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Abra, nouvelle princesse d’un R’n’B transgenre

 

Avec son EP “Princess” sorti cet été, la jeune prodige américaine s'impose comme l’un des talents à suivre de la foisonnante scène hip-hop d’Atlanta. Rencontre et portrait d’une future pop star.

Portraits : Yulya Shadrinsky pour Numéro.

Depuis quelques années déjà, Atlanta s’est imposé comme l’un des épicentres les plus intéressants de la musique actuelle. Les rappeurs comme Future, Gucci Mane et Young Thug ont imposé, bien au-delà des frontières du hip-hop et des États-Unis, leurs productions psychotiques, moites, sales et virtuoses, entre R’n’B détraqué et phrasé lascif, convulsions erratiques et beats minimalistes. Déstructurées et radicales, leurs propositions apparaissent comme des contrepoints vivifiants aux formes plus mainstream de Drake et Kanye West. C’est aussi au sein de cette galaxie dérangée qu’a explosé Awful Records, génial groupe de producteurs, rappeurs et chanteurs qui semblent prêts à tout emporter sur leur passage.

 

 

Au sein de cette bande éclectique, Abra incarne sans doute le versant le plus pop. La jeune prodige élabore depuis 2014 dans la banlieue d’Atlanta une musique mutante qu’on aurait tort de réduire à ses influences R’n’B et hip-hop. Portés par une voix aux accents soul puissante, ses morceaux fusionnent l’électro la plus barrée à une pop bricolée dans une chambre très old school qui convoquerait les fantômes des années 80 Wham! ou Patti LaBelle. Plus lancinantes et lascives que ces références, ses compositions forment un ensemble cohérent et terriblement sexy. On a plus affaire ici à une Grimes du sud des États-Unis ou à une FKA Twigs moins affectée et sous hormones qu’à un énième ersatz de Beyoncé.

 

 

On essayait constamment de m’enfermer dans des boîtes et des clichés parce que j’étais Noire. Comme si je ne pouvais pas décider par moi-même qui j’étais, ce que je pensais et ce que je voulais faire!

Abra incarne ce que l’on peut attendre de mieux d’une génération biberonnée à Internet et apôtre de la confusion des genres, des musiques et des cultures. De passage à Paris, au cœur de l’été, la jeune fille confirme : “Notre génération est sans doute la première à avoir été exposée à des cultures aussi diverses. Je suis Noire mais on ne peut pas réduire pour autant ma musique au R’n’B. Je suis Noire mais je ne fais pas que jouer au basket et écouter du rap. Je suis Noire et j’aime les mangas et passer mes après midi à faire de la programmation sur ordinateur. C’est notre socle commun chez Awful Records : nous ne faisons jamais ce qu’on attend de nous.

 

Élevée à Londres jusqu’à ses 9 ans, Abra débarque avec sa famille dans la banlieue d’Atlanta et découvre un État de Géorgie taraudé par la question raciale. “Comme beaucoup de Noirs, explique la jeune musicienne, ma famille s’est installée dans la région, attirée par les opportunités d’emplois. Dans les années 90 et 2000, les minorités pouvaient plus facilement y trouver un job. Mais ma première impression fut très négative. Les gens étaient tellement fermés d’esprit. On essayait constamment de m’enfermer dans des boîtes et des clichés parce que j’étais Noire. Comme si je ne pouvais pas décider par moi-même qui j’étais, ce que je pensais et ce que je voulais faire!

 

 

Peu importe nos différences, notre langage commun était et est toujours la musique.

Au cœur des années 2000, dans les rues d’Atlanta, des ados se la jouent punk en écoutant Linkin Park, Green Day et Blink-182 pendant que d’autres ne jurent que par la révolution R’n’B d’Aaliyah et du producteur Timbaland. Abra fait plutôt partie de ceux-là. Mais qu’importe, tous ces kids se retrouvent, se croisent et se toisent sur Edgewood Avenue. Ce qui compte avant tout, c’est la passion de la musique, au-delà des genres et des clivages sociaux. “Nous n’étions pas tous amis, explique Abra, mais nous partagions le même sens de la communauté et un sentiment de fierté d’appartenir à Atlanta. Peu importe nos différences, notre langage commun était et est toujours la musique.” C’est lors d’une soirée qu’elle rencontre Father, le fondateur de Awful Records, et les autres membres du groupe. Rapidement, tous réalisent qu’ils fréquentent – sans le savoir – les mêmes amis ou le même lycée. Plus qu’un label, Awful se dessine comme une structure d’entraide créative.

 

L’un de mes professeurs a joué le morceau en classe. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie téléportée.

La jeune Abra, elle, se voyait plutôt actrice. Mais après un passage par une chorale elle se décide à publier sur YouTube des reprises de rap a cappella. C’est déjà le succès. “J’avais appris la guitare grâce à mes parents et je chantais, se souvient-elle, mais je n’avais jamais pensé réunir ces deux atouts pour composer moi-même. Le succès de mes vidéos YouTube m’a donné le courage d’essayer.” Cet été, elle dévoilait un mini-album, Princess, plutôt prometteur. Toujours sur YouTube, ils sont des millions à avoir succombé. Sur le titre Thinking of you, Abra nous plonge dans les vertiges de l’amour à travers une tornade langoureuse, aussi évanescente que puissante. Si le minimalisme de Big Boi fait écho au hip-hop d’Atlanta, Vegas nous rappelle au bon souvenir du thème musical du Flic de Beverly Hills alors que Cry-Baby remporte la mise avec sa voix digne d’une prêtresse du sexe contemporaine possédée par la Whitney Houston des années 80 et 90.

 

Pas étonnant que lorsqu’on interroge la musicienne touche-à-tout sur son premier coup de cœur, elle évoque Moments of Love de Art of Noise, véritable trip sensuel sous drogue de 1985. “L’un de mes professeurs a joué le morceau en classe. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie téléportée. J’ai fermé mes yeux et j’hallucinais totalement. Je veux que ma musique procure les mêmes sensations, qu’elle soit une échappatoire.” Quant au titre de ce mini-album, Princess, il cristallise à lui seul la force et la fragilité d’Abra, petite et grande princesse, à la fois magicienne royale d’une pop fusionnant les genres et jeune adolescente qui aurait grandi trop vite. “Princesse, c’est comme ça que m’appelaient mes parents quand j’étais petite, se souvient Abra. Je me plaignais toujours de manquer d’affection. Mon père m’a pris entre quatre yeux et m’a répondu que c’était moi qui les rejetait tout le temps. Je voulais tout faire toute seule, et à ma manière. J’étais une vraie princesse. Et je n’ai pas changé.

 

Princess (Awful Records/True Panther Sounds) de Abra. Disponible.

 

 

Par Thibaut Wychowanok

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