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06 Mai

“Il faut faire partie de l’humanité”, l'interview confinée avec Lou Doillon

 

Depuis plus de 50 jours, Lou Doillon régale sa communauté Instagram de live poétiques et vidéos personnelles. En cette période de confinement, la chanteuse franco-anglaise se confie à Numéro sur son quotidien, son rôle d'artiste et sa vie en communauté. Rencontre.

Propos recueillis par Léa Zetlaoui

NUMÉRO : Que faisiez-vous avant d’être confinée?

LOU DOILLON : J’étais en tournée pour mon dernier album. Nous nous apprêtions à la finir avec une trentaine de dates dans des clubs rock en France. Nous avons joué dans des endroits très beaux et nobles et je voulais terminer par quelque chose d’un peu crade et brut, dans de vieilles salles mythiques.

 

Votre dernière sortie avant le confinement?

C’était le 8 mars au Festival des Inrocks

 

Où êtes-vous confinée en ce moment?

Je suis confinée chez moi à Paris dans le 11e.

 

Vous étiez à l’étranger pour votre tournée, avez-vous senti que la situation se compliquait?

Je pouvais m’imaginer ce qui allait se passer car le mois précédent j’avais joué en Australie en passant par la Chine, où nous avons constaté la panique. Puis je suis partie à Milan fin février pour le défilé Gucci où la situation commençait à se dégrader. J’ai eu la mauvaise idée d’embarquer mes enfants à Venise pour le week end et lors de notre retour, ils n’ont pas eu le droit de retourner à l’école. Nous sommes donc confinés depuis la fin de la Fashion Week de Milan, il y a deux mois et demi.

 

Comment avez-vous débuté les live Instagram?

J’ai commencé le 15 mars quand j’ai découvert la fonction live sur Instagram. J’ai lu de la poésie en anglais et en français, j’ai joué un peu de musique. Sans vraiment comprendre comment, nous avons fêté le 52e live hier.

 

Quelles sont vos activités quotidiennes?

Préparer mes live Instagram me prend 5 ou 6 heures par jour et finalement, j’ai rarement aussi peu lu pour moi. Je me suis jamais réveillée aussi tôt de ma vie. D’habitude, je suis plutôt une couche-tard, mais il faut un rythme pour ne pas devenir dingo. Donc c’est réveil à 9 h, puis j’enregistre à la maison des vidéos pour Youtube car j’ai envie de proposer mes trois albums dans une version acoustique. Je prépare le live Instagram, et je m’occupe également des déjeuners et dîners pour toute la famille.

 

Est-ce que dans ces live Instagram vous retrouvez le même genre de proximité avec votre public que vous avez pendant vos concerts?

Oui et c’est très troublant. Je ne m’attendais pas à ce que l’on se sente si proches les uns des autres. Dès le 2e ou 3e live, j’ai commencé à improviser une chanson à la fin en demandant aux gens où ils étaient. Et je me suis aperçue qu’ils provenaient d’une cinquantaine de pays différents ! J’ai la chance d’être bilingue et l’anglais ouvre des portes sur l’ailleurs. Tout d’un coup, je me suis retrouvée les larmes aux yeux à ressentir que l’émotion était partagée. C’était émouvant.

 

“Il faut faire partie de l’humanité et

certainement pas s’en détacher.”

 

 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par Lou Doillon (@loudoillon) le

Pourquoi avoir choisi la poésie, en plus de la musique, comme moyen d’expression?

L’idée était surtout de partager les mots des autres, de se replonger dans la littérature, et très vite je me suis rendu compte que la majorité des poètes écrivent pendant des périodes difficiles : la Première et la Seconde Guerre mondiale, la Commune de Paris, la Révolution française, la grippe espagnole. C’est émouvant de faire partie de l’histoire de l’humanité en relisant de la littérature, puis finalement d’avoir accès à une nouvelle forme de contact à travers les réseaux sociaux. Ils nous permettent d’être étrangement ensemble, mais à distance.

 

 

“En tant qu’artiste, se mettre au service

des autres, c’est effectivement, 

ce que l’on aime le plus.”

 

 

Lire les mots des autres vous a-t-il inspirée pour écrire vous-même?

Pas du tout. J’en parlais d’ailleurs avec ma bonne copine Sophie Calle. Je suis assez contente de faire des choses pour les autres. Je peux cuisiner pour les autres, que ce soit ma mère ou mes voisins, je peux trier et ranger, je peux lire pour les autres, trouver des textes et faire des reprises. Pour écrire, il faut plonger en soi-même, et en ce moment, on sent bien qu’il y a du doute et de la peur en nous, donc on reste en surface, là où se sent bien. Il y a une forme d’égoïsme quand on écrit et ce n’est absolument pas le moment de cultiver l'égoïsme. Il faut faire partie de l’humanité et certainement pas s’en détacher.

 

Vous dites que chez les artistes il y a une forme d’égoïsme, mais pour le moment on constate plutôt une générosité, en particulier par cette volonté de divertir et de partager l’art et la culture.

En tant qu’artiste, se mettre au service des autres, c’est effectivement, ce que l’on aime le plus. Donner du sens, transmettre de l’amour, de la bienveillance et de la douceur. Au début de la crise, ça secouait beaucoup et quand tout a commencé à être à l’arrêt, il y a eu beaucoup de peur, ce qui a engendré intolérance et panique. J’ai donc décidé d’envoyer le plus de douceur possible. Je pense que c’était nécessaire.

 

C’est votre contribution personnelle à la situation actuelle?

Effectivement, il y a tout ceux qui sont sauvés et nourris grâce au personnel hospitalier, grâce aussi à ceux qui travaillent dans l’alimentaire, et on peut également remercier les éboueurs et les pompiers… et en même temps, il reste une énorme partie de la population qui ne pouvait ni aider physiquement, ni alléger le quotidien. Afin que nous restions sains d’esprit, mais aussi que nous prenions conscience que nous sommes tous concernés, je me suis donné cette mission de faire ce qui me semblait le plus juste et le plus simple pour aider.

 

 

 “Attention les gars,

on peut vite sombrer.”

 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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En tant qu’artiste, pensez-vous voir une meilleure appréhension de l’isolement?

Habituellement, je passe un an et demi en tournée à voir le monde, des visages merveilleux, des pays,… à donner et à recevoir  énormément. Et puis, quand ça s’arrête, je m’enferme pendant un an pour écrire. Pour que l’inspiration revienne, je me coupe du monde. Après, je m’isole avec une dizaine de personnes pendant encore un an pour faire l’album. Finalement, nous sommes habitués au fait de disparaître et réapparaître dans le monde et, en tant qu’artistes, nous n’avons absolument aucune idée de ce que nous allons faire dans un an, si notre carrière va marcher ou s’arrêter. En période normale, nos vie sont régies par le mystère. Donc, nous sommes finalement assez familier avec le fait d’avoir des plans B, C, D… pour résoudre nos problèmes économiques et se préparer à l’imprévu. Nous pouvons donc donner à ceux qui n’en ont pas l’habitude, dont la vie était réglée par le travail, et qui se retrouvent soudainement dans un rythme inhabituel.

 

C’est ce que vous constatez à travers vos live Instagram?

Je constate le nombre de gens qui sont seuls et à la maison et qui, grâce aux live que je fais à 17 h, ont un rituel quotidien. J’ai la chance d’avoir un animal de compagnie et un enfant, qui m’obligent à avoir un rythme. J’ai vu certains de mes amis qui, au bout d’un moment, n’avaient plus de rapport au jour, à la nuit, ou aux jours de la semaine… La déprime s’installe rapidement.

 

Vous vous êtes déjà retrouvée dans cette situation de déprime à un moment de votre vie?

J’ai eu un enfant à 19 ans et je n’ai plus travaillé pendant de nombreuses années, donc moi-même j’ai vécu une période de dépression où il ne se passait rien. Je m’obligeais à apprendre à écrire en japonais, à  jouer une heure de guitare l’après-midi, ou à faire de la poterie… bref, à trouver un rythme car il n’y avait pas de cadre bien défini autour de moi. Donc je connais le processus qui consiste à se donner des étapes, des listes de choses à faire, et à trouver ce qui nous fait tenir.

 

Finalement, vous mettez votre expérience au service des autres?

Absolument! Finalement, c’est une façon de rappeler “Attention les gars, on peut vite sombrer.”. Il faut aussi sortir de soi, appeler ses proches et s’occuper des autres, se rendre disponibles, ça donne du rythme, c’est gratifiant. On sent que l’on fait partie d’une communauté, même celle des voisins. Il y a plein de communautés autour de nous et il faut en faire partie.

 

La chose la plus insolite que vous ayez faite depuis le confinement?

Il y a quelque temps, une de mes voisines assez âgée s’est enfermée à l'extérieur de chez elle. Comme nous vivons en communauté avec mes voisins, nous avons essayé tous ensemble de pénétrer dans son appartement avec des échelles, tout en gardant nos distances. C’est rapidement devenu un branle-bas de combat. Pour célébrer notre réussite, nous nous sommes tous rejoints dans la cour, chacun à 1,5 m de distance et nous avons fait un un feu dans la cour avec mon vieux barbecue japonais et chacun avait un plat à partager : blanquette de veau, des quiches, des feuilletés arméniens… C’était finalement une situation plutôt lunaire.

 

Quelle est la première chose que vous ferez en sortant?

J’ai envie de répondre : « je sortirai ». Plus sérieusement, ce qui me manque, c’est la vraie solitude. On est finalement plusieurs dans le même appartement depuis très longtemps, et je suis une grande solitaire. J’adore déjeuner seule dans un resto, lire dans un parc, passer une demi-journée chez Shakespeare & Compagnie à lire un bouquin dans un coin et à regarder les touristes passer. Le côté solitude dans la foule me manque. Mais ce n’est pas près d’arriver…

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