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18

Rencontre avec Damso, la superstar du rap francophone

Musique

Il est le rappeur francophone le plus écouté au monde… Son dernier album, QALF Infinity, sorti le 28 avril, a battu des records sur Spotify avec seize millions d’écoutes en un jour. Pour Numéro, le géant à la sérénité olympienne revient sur son parcours.

Manteau et lunettes, LOUIS VUITTON.

Il est le rappeur francophone le plus écouté au monde… Son dernier album, QALF Infinity, a battu des records sur Spotify, avec seize millions d’écoutes en un jour. Accro à la musique, Damso, de son vrai nom William Kalubi Mwamba, ne s’arrête jamais d’écrire et de créer. Alors que les sorties d’album sont généralement fixées au vendredi, c’est un mercredi qu’il a choisi pour dévoiler son cinquième opus, au détour d’un live Instagram réunissant plus de cent trente mille personnes. Initialement prévu le 28 avril à 21 heures, il a finalement décalé le rendez-vous à 23 heures pour que son public puisse regarder le match de la demi-finale de la Ligue des champions. Pourtant, on aurait pu le croire amer à l’égard du football. En 2018, le rappeur superstar était invité par son pays natal, la Belgique, à composer l’hymne officiel des Diables Rouges pour la Coupe du monde… avant que les autorités belges ne se rétractent. En cause ? Ses textes trop crus, dénoncés par le Conseil des femmes francophones. Depuis, le fan de Mylène Farmer à l’allure de géant à la sérénité olympienne a décidé de prendre le contre-pied de ces accusations et de lire Simone de Beauvoir, Virginie Despentes et Hannah Arendt. Il projette, en 2022, de partir faire le tour du monde en camping-car avec son fils Lior (“lumière” en hébreu) pour s’évader de son quotidien de célébrité – qu’il compare d’ailleurs à un “milieu carcéral”.

 

Pull à encolure en V avec intarsia majoliques en viscose, coton et lin, DOLCE & GABBANA.
Boucle d'oreille en perle noire de Tahiti et argent, TANT D'AVENIR.

NUMÉRO : Vous avez entretenu un grand mystère autour de la sortie de votre dernier album, QALF Infinity. Vous considérez-vous comme un gourou, un génie du marketing ou un musicien ? 

DAMSO : [Rires.] Disons que je communique directement avec mon public. C’est sur lui que j’ai décidé de me focaliser, sur les gens qui sont vraiment intéressés par ce qui me passionne : le son. Pas sur ceux qui passent leur temps à se poser des questions. Si les gens bloquent sur le côté mystérieux, c’est parce qu’ils ne me suivent pas vraiment. Ceux qui ne comprennent pas, tant pis. C’est dur ce que je dis, mais c’est vraiment ma direction. 

 

D’ailleurs, vous dites volontiers que vous êtes fatigué de toujours devoir expliquer vos textes.

Je trouve qu’il vaut mieux profiter d’un morceau en l’écoutant simplement, plutôt que de passer son temps à essayer d’interpréter un texte. Moi, j’écris les choses comme elles me viennent. Je crois que c’est très difficile de tout expliquer. 

 

Beaucoup prétendent que vous avez une vision très ou trop pessimiste de la vie. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

Peu importe leur rang social, leur statut ou l’éducation qu’ils ont reçue, les gens souffrent, c’est un fait. Le monde actuel est sombre, notre économie est fondée sur l’opposition entre riches et pauvres… Je ne fais que décrire frontalement une réalité, certes, très dure.

 

Justement, dans vos textes vous parlez aussi beaucoup du Zaïre [l’actuelle République démocratique du Congo], où vous avez vécu jusqu’à vos 9 ans, alors que le pays vivait la fin de la deuxième guerre du Congo…

… Si on peut dire “la fin”. Les médias ont joué un grand rôle dans l’emploi du mot “fin”, mais à l’est, la guerre ne s’est jamais vraiment terminée, et elle dure encore aujourd’hui.

 

Veste upcyclée en patchwork de cuir, BALENCIAGA.

Quels sont vos souvenirs de votre vie là-bas ?

J’en ai de très bons : les fêtes, certains moments avec mes amis, mon ancienne maison… Et des plus sombres : les tirs, les pillages, le bruit de l’impact des balles sur un corps humain. C’était ça, mon quotidien, et c’est seulement en grandissant que j’ai compris qu’il y avait des choses plus graves que d’autres. Là-bas, en revanche, j’avais un rapport au racisme très différent de celui que j’ai ensuite connu en Europe. Dans mon école, il y avait des Blancs et des métis, mais on n’avait pas peur de dire “Blanc” ou “Noir” comme ici…

 

C’est quelque chose qui vous a frappé en arrivant en Belgique ? 

C’était violent. Bizarre. Je m’en souviendrai toute ma vie. J’ai posé un pied sur le sol belge, et le douanier m’a dit : “Rentre chez toi !” avec une haine… Je l’ai fixé du regard, et il a dû se dire : “Il est fou, cet enfant !” J’ai commencé à apprendre ce qu’était le racisme. À l’adolescence, j’étais dans une violence constante, et quand on me traitait de “sale Noir”, c’était directement balayette et je te tabasse. Puis j’ai grandi, j’ai beaucoup lu, j’ai appris à me défendre avec les mots, et quand j’ai étudié l’histoire, je me suis dit que ces gens étaient des abrutis, des ignares.

 

À propos d’histoire, que pensez-vous du fait qu’en Belgique des statues du roi Léopold II soient vandalisées ou déboulonnées ?

C’est juste la conséquence d’une histoire qui n’a jamais été racontée. Pendant très longtemps, les gens ont été mal renseignés. Personne ne connaît le livre d’Arthur Conan Doyle écrit en 1909, Le Crime du Congo belge, où il dénonce l’un des crimes les plus atroces de l’humanité, commis par Léopold II. Il a aussi écrit Sherlock Holmes, et ça, pourtant, tout le monde connaît ! En 1950, il y avait encore des zoos humains… On a caché beaucoup de choses, et aujourd’hui ces questions nous reviennent en pleine figure.

 

Il y a cette controverse autour de la cancel culture, qui vise à dénoncer des œuvres en raison de leur caractère raciste, sexiste, homophobe ou insultant à l’égard des minorités. Certains s’opposent à Autant en emporte le vent ou à des films Disney qui véhiculent des messages racistes. Leurs opposants dénoncent, eux, une nouvelle forme de censure… Qu’en pensez-vous ?

Il y a aussi Tintin au Congo… L’époque dans laquelle on vit influence notre façon d’envisager le respect, et il faut donc supprimer les choses qui dérangent ou qui blessent. On enlève, on se bat, et je ne pense pas que la censure soit violente. Je trouve ça cool parce que je vis au présent, et j’aimerais que mon fils soit d’accord, mais il aura son propre avis. Avant, les gens n’étaient pas forcément plus cons, ils étaient juste différents. Ils avaient peut-être des opinions qui aujourd’hui ne nous conviennent plus. 

Collier et boucle d’oreille, TANT D’AVENIR.

À propos d’ouverture d’esprit, on voit des rappeurs américains comme Kid Cudi se pavaner en robe… Le rap francophone est-il en retard sur la question de la masculinité ?

Si des rappeurs américains se montrent en robe et qu’ils se sentent bien, tant mieux pour eux. Ils le font peut-être par rapport à leur histoire ou à l’éducation qu’ils ont reçue. Les États-Unis sont un pays jeune, avec une culture différente parfois perçue comme extravagante. 

 

Les textes, de leur côté, restent très centrés sur la plastique des femmes et sur l’argent. Regrettez-vous le manque d’engagement des rappeurs aujourd’hui ?

Il n’y a rien à regretter. Préférer voir un clip avec des belles meufs et des belles voitures n’est ni mieux ni moins bien que de regarder quelque chose d’engagé. En réalité, c’est l’inverse qui me choquerait, que tout le monde soit politisé ou fasse du rap conscient… De nos jours, les gens regardent plus de télé-réalité que d’émissions intellectuelles. Selon l’angle où nous observons les choses, elles deviennent positives ou négatives… 

 

Sur Netflix, on voit se multiplier les documentaires sur les rappeurs. Vous aussi, vous en avez tourné un sur votre séjour à Kinshasa pour la sortie de l’album QALF. Vous étiez tenté par la promotion à l’américaine ? 

La vraie question est de savoir si on le fait pour nous, ou pour le public. Pour ma part, en plus de présenter QALF, je voulais aussi mettre en avant des talents, notamment des danseurs et d’autres artistes. J’ai rencontré un peintre, je voulais qu’on le voie, que son travail soit montré dans le film, mais tout le monde se bousculait autour de moi, et il n’a pas réussi à vraiment exister. Ce soir-là, quand je suis rentré à l’hôtel, j’étais en colère. J’ai compris que la prochaine fois, je ferai différemment. En revanche, je n’ai jamais autant reçu ni donné d’amour que quand je suis allé là-bas… Je ressens peut-être les énergies, et là, je n’avais jamais connu ça. Je me disais : “Tant pis si tu es épuisé, continue de faire des photos avec le public parce que le mec, là, tout au fond, attend depuis midi alors  qu’il est 19 heures. Et si tu peux le contenter, c’est cool.” 

 

QALF Infinity [Trente-quatre Centimes/Universal Music], disponible.