Un objet de mode historique et érotique

 

Aussi esthétique qu’il est extrême, le corset fait indéniablement partie des vêtements les plus marquants de l'histoire du costume occidental. Remontant jusqu’au XVe siècle, son origine est celle d’une taille volontairement affinée et resserrée pour correspondre aux idéaux du corps féminins. Comme l’explique Denis Bruna, conservateur en chef au MAD de Paris et commissaire de l’exposition “La mécanique des dessous” en 2012, “le corset est une icône qui fait partie de notre imaginaire et de notre histoire, symboliquement polymorphe et polysémique : il est à la fois nostalgique et historiciste, évoque un fantasme érotique et fétichiste, et quelque chose de strict.” En somme, le corset est la pièce de mode par excellence, rassemblant tous ses critères : la parure, la protection, la transformation de la silhouette et la création du désir.

 

 

“Le corset est une icône qui fait partie de notre imaginaire et de notre histoire.”

 

 

Un pouvoir multiple qui n’est pas sans attirer les passionnés de vêtement, couturiers et créateurs de mode. Remarqué ces dernières années pour ses silhouettes monochromes à la sensualité subtile dévoilant subrepticement les corps, le créateur australien Dion Lee admet se nourrir de cette riche histoire du corset : “traditionnellement, celui-ci porte les stigmates de la sexualité, de l’identité féminine et de la restriction, autant d’idées puissantes à explorer et à subvertir.” Car l’une des forces de cette pièce est probablement d’avoir pu s’affirmer dans l’histoire du vêtement sans trop se montrer pour autant, sa présence étant visible à travers sa transformation globale de la silhouette. Un atout que défend à son tour le jeune créateur Wesley Berryman, dont les pièces sculpturales sont toujours construites autour d’une taille particulièrement marquée : “Les corsets permettent de donner une nouvelle forme à notre corps. Ils représentent ce qui me fascine avec la mode, le fait de pouvoir créer une illusion pour devenir quelque chose de presque entièrement différent.” 

Mugler, collection printemps-été 2020.

Charlotte Knowles, collection automne-hiver 2020-2021.

Réinventer une technique rigoureuse

 

Le 25 septembre dernier lors de la Fashion Week parisienne, Casey Cadwallader proposait pour sa collection Mugler printemps-été 2020 une série de bodies transparents et de vestes hybrides sur lesquels se dessinaient les lignes de construction du corset. Une référence non dissimulée du jeune directeur artistique de la maison à son fondateur Thierry Mugler, dont l’une des signatures fut la réinvention de cette pièce historique. Car au fil des époques, passant d’un simple bandeau à un sous-vêtement pourvu d’armatures en osier ou en bois, puis à un corps baleiné solidifié par des fanons de baleines jusqu’à adopter une structure en métal ou en plastique, le corset a connu des transformations majeures accompagnées du développement d’un savoir-faire précis : la corsetterie. Une technique que les créateurs d’aujourd’hui cherchent à leur tour à réinterpréter, en modifiant par exemple le matériau lui-même : à l’instar de Casey Cadwallader, Wesley Berryman choisit de réaliser presque exclusivement ses pièces dans des matériaux transparents qui laissent la structure apparente afin de souligner leur caractère d'ossature et de seconde peau. Dion Lee a quant à lui l’idée de fabriquer un corset à partir du jersey d’un tee-shirt basique, un procédé surprenant qui dote cette pièce intrinsèquement structurée d’un aspect résolument casual

 

 

Ce n’est pas parce qu'une pièce a l’air d’un corset qu’elle fonctionne en tant que tel”

 

 


“Aujourd’hui, le corset possède une fonction symbolique, décorative mais n’a plus le rôle modificateur qu’il avait autrefois”, explique Denis Bruna. Et c’est bien cette disparition de la contrainte au profit de l’esthétique qui semble unir les réinterprétations contemporaines du corset. Si l’objet se camouflait pendant des décennies sous des couches de vêtements, il revient désormais au premier plan, comme l’illustrent les collections du label britannique Charlotte Knowles. Pour la dernière saison, la créatrice éponyme et son partenaire Alexandre Arsenault ont troqué les baleines en fanons des corsets pour des tiges en silicone intégrées à des matériaux souples et extensibles qui créent une structure mouvante et confortable. “Cela crée des corsets bien plus dynamiques qui inspirent la protection, le combat et la force”, commente le duo. “Ce n’est pas parce qu'une pièce a l’air d’un “corset” qu’elle fonctionne en tant que tel…”

Wesley Berryman

Dilara Findikoglu, collection automne-hiver 2020-2021.

Le corset, un objet antiféministe ou vecteur d’empowerment?

 

Les années 90 avaient célébré l’avénement d'une mode shapewear, reformant et aplanissant les corps par la création de gaines et de matières élastiques. Depuis, le culturisme, la chirurgie esthétique ou encore la retouche numérique et les réseaux sociaux ont façonné de nouvelles silhouettes idéales, transformant encore les corps et leur image en vue de les adapter à notre monde contemporain. Paradoxalement, la mode semble aujourd’hui – plus que jamais – mettre en avant la diversité des corps en défendant leur légitimité. Afin de trouver sa place dans ce nouveau paysage corporel, le corset occupe alors un rôle inédit : celui de l’affirmation de soi quelle que soit son identité, son genre, son âge et sa morphologie. 

 

 

Le corset viendrait transcender les carcans qu’il avait lui-même contribué à instaurer.

 

 

Un statement visible aussi bien chez des jeunes créateurs comme Nicolas Lecourt Mansion et Dilara Findikoglu que chez Dion Lee et Charlotte Knowles. Cette dernière rappelle d’ailleurs l’importance de la liberté offerte par le vêtement : “Il y a quelques personnes qui rejettent encore le corset pour ses connotations d’oppression mais qui, en faisant cela, finissent par blâmer les femmes qui souhaitent se l’approprier en disant “Rien à foutre de ce que les corsets évoquaient autrefois, je me sens incroyablement bien dedans!”.” 

 

Nouveau vecteur d’empowerment et de liberté, le corset viendrait alors transcender les carcans qu’il avait lui-même contribué à instaurer. Wesley Berryman insiste d’ailleurs sur sa capacité à canaliser l’énergie sexuelle par la simple accentuation de la silhouette et donc, du désir. “Le corset est juste un outil pour nous aider à créer l’histoire que nous voulons raconter avec notre support le plus puissant : notre corps”, justifie-t-il. Un outil idéal afin de nous aider à créer nos nouvelles réalités.