09 Avril

Rencontre avec Georgia: “Mon prochain album puise dans l’énergie du dancefloor”

 

En 2015, “Georgia”, premier album de l'artiste éponyme, révélait une musicienne très prometteuse. À l’occasion du festival Les Femmes s’en Mêlent, cette étoile montante de la scène londonienne revient à Paris pour présenter son deuxième opus qui sortira prochainement. Nous l’avons rencontrée quelques heures avant son concert sur la scène du Trabendo.

Propos recueilis par Matthieu Jacquet

Difficile de résumer la musique de Georgia en un seul mot, tant celle-ci est nourrie par des influences plurielles. Après avoir commencé comme batteuse pour plusieurs artistes, la jeune Britannique s’est lancée en solo et poursuit, depuis, ce projet en conservant sa totale liberté artistique. Il y a deux semaines sortait son dernier titre, About Work the Dancefloor, prenant racine dans la culture du dancefloor et les débuts de la musique électronique. Avec nous, cette férue du rythme évoque son futur album mais aussi les origines de son amour pour la musique, sa position d’artiste indépendante, la place des femmes dans les festivals ou encore sa relation avec son pays.

 

Numéro : Vous êtes percussionniste de formation, et c’est comme batteuse que vous avez fait vos débuts dans la musique. Pouvez-vous revenir sur votre histoire avec cet instrument ?

Cette histoire a commencé à l’âge de 6 ou 7 ans lorsqu’un ami de mes parents m’a fait découvrir les percussions : ils avaient une batterie chez eux, et d’après ce que racontent mes parents, je me suis installée derrière, et, tout naturellement, je me suis mise à en jouer. On naît tous avec du rythme, mais certains parviennent à faire de ce rythme un langage. À partir de là, j’ai commencé à jouer dans des groupes, à l’école, pendant mon adolescence. J’ai ensuite continué la batterie lorsque je suis entrée en musique à l’université, et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à jouer avec mon ami Kwes. Nous sommes partis en tournée ensemble, je me suis donc retrouvée à gagner mon propre argent et devenir vraiment professionnelle. Vers l’âge de 18 ans, j’ai commencé à jouer avec d’autres artistes, et rapidement jouer de la batterie est devenu mon job.

 

Comment en êtes-vous venue à écrire et produire votre propre musique ?

C’est aussi venu très tôt : dès 11 ans, j’ai commencé à explorer l’écriture de la musique. J’écrivais des chansons dans ma chambre, tout en testant plusieurs moyens de les enregistrer. J’ai même une vidéo de moi petite qui joue une chanson que j’avais inventée ! À 15 ans, j’ai obtenu un enregistreur à 4 pistes, le même genre de machine qu’on utilisait dans les années 60-70 ! J’enregistrais donc mes chansons sur une cassette en touchant à tous les instruments : percussions, guitare, synthé et bien sûr ma voix. On pourrait dire que c’étaient mes débuts en tant que compositrice et productrice. Plus tard, je suis passée de cet enregistreur au logiciel Logic sur ordinateur, qui m’a semblé plutôt simple puisque j’avais déjà les bases. J’ai donc pu très vite m’amuser en utilisant des sons un peu fous et en créant des assemblages intéressants !

 

“Mon prochain album puise dans l’énergie du dancefloor, cet espace génial où chacun peut être qui il veut être et s’exprimer, quelles que soient ses origines, son milieu, son identité.”

 

Il y a donc une véritable progression technologique dans votre parcours artistique !

Oui, et je pense vraiment que c’est un bon chemin à suivre, même s'il demande un peu plus de temps, car apprendre les bases des techniques d’enregistrement permet d’être indépendant dans sa production. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai toujours gardé le plein contrôle sur ma musique. Grâce à cela, je n’ai jamais eu à me contenter de dire à un producteur en studio : “Je veux tel son, ou tel autre”. Je me sens plus proche de la façon de travailler d’artistes comme Kate Bush, Prince, ou actuellement James Blake, Missy Elliott. Tous maîtrisent chaque étape de leur production artistique, et j’admire cette polyvalence.

Georgia - “About Work the Dancefloor”, out now on Domino Record Co.

Des artistes telles que Björk ont vivement critiqué la tendance de certains journalistes à souligner l’importance des hommes dans leur production. En tant que femme, ressentez-vous encore la nécessité de justifier votre polyvalence?

Oui, et je rejoins le constat qu'on insiste souvent là-dessus. Si un homme faisait toutes ces choses-là à la fois, on ne le soulignerait pas, on trouverait ça normal. Bien sûr, c’est fascinant qu’une artiste puisse faire plus que chanter ou jouer d’un instrument, et, d’une certaine manière, ces réactions me rappellent que cela semble encore exceptionnel. Quand j’étais plus jeune, j’avais lu une interview de Björk où elle expliquait qu’elle touchait à tout pour réaliser sa musique, et cela m’avait vraiment inspirée ! Si nous, les femmes qui faisons de la musique, aimons tant Björk et Kate Bush, c’est parce qu’elles ont ouvert la voie et prouvé au monde entier que les artistes féminines pouvaient être qui elles voulaient être, et créer ce qu’elles voulaient créer – et ce, à une époque où cette posture pouvait encore être perçue comme sans pitié ! Ce n’est pas pour autant que je rejette la musique pop ou disco des années 70 et 80, qui a vu émerger des icônes féminines incroyables, comme Madonna. On a vu comment leurs carrières ont pu évoluer : Donna Summer lançant sa carrière solo, Diana Ross quittant les Supremes, Tina Turner tournant le dos à Ike Turner… Toutes ces femmes ont réellement préparé le terrain pour que les artistes d’aujourd’hui puissent faire ce qu’elles font.

 

Votre premier album, Georgia, est sorti en 2015. Comment les choses ont-elles changé pour vous depuis 4 ans ?
Considérablement. Le premier album était encore un peu flou pour moi. J’avais signé avec Domino Records, qui l’ont sorti et qui sont, depuis, devenus ma famille. À l’époque, je buvais beaucoup, j’étais un peu incontrôlable et cela me rendait malheureuse. Depuis, j’ai arrêté de boire, j’ai perdu beaucoup de poids et commencé à faire davantage attention à moi, à ce que je mange. J’ai appris à accorder plus de valeur à mon existence, à mon corps, et à m’aimer davantage au lieu de me voir comme cette sorte de machine du studio. Devenir plus calme et consciencieuse m’a permis de reprendre le contrôle sur certains aspects de ma vie, et à me recentrer sur l’écriture. Je suis déjà en train de réfléchir à mon troisième album !

 

Vos deux derniers morceaux ont des accents bien plus pop et dance que les précédents. Que peut-on attendre de votre deuxième album, qui sortira prochainement?

Mon prochain album puise dans l’énergie du dancefloor, cet espace génial où chacun peut être qui il veut être et s’exprimer quelles que soient ses origines, son milieu, son identité. Cette idée a véritablement guidé l’ensemble de son écriture. J’ai développé une obsession pour les années 80 et des groupes comme Depeche Mode, Eurythmics, toute la scène de Chicago mais aussi la scène électronique de Detroit, des producteurs avec lesquels Madonna avait travaillé… Toute cette époque où l’électro a rencontré la pop et a traversé l’Atlantique, des États-Unis vers l’Europe, créant des mélanges formidables ! J’ai travaillé avec un ingénieur, Sean Oakley, qui m’a aidé à développer les démos : nous avons mixé l’album sur un SSL Desk, le même genre de matériel qu’utilisaient The Cure l’époque. Tout ce que l’on entend sur About Work the Dancefloor provient de ce matériel, pas d’un ordinateur. Mon deuxième album est donc un vrai projet d’ensemble, là où le précédent était plutôt constitué d’expérimentations plurielles. J’ai donc beaucoup évolué, dans une optique de profiter davantage de cette expérience d’écriture et de toucher davantage de monde, tout en restant fidèle au son amené par mon premier album.

Georgia - "Started Out", out now on Domino Record Co.

Votre clip pour le titre Started Out, sorti en novembre dernier, dépeint la diversité de la population anglaise. Quelle est votre relation avec votre identité britannique?

Elle est un peu étrange, pour être honnête. Évidemment, je suis anglaise, mais je me vois davantage comme une Londonienne. Je suis née et j’ai grandi à Londres dans un quartier multiculturel et multiethnique, et c’est là que mon identité s’est construite. De fait, la diversité dans la musique et dans l’art a toujours beaucoup compté pour moi, et c’est cette richesse que Londres représente à mes yeux. J’ai eu beaucoup de chance d’être entourée des personnes dont j’ai été entourée, de grandir au milieu de cultures incroyables. Par ailleurs, je suis juive, mes grands-parents étaient des immigrants qui venaient d’un peu partout. Ma conception de l’identité britannique est donc très empreinte de ces différentes cultures immigrées, mais je reste aussi très liée à la culture de mon pays par ma mère, qui vient de Bournemouth.

 

Votre futur album est-il influencé par la situation socio-politique actuelle de votre pays ?

Disons que je m’intéresse à la politique, et je souhaite dans mon travail partager ce qui me semble juste, mais je ne me considère pas pour autant comme une artiste politique. Il ne fait aucun doute que ce qui se passe en ce moment au Royaume-Uni est fascinant, mais d’une certaine manière, en dépit de tous les problèmes dus au Brexit, cet événement nous a amenés à véritablement nous préoccuper de la situation politique de notre pays et à nous impliquer davantage.

 

C’est la deuxième fois que vous participez au festival Les Femmes s’en Mêlent, créé il y a maintenant 22 ans. Quelle place pensez-vous que ce festival peut avoir en 2019 ?

Je ne peux pas répondre pour la France, mais pour le Royaume-Uni, c’est évident qu’il nous reste un long chemin à parcourir, notamment du côté des festivals et de leurs programmations. L’année dernière se tenait à Londres le Wireless Festival, où sur trois jours il n’y avait que 3 artistes féminines programmées. C’est honteux. Sur les réseaux sociaux, quelqu’un a posté une image du line-up d’où il a retiré tous les autres artistes, qui est devenue virale. Depuis, il me semble que les festivals ont pris davantage conscience de la situation et ont ajouté un peu plus d’artistes féminines, mais cela reste un problème international. Un événement comme Les Femmes s’en Mêlent reste donc vraiment avant-gardiste et pertinent. C’est pour cela que j’ai souhaité y participer à nouveau.

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