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19 Juin

Le smoking d’Yves Saint Laurent : histoire d’une révolution

 

Dans l’histoire de la mode, les smokings créés par Yves Saint Laurent tiennent une place de choix. À l’occasion de la conférence “Yves Saint Laurent : la révolution du genre”, présentée mercredi 19 juin au musée Yves Saint Laurent Paris, un retour sur ce vêtement iconique s’impose.

Par Yasmine Lahrichi

Premier smoking porté par Ulla. Collection haute couture automne-hiver 1966-1967. Photographie : Gérard Pataa. © Musée Yves Saint Laurent Paris/Gérard Pataa - DR.

Nous sommes en 1966 et Yves Saint Laurent n’est pas encore Yves Saint Laurent. Il y a cinq ans, il ouvrait sa propre maison de haute couture, conséquence de l’échec salvateur que représentait son renvoi de la direction artistique de Christian Dior en 1962. Durant les années suivantes, il monopolisa les médias et bluffa le monde entier en dévoilant, notamment, la robe Mondrian en 1965. Malgré ces débuts prometteurs, les événements qui marqueront son parcours et l’histoire de la mode n’ont pas encore eu lieu : Rive Gauche, sa maison de prêt-à-porter, n’est pas née, il n’est pas allé au Maroc et n’a pas encore créé le smoking. Yves Saint Laurent se trouve précisément à un tournant de sa carrière, qui prenait, à ce moment précis, un essor prodigieux.

 

La créativité d’Yves Saint Laurent repose d’abord sur des images de son passé, de son enfance. En effet, tout comme pour ses costumes de théâtre ou de music-hall, dont il réalise les premiers croquis alors qu’il habite encore à Oran (en particulier ceux destinés à L’Aigle à deux têtes dont il concevra les costumes pour la représentation au Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet en 1978), la naissance du smoking est le résultat d’un savant mélange de réminiscences juvéniles et de dextérité exceptionnelle. Passionné de cinéma depuis sa plus tendre enfance, il s’en inspire amplement afin de façonner sa vision unique de la femme, “la femme Saint Laurent”, celle qu’il souhaite présenter au monde. À l’instar de Vivian Leigh dans Autant en emporte le vent, ce sont des figures fortes et imposantes qui lui apporteront l’élan créatif dont il a besoin. À l’origine du smoking, c’est pourtant une autre star qui retient son attention, bien qu’elle soit aux antipodes de ses rêveries qui, le plus souvent, le poussent à revisiter le passé, à se plonger dans des envolées proustiennes peuplées de longues robes de taffetas : Marlene Dietrich. 

 

 

Cigarette à la bouche, les yeux fiers, elle ressemble à un dandy, à une femme transformée en Dorian Gray.

 

 

Provocante, extravagante, impertinente et insolente, en 1930, l’actrice incarnait Amy Jolly, une chanteuse de bar, dans Cœurs brûlés, un film réalisé par Joseph von Sternberg. Au cours de ce long-métrage, l’une des tenues portées par la diva marque l’esprit du maître : un costume trois pièces avec nœud papillon et haut de forme. Cigarette à la bouche, les yeux fiers, Marlene Dietrich ressemble à un dandy, à une femme transformée en Dorian Gray, rappelant ainsi les tenues de certaines grandes figures féminines de la littérature française telles que George Sand ou encore Colette. En arborant ainsi ces costumes masculins, le but ultime de toutes ces femmes était non pas de séduire les hommes, mais plutôt de les défier. Toutefois, Saint Laurent ne voit pas les choses ainsi, car bien qu’il se pose en héritier de ces figures historiques, ce défenseur invétéré de l’élégance n’a nullement pour objectif d’annihiler la féminité de ses clientes. L’illustre couturier souhaitait au contraire célébrer la puissance séductrice de la femme en mettant en valeur ce qui la constituait comme telle, ce qui le poussera à lancer l’un des plus importants coups de génie de sa carrière : le smoking. 

 

 

Il ne se vendra qu’à un seul exemplaire.

Françoise Hardy en smoking Yves Saint Laurent. © AGIP/AD/Everett Collection.

Lors de sa première apparition (dans la collection de haute couture automne-hiver 1966-1967), le smoking se présente à contre-courant des canons de beauté et de style en vigueur.  En effet, tandis que les divas hollywoodiennes demeurent les stars de ces années soixante, qualifiées de “pagaille” par Andy Warhol, Yves Saint Laurent ne les reconnaît pas comme telles, et décide de mettre au goût du jour un autre type de femmes qui incarne à la perfection l’idée de smoking : il imagine alors une femme nordique, pourvue de jambes maigres et interminables, comme une Betty Catroux avant l’heure. En prenant exemple sur le style de Coco Chanel dans les années 20 – l’exemple même de la mode  – qui n’hésitait pas à porter des costumes de marin et des pantalons fluides, il fait un pas de plus en proposant, au sein de sa collection haute couture automne-hiver 1966-1967, un tailleur-pantalon en lieu et place d’un ensemble du soir. Choquée par cette impertinence – bien que cette pièce soit parfaitement adaptée aux courbes du corps féminin – la clientèle de la haute couture décrètera un embargo contre ce modèle qui ne se vendra, dès lors, qu’à un seul exemplaire, preuve que les bouleversements artistiques sont souvent d’abord critiqués, voire méprisés, avant de finir par marquer l’Histoire.

 

Pour asseoir cette première révolution, une seconde devait la soutenir, et c’est grâce à l’ouverture de la boutique Yves Saint Laurent Rive Gauche, que le smoking gagnera en visibilité et en accessibilité.  En effet, si 1966 est une date qui marque l’intronisation de cette pièce au sein de la haute couture, elle correspond également à l’inauguration de l’adresse emblémentique, l’une des premières enseignes de prêt-à-porter nées d’une maison de haute couture –après celle de Pierre Cardin. Le couturier profitera de cette ouverture, le 26 septembre, pour donner l’élan qu’il souhaitait insuffler au smoking en le rendant plus accessible – il coûte 680 francs, soit l’équivalent de 100 dollars – à un plus grand nombre de femmes, et notamment aux Parisiennes actives.

 

 

Décliné près de 230 fois, le smoking deviendra un classique de la maison.

 

 

La compréhension profonde de son temps conduira le couturier à désacraliser l’influence de la haute couture et des lois qu’elle impose sur la mode depuis que Charles Frédéric Worth en a établi les piliers. En plus de proposer des pièces abordables, la boutique Rive Gauche du 21 de la rue Tournon (Paris VIe) est également un point de rencontre pour les artistes qui souhaitent être en phase avec leur temps. Ainsi, alors que les smokings fourmillent sur les étagères de la boutique parrainée par Catherine Deneuve, Françoise Hardy le choisi et l’impose avec fierté aux États-Unis. Une fois la nouvelle connue, la tenue provoque un véritable séisme à Paris, et les jeunes femmes se ruent dans la nouvelle enseigne pour s’offrir cette pièce extrêmement audacieuse portée par leurs idoles. Après ce coup de génie, les retombées seront si colossales qu’elles dessineront à elles seules un tournant dans l’histoire de la mode qui établira qu’elle puise ses sources dans la rue et qu’elle est liée au goût de certaines personnalités médiatisées apparentées des cultures alternatives, à l’image des adeptes du rock’roll qui ont fait du smoking l’une de leurs pièces emblématiques. 

 

J’ai inventé son passé, je lui ai donné un futur et il se poursuivra après ma mort .” Décliné près de 230 fois après ce rocambolesque retournement de situation, le smoking deviendra un classique de la maison Yves Saint Laurent, “un vêtement indispensable”, selon les mots du couturier, et qui restera à jamais au goût du jour puisqu’il exprime un style “éternel” et non plus une tendance. Mais davantage qu’un vêtement, le smoking prend une aura symbolique déclinée à travers la maison Yves Saint Laurent et son regard visionnaire. Il permettait à un autre type de féminité moins pulpeuse et plus androgyne de s’exprimer, il bouleversait également l’histoire de la mode en octroyant une place de plus en plus grande au prêt-à-porter, et, enfin, il laissait penser que, finalement, les cultures alternatives avaient envahi le domaine de la création des vêtements, fait dont nous sommes encore les témoins aujourd’hui.

 

Conférence “Yves Saint Laurent : La révolution du genre”. Rencontre avec Christine Bard, le 19 juin à 19 h 30. 

Musée Yves Saint Laurent Paris, 5, avenue Marceau, Paris XVIe.

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