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01 Juin

Que vaut le nouvel album de Freddie Gibbs, l'ex-dealer passé prophète du rap américain?

 

Vendredi dernier sortait le dernier album de Freddie Gibbs, “Alfredo”, réalisé en duo avec le producteur The Alchemist. À l'aide du fidèle collaborateur de Mobb Deep et d'Eminem, le rappeur originaire de l'Indiana offre un opus à la fois grave et éthéré, dont les mélodies douces emmènent vers un territoire de rap tendre.

Par Chloé Sarraméa

Il est des duos qui ont façonné le rap, des couples que l’ont croirait bloqués dans une autre temporalité, qui ne se produisent plus ou dont les membres ont disparu. Il y a OutKast, Gang Starr et Mobb Deep, pionniers du hip-hop des années 90 qui, en travaillant en tandem, avaient compris que l’union fait la force et qu’elle rend les albums cultes. Freddie Gibbs est leur héritier. Originaire de l’Indiana, passé par le deal avant de trouver son salut dans le rap, ce fils de policier et d’une employée de la poste a très vite su s’entourer de producteurs surdoués: avec eux, il imagine une musique à la fois complexe et joyeuse, des albums surprenants et iconoclastes, aux frontières du hip-hop et du jazz.

 

De Madlib à The Alchemist

 

D’abord, il y a Madlib, fidèle collaborateur de MF Doom et J Dilla (membre de Slum Village décédé en 2006) avec qui Freddie Gibbs a imaginé deux albums. Le premier, Piñata, succès critique et commercial sorti en 2014 et le second, Bandana, sorti l’an dernier et composé par le rappeur américain alors qu’il purgeait une peine de prison à Toulouse – accusé de viol en 2015 et blanchi l'année suivante. Avec ce producteur de jazz et de hip-hop, Freddie Gibbs a bouleversé les codes du rap contemporain. Plus question uniquement de gros seins et de bolides: les textes sont engagés, ils traitent de trahisons, de politique et de méritocratie. Surtout, ils sont composé avec des grands noms de la musique urbaine américaine, de Black Thought, à The Roots, en passant par le new-yorkais Yasiin Bey – autrefois appelé Mos Def et membre du duo Black Star.

 

Freddie Gibbs & The Alchemist - Something to Rap About (feat. Tyler, The Creator)

Drogue, foi et nostalgie

 

Souvent pensés par un parolier et un beatmaker, les disques de hip-hop sont toujours signés uniquement du nom de ceux qui les composent. Freddie Gibbs, lui, préfère mentionner les prodiges avec qui il collabore. C’est pourquoi il co-signe son album Alfredo avec le producteur The Alchemist. Avec lui, il a imaginé un opus de dix titres, dont les mélodies douces emmènent vers un territoire de rap tendre: de Something to Rap About – une ballade dans les limbes du hip-hop composée avec Tyler, The Creator – à Skinny Suge –  un morceau halluciné, où les rimes s'enchainent sur un son calme de guitare éléctrique –, le rap de Freddie Gibbs est fait de souvenirs et d'hommages. Avec Baby $Hit, le rappeur de 37 ans nous rappelle une époque où les disques crissaient sous le diamant d'une platine, où les textes étaient revendicatifs et servaient d'exutoire à des blessures encore ardentes (“Got a pocket full of dead slave masters”/“J'ai la poche remplie d'esclavagistes morts”). Au contraire, dans 1985, celui qui a échappé à un assassinat après un concert à Brooklyn en 2014 revient à ses racines, celles d'un dealer de crack sauvé par la musique et par sa foi (“I can smell the 'caine burnin'”/“Je peux sentir la cocaïne bruler”).

 

Freddie Gibbs & The Alchemist - Skinny Suge

Des textes ultra référencés

 

Après avoir imaginé Fetti, un album sorti en 2018 et aussi composé avec le rappeur de la Nouvelle-Orléans Curren$y, le duo formé par Freddie Gibbs et The Alchemist fait des sujets graves et des mélodies pointues un disque surfant sur les références à la pop culture et au sport made in USA: Scottie Pippen – ancien ailier des Bulls cité dans Scottie Beam, en duo avec Rick Ross – cotoie alors Joe Exotic – exploitant de zoo américain connu pour la série Tiger King, récemment diffusée sur Netflix. Des rimes engagés aux clins d'œil, comme “You niggas is sweeter than Joe Exotic, On the run like Assata, so fuck the police” (“Vous êtes plus doux que Joe Exotic, En fuite comme Assata, donc nique la police”), Freddie Gibbs allie sérieux et légèreté. Mieux, il ose rapprocher une figure de la téléréalité américaine à une militante historique du mouvement des Black Panther.

 

Fervent disciple d'Allah, Freddie Gibbs offre, avec Something To Rap About, l'un des morceaux de rap les plus transcendants, aériens et puissants de cette année 2020. En confiant “God made me sell crack, so I’d have something to rap about” (“Dieu m'a fait vendre du crack pour que j'aie quelque chose sur quoi rapper”) sur une mélodie douce, le collaborateur de The Alchemist fait planer, en toute sincérité. Il rappelle qu'avant d'être commercial, le rap est engagé et sert d'exutoire aux esprits oppressés.

 

Alfredo [ESGN/ALC/EMPIRE], disponible.

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