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Numéro
04

Rencontre avec Enny, la rappeuse qui brise les tabous féminins

Musique

À seulement 25 ans, la chanteuse britannique s'est fait connaître avec Peng Black Girls, une ode aux femmes noires en duo avec Jorja Smith partagée en masse sur les réseaux sociaux. Elle a publié mi-juillet Under Twenty Five, un premier EP où elle mêle ses souvenirs d'enfance à des récits plus sérieux, voire graves, comme la dénonciation des violences sexuelles dans la musique ou encore des références au Brexit et à la gentrification. 

© Fabrice Bourgelle

À 25 ans, certaines jeunes femmes ont déjà atteint leurs objectifs : un boulot stable, une vie de couple sans accroc, un compte en banque bien rempli. D’autres, comme Enny, refusent de se soumettre à ces standards. Élevée dans un quartier tranquille de la périphérie de Londres, dans le comté du Kent, la jeune Anglaise aurait pu mener une vie bien rangée, à passer trente-cinq heures par semaine dans un bureau, sans vraiment s’épanouir… c’était sans compter sur le rap. “À 21 ans, j’ai accepté le fait de ne pas correspondre à la norme. J’ai décidé de ne pas me conformer à la société et aux pressions qu’elle exerce, de ne pas subir les contraintes et les peurs liées à l’âge. Je me fiche de la beauté éternelle !”, assure-t-elle. Cet anticonformisme et ce caractère bien trempé l’ont menée, en 2020, à écrire “dans un état de transe absolu” un titre coup de poing : Peng Black Girls, une ode aux femmes noires dont les paroles résonnent encore, au Royaume-Uni comme ailleurs. Ce rayonnement, la rappeuse le doit au caractère universel du titre – beaucoup d’Afro-Américaines s’y sont identifiées, de part et d’autre de la planète, et l’ont partagé en masse sur les réseaux sociaux – mais aussi au fait que certains couplets aient été fredonnés par une star internationale, Jorja Smith. Postée en décembre dernier, la session Colors des deux Britanniques a été visionnée plus de treize millions de fois sur YouTube. Et le chiffre ne cesse d’augmenter. 

Installée devant son ordinateur, dans sa chambre d’ado, la chanteuse paraît bien loin de ce succès planétaire. Elle semble plutôt accrochée aux vestiges de son enfance. Sur les murs tapissés de jaune, des posters des années 2000 sont restés exposés tandis qu’elle fixe l’écran, souriante, avec un vieux casque stéréo posé sur la tête. On sentirait presque l’énergie dépensée, à cet endroit précis, pour transformer le son en musique. C’est là qu’Enny et ses camarades de classe jouaient de la guitare, rappaient et chantaient ; là aussi que son père, des années avant, l’a posée devant un synthé, l’encourageant à pianoter puis à écrire ses propres textes. “J’ai toujours aimé créer des histoires, des images, et plein d’autres choses… J’ai étudié le cinéma à l’université pour devenir réalisatrice, et j’en ai toujours envie. J’adore trouver les concepts de mes clips, être impliquée dans les intrigues comme pour la vidéo de Keisha's et Brenda's, que j’ai co-signé avec KC Locke, un réalisateur britannique génial.

 

Pour ce clip, elle s'est bâillonnée elle-même afin de dénoncer les violences sexuelles et rendre hommages à leurs victimes. Face à de “nombreuses affaires révélant des comportements indécents de professionnels du secteur”, la rappeuse, comme à son habitude, a levé le poing. En référence aux agissement du rappeur américain R Kelly, actuellement jugé pour enlèvement, séquestration et relations sexuelles avec des mineures, elle chante alors : “And we gon seek this fight/ Like I know some girls that survived R Kelly's / I know some men that survived them too” (“Et nous allons poursuivre ce combat /Comme je connais quelques filles qui ont survécu à l'affaire R Kelly / Et quelques hommes qui y ont survécu aussi”). Et c'est tout son premier EP, Under Twenty Five, qui reflète les combats qu'elle mène. Enny mêle ses souvenirs d'enfance à des récits plus sérieux, voire graves, comme des références au Brexit ou à la gentrification, déplorant que les habitants de sa ville d'origine n'aient plus les moyens de se loger dans leur propre quartier. Preuve qu'en 2021, le rap féminin est plus que jamais engagé.

 

Under Twenty Five (2021) de Enny, disponible.