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13 Avec son dernier album, Kendrick Lamar livre un chef-d'œuvre digne d'une tragédie grecque

Avec son dernier album, Kendrick Lamar livre un chef-d'œuvre digne d'une tragédie grecque

Musique

Le rappeur américain Kendrick Lamar sort, ce vendredi 13 mai, un double album de dix-huit titres aux allures de testament et de tragédie grecque, publié cinq années après le brûlant Damn.

La pochette du disque “Mr. Morale & The Big Steppers” par Renell Medrano La pochette du disque “Mr. Morale & The Big Steppers” par Renell Medrano
La pochette du disque “Mr. Morale & The Big Steppers” par Renell Medrano

Aujourd’hui, nous sommes tous orphelins. Plantés là, avec cette sensation que le père Noël est passé pour la dernière fois. Témoins d’un basculement qui scelle la fin heureuse d’une époque, où ce grand mythe de l’enfance s’évapore et où l’on s’approche dangereusement des portes du monde bien trop sérieux des adultes. Et l’on est quand même content de trouver, sous le sapin, le cadeau désiré, fantasmé, idéalisé depuis des semaines : Mr. Morale & The Big Steppers, le dernier disque de Kendrick Lamar annoncé le 18 avril 2022 sur son site Internet, et son ultime chef-d'œuvre publié chez Top Dawg Entertainment, son label historique depuis dix sept ans.

 

Ce double album de dix huit titres aux allures testamentaire, publié cinq années après le brûlant Damn, s’ouvre comme une missive adressée à ceux qu’il a abandonnés, il précise, il y a exactement mille huit cent cinquante cinq jours. Comme eux, le rappeur a traversé une époque qui a semblé avoir été une éternité, voyant Trump être élu puis chassé de la Maison Blanche et ayant été témoin de l’assaut ultra violent du Capitole par les sympathisants du président sortant… Il espère, dès ses premiers vers, que l’on ait trouvé le repos de l’âme, que l’on ait été unis dans le deuil (d’une époque supposée plus pacifiste) et que l’on ait, comme lui, trouvé une unique réponse à toutes nos questions.

 

Parce qu’en plus d’être qualifié de roi du hip-hop, Kendrick Lamar s’est bâti, depuis la sortie de Good Kid, M.A.A.D. City (2012), une image de sage. Il est en couple avec la même femme depuis qu’il est gamin, il pose, sur la pochette de son dernier disque, avec un bambin dans les bras et a remporté, en 2018, le très sérieux prix Pulitzer pour ses textes éminemment engagés, des brûlots anti-raciste et des manifestes (bien trop) clairvoyants d’une époque ultra sombre, fasciste et réactionnaire.

 

Alors, on en est venus, parfois, à se demander si Kendrick Lamar est bien réel. A-t-il vraiment grandi dans les rues extra larges de Compton, enregistré ses cinq albums dans des studios américains, bidouillant tous les boutons de la table de mixage et téléphonant à son ingé son, tard dans la nuit, pour qu’il vienne en urgence arranger le morceau qu’il vient de composer en gribouillant sur un tableau blanc ? A-t-il vraiment posé, des heures durant, devant l’objectif de la photographe américaine Renell Medrano pour une pochette où il s’affiche, une couronne d’épines en diamants sur la tête, mi-Jésus mi-chef de famille ? Avec Mr. Morale & The Big Steppers, il se place à contre courant d’une époque où l’opulence fait foi, d’une ère qui érige en Bible la pensée unique, d’un monde où ses habitants ne croient qu’en un seul et même récit et font, comme Kanye West lorsqu’il s’est réconcilié avec Drake, trop facilement volte-face. Narration placide, témoignage éveillé et sans filtre, le disque du Californien est la face B du hip-hop sudiste opulent – on pense, notamment, au blockbuster de Pusha T sorti fin avril. C’est une œuvre qui prêche le vrai, le personnel et l’intime, un disque honnête qui parle de lâcheté et avance, de tout son poids, tapi comme un dragon de Komodo.

Fantasmé et déifié, Kendrick Lamar est une hallucination collective, le père spirituel de ceux qui n’en ont pas comme de ceux qui attendent, désespérément un “je t’aime” du leur. Il est l’artiste capable de faire sortir Beth Gibbons, la chanteuse de Portishead à la voix angélique, de son mutisme et de l’associer, sur le même disque, au très controversé Kodak Black, libéré de prison après trois ans pour port d’armes illégal et récemment poursuivi pour viol. Le chanteur qui a l’audace de mettre en scène une scène de ménage ultra violente en citant sa propre femme, Whitney Alford (créditée en tant que narratrice sur le titre We Cry Together) et qui frôle la limite du supportable avec un concentré d’insultes et de rage. Celui qui va jusqu’à entamer une plaidoirie sur le consentement et accuse le sexe opposé de “jouer les innocentes”, les taxant de “fausses féministes” et glissant sur le terrain miné des affaires Weinstein et R. Kelly. Il replonge dans ses souvenirs de jeunesse, ses premiers émois charnels contrariés, son addiction au sexe, ses expériences avec des femmes blanches et le racisme de leurs pères… Ces patriarches, qui, incapables d’exprimer leur tendresse, élèvent des fils qui souffrent de daddy issues, des enfants, comme Kendrick Lamar, qui n’ont d’autre choix que la sobriété pour être clairvoyants et qui, devenus pères à leur tour, s’en remettent à des maîtres à penser – ici Eckhart Tolle, un écrivain plusieurs fois crédité en tant que narrateur. Il évoque, avec peine, des déchirures familiales encore douloureuses, comme les attouchements supposés, quand il était enfant, de son cousin. Le rappeur a toujours nié, sans que sa famille ne le croie…

 

Est-ce, alors, l’annonce d’une nouvelle ère, d’un tournant dans sa carrière ou d’un arrêt, encore plus long que cinq années, de la musique ? Est-ce les prémices d’une carrière cinématographie – le rappeur ayant annoncé produire, via sa société pgLang, un film avec les créateurs de South Park ? Quoi qu’il en soit, Mr. Morale & The Big Steppers est moins un blockbuster qu’un péplum où Lamar tue le père. Sorti un vendredi 13, le jour où Jésus fut crucifié et où, la veille, il conviait treize participants, dont Judas, à son ultime repas, le disque recréé la Cène, un banquet testamentaire auquel Mr. Morale convie les Steppers : le moderne (son cousin Baby Keem, Summer Walker) et l’ancien (Beth Gibbons, Ghostface Killah), la mémoire (sa collaboration de longue date avec Thundercat) et l’au-delà. Une tragédie grecque dépouillée, où les envolées lyriques dignes de To Pimp a Butterfly sont rares (excepté sur le le titre Crown) et face à laquelle le public – auditeurs comme producteurs, dont Pharrell et Duval Timothy, un pianiste britannique virtuose qui a sorti des albums presque exclusivement instrumentaux impeccables –  s’assoit pour voir Kendrick Lamar geindre, se vider de son sang et mourir. Avant de naître à nouveau.

 

Mr. Morale & The Big Steppers (2022) de Kendrick Lamar, disponible chez Top Dawg Entertainment.