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27 Novembre

Interview : FKJ, digne héritier de la French Touch

 

À 29 ans, French Kiwi Juice, est l’une des figures de proue du label Roche Musique. Le multi-instrumentiste solitaire a dévoilé “Ylang Ylang” mi-novembre, un EP de six titres plus contemplatifs que les productions house et funk qui ont fait sa renommée. Rencontre.

Propos recueillis par Alexis Thibault

Photo par Jack McCain.

Il a fallu quarante heures d’avion et trois escales à l’équipe de Cercle pour rallier la Bolivie et parachuter French Kiwi Juice en plein désert, le salar d’Uyuni, au sud-ouest du pays. Là-bas, le sel s’étend à perte de vue, et la pluie inonde parfois la surface blanche d’une nappe de trente centimètres. Sur une plateforme affleurant l’eau miroitante, comme en lévitation dans un monochrome d’Yves Klein, FKJ compose alors la bande originale du lieu paradisiaque pendant 90 minutes, en direct, jusqu’au coucher du soleil. 

 

Sur place, il fait un peu froid mais le soleil tape sans retenue. L’équipe de tournage est exténuée, l’artiste aussi: “Lorsque le set commence, je ne suis pas serein. Je me dis Putain, t’es en direct, au milieu de l’eau, tu vas prendre une grosse décharge électrique, le live va couper, tes instruments vont lâcher… je n’étais pas très présent.” Finalement, le délire en vaut la peine. Le musicien réinvente les titres qui ont fait sa renommée depuis 2012, année de sa signature chez Roche Musique. La house torride d’Unchained (2013) succède au groove débridé de Go Back Home (2017), la voix trafiquée de Nina Simone croise les improvisations bossa nova et les murmures d’un saxophone. Un solo de piano parachève cette BO d’un nouveau genre. FKJ peut relâcher la pression : “J’étais comme dans un trip.”

FKJ en live pour Cercle.

Après sept ans de carrière, le multi-instrumentiste tributaire du digital s’est habitué aux concerts où tout surchauffe. Il faut dire que FKJ ne se facilite pas la tâche : des claviers, des guitares, une basse, un saxophone beaucoup de câbles et deux MacBook Pro qui tournent à plein régime. L’armada du musicien autodidacte en impose. Seul en scène dès The Twins, son premier EP de 2012, l’ingénieur du son de formation trouve encore le moyen de se renouveler. Il griffonne ses désirs sur une feuille A4 comme on rédige une liste de courses : “Au début, les pannes d’inspirations sont terrifiantes. On se dit ‘merde c’est déjà la fin’. En fait, c’est comme une montagne russe. Il faut donc que je me surprenne. Cela passe par la technique, la théorie, la recherche de textures sonores, la vidéo, la photographie…

 

Entre jazz et hip-hop, funk et musique expérimentale, FKJ s’est immiscé dans la French Touch avec nonchalance et compose au gré des envies, parce que c’est drôle et nécessaire. La musique lui procure du plaisir et des fourmillements, comme une drogue. Donc il improvise au piano, s’évade et attend que les frissons viennent. Il faut être high jusqu’à en pleurer : “J’ai la chance de pouvoir m’arrêter pendant trois ans si je le souhaite. Il faut bien s’entourer pour que la musique ne devienne pas un fardeau. J’en connais plein qui doivent sortir des choses régulièrement parce qu’ils se sont fait avoir en signant leur contrat.

“Ylang Ylang” de FKJ.

Quand vient l’hiver, Vincent Fenton s’exile sous les tropiques. Cette année, il défend Ylang Ylang, un EP plus mystique, plus psychédélique et plus contemplatif que les précédents, entièrement produit dans la nature: “Sombre, clair, triste, bizarre, futuriste… un morceau qui n’a pas d’univers perd tout interêt. Lorsque j’ai sorti Time for a Change [2013], j’écumais les clubs parisien et cela se ressentait dans ma musique.” C’est la première fois qu’il compose et enregistre un projet au fond d’une jungle perdue entre les montagnes et l’océan, de nuit, lorsque le groupe électrogène se met enfin en route. 

 

À l’aube de ses 30 ans, le musicien a choisi d’étoffer “plein de brouillons” sur les conseils de sa manageuse, de compiler ses morceaux les plus forts, ses moments les plus intimes. Six titres au total. Des sons personnels et “moins funky” qui n’étaient pas sensés s’échapper de son ordinateur : “Je pensais que tout le monde allait s’en foutre mais il faut croire que mon public est très ouvert d’esprit et que nous avons davantage de choses à nous dire aujourd’hui.” Donc FKJ raconte des histoires. Earthquake évoque le tremblement de terre dont il a réchappé à Taïwan, Brother s’inspire d’un enregistrement d’iPhone retrouvé par hasard, les autres titres évoquent ses moments de méditation, ses improvisations au piano ou une suite de treize accords qu’il ressasse depuis l’adolescence. Il s’attarde sur le cinquième : “En 2018, ma copine June [Marieezy] est tombée enceinte. Nous avons quitté Paris pour nous installer dans un Airbnb à l’autre bout du monde. Au bout de trois mois, nous avons perdu le bébé. C’est l’histoire d’100 Roses.”

“Risk” de FKJ et Bas.

Un peu asocial, FKJ regarde rarement ses messages et ne rencontre jamais son public après le show puisque “ça, c’est pendant le concert. Cette année encore, il conserve un contrôle total sur ses productions et ses performances live. Jouer en groupe ? Il y songe mais préfère multiplier les collaborations, le jeune anglais Tom Misch, le chanteur jamaïcain Masego ou encore Bas, tout récemment : “Il m’a samplé. Je ne l’ai découvert qu’après la sortie de son album. J’ai adoré le morceau, ce qui est assez rare dans ces cas là. Il était normal qu’il participe à ce nouvel EP.” 

 

En matière de sample, le Français en connaît un rayon. Par le passé, il a inséré du Thelma Houston et du Marvin Gaye “presque inaudible” dans ses morceaux : “Je trouve la question de la propriété intellectuelle inappropriée, d’autant que la limite entre le sample et le plagiat est très abstraite. Le sampling est un instrument, un art à part entière, une nouvelle approche. Lorsque j’utilise un sample, je l’achète. C’est un marché ouvert. Le prix d’un sample varie selon la demande des artistes et des ayants droit. Cela peut être un pourcentage comme un montant fixe.

 

Avec Ylang Ylang, French Kiwi Juice présente encore quelque chose qui lui ressemble et se contrefout de la tendance. Les palettes de couleurs et les packs de textures sonores fourmillent dans son studio, une bibliothèque non exhaustive qui lui permet de piocher des humeurs musicales. FKJ n’a pas pris une seule pause en cinq ans. Bientôt, il reprendra la route, s’il parvient à quitter sa jungle irrésistible. Pour l’instant, il se repose.

 

 

Ylang Ylang [Roche Musique] de FKJ, disponible.

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