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16 Comment la pop a-t-elle transformé le féminisme ?

Comment la pop a-t-elle transformé le féminisme ?

MUSIQUE

Avec leur documentaire “Pop féminisme, des militantes aux icônes pop” disponible sur Arte jusqu’au 4 janvier prochain, Elise Baudoin et Ariel Wizman dressent l’état des lieux d’un féminisme moderne, hédoniste et sexy, qui ne s'embarrasse pas de ses contradictions. Mais en s’emparant des fantasmes masculins pour les pousser jusqu’à la caricature, des artistes au sommet de la pop culture peuvent-elles réellement servir une cause féministe radicale ?

La photo de Cardi B et Megan Thee Stallion pour le titre sulfureux WAP. La photo de Cardi B et Megan Thee Stallion pour le titre sulfureux WAP.
La photo de Cardi B et Megan Thee Stallion pour le titre sulfureux WAP.

“Ma grand-mère a combattu pour autre chose que le droit de porter un string” affirmait en 2015 la chanteuse, actrice et mannequin Lou Doillon en réaction aux clips hypersexualisés de Nicki Minaj. Participation au mythe de la femme objet pour certains, exemples nécessaires de femmes puissantes et émancipées pour d’autres, les reines du hip-hop américain Nicki Minaj,Cardi B ou Megan Thee Stallion et de la pop mondiale sont-elles de véritables icônes féministes ? 


 

La naissance des icônes pop féministes

 

Dans les années 80 et 90, des artistes comme Madonna, Whitney Houston ou plus tard les Spice Girls chantent l’émancipation de la femme et prennent d'assaut les charts mondiaux. Si ces reines de la pop et du R’n’B poussent les femmes à s’affirmer, à penser et à oser être soi même, leur discours féministe reste toutefois plutôt inoffensif. Il faut attendre que le mouvement punk s’empare du féminisme pour voir naître le fameux Girl Power dont s’inspirent nos icônes pop actuelles. “Who run the world ? Girls !” (qui domine le monde ? Les femmes !) affirme Beyoncé dans un tube de 2011. 

La pin up Zahia Dehar © Arte La pin up Zahia Dehar © Arte
La pin up Zahia Dehar © Arte

Disposer librement de son corps

 

Pour la journaliste Elise Baudoin et l’ancien agitateur de la chaîne Canal+ Ariel Wizman, à l’origine du documentaire, ce succès dans les charts permet surtout aux artistes féministes de fixer les règles. La première ? Le droit à disposer de son corps. “Le féminisme, c’est le choix. Comment nous présentons notre corps, ce que nous faisons avec ce corps, c’est une décision personnelle" confirme la mannequin Emily Ratajkowski, qui ne voit pas d’invraisemblance à dévoiler des photos intimes sur Instagram tout en s’affichant, pancarte en main, lors de manifestations féministes.

 

Disposer librement de son corps, c’est aussi avoir le droit de se vendre. Ancienne escort-girl devenue mannequin et créatrice de lingerie, Zahia Dehar montre dans le documentaire un visage bien loin des clichés véhiculés par la polémique qui l’a fait connaître et offre un plaidoyer pour le droit de séduire. Espiègle, elle raconte même se rendre parfois seule dans bars, vêtue de mini-jupes toujours plus courtes, dans le seul but de revendiquer le droit de montrer son corps en faisant fi du jugement des autres. 

Le clip féministe de Beyoncé - "Run the World" (2011)

Un féminisme à soi 

 

Après tout, pourquoi l’univers sensuel et excessif véhiculé par les rappeurs serait-il réservé aux hommes ? En posant sans cesse la question d’un féminisme “décent”, ne renvoie-t-on pas les femmes à leur carcan ? Auteur du best-seller Bad Feminist (2014,Harper Perennial), l’écrivaine américaine Roxane Gay invite les femmes à trouver leur propre façon d’être féministe, en assumant leurs contradictions. Selon elle, on peut apprécier des clichés stéréotypés véhiculés par la télévision dans les clips tout en restant féministe. 

 

Car c’est la grande force du capitalisme. Les produits commerciaux ou culturels les plus populaires se sont adaptés pour plaire aux féministes. Même une grande maison de luxe comme Dior n’a pas hésité à afficher le slogan “We should all be feminists” (nous devrions toutes être féministes) sur un t-shirt, pièce phare de la collection printemps-eté 2017 imaginée parla directrice artistique Maria Grazia Chiuri, première femme nommée à la tête des collections féminines de Dior en 2016. Emprunté à l’écrivaine et militante féministe nigériane Chimamanda Ngozi, l’utilisation de ce slogan pose tout de même la question de la récupération par le système des thèmes et de l’engagement féministe.

 

Le féminisme a-t-il vocation à s’imposer dans un système dominé par les hommes ou à créer son propre espace ? Est-ce que le but du féminisme, c’est que les femmes deviennent des hommes comme les autres ?” questionne à juste titre l’écrivaine Leïla Slimani dans le documentaire. Si le pop féminisme manque parfois de profondeur dans ses combats et dans son désir d’une société radicalement différente, il a tout de même le mérite de dépasser les frontières des simples milieux intellectuels ou militants pour porter la juste cause et permettre au plus grand nombre de se questionner. 



“Pop féminisme, des militantes aux icônes pop” d’Elise Baudoin et Ariel Wizman,disponible sur Arte jusqu’au 4 janvier 2021.