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“Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur.” Julien Doré se confie à Numéro

 

Numéro a rencontré Julien Doré à l'occasion de la sortie de son nouvel et très attendu album “&” le 14 octobre.

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok

Portrait : Eric Nehr pour Numéro

 

 

Numéro : Intitulé &, votre nouvel album fait l’effet d’une caresse, avec sa pop dragueuse et ostensiblement sensuelle. Caresse est d’ailleurs le titre de l’un des morceaux…

Julien Doré : Tout est parti d’une prise de conscience, peu avant d’entamer l’écriture de l’album. J’ai compris à quel point le fait d’être en permanence dans le jugement de l’autre, sans concession, était mortifère. Je préfère l’empathie. Plus la violence et la bêtise règnent en maîtresses, plus il est nécessaire de les accepter, de les avaler même, pour les transformer en quelque chose de meilleur. En ce qui me concerne, cette bienveillance passe par la voix. Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur, la technique m’importe peu. Le chant, chez moi, vient d’abord susurrer, caresser et protéger.

 

 

 

"La lumière médiatique est bouleversante… mais tout dépend de ce qu’on en fait, de ce que l’on met de soi sous les projecteurs."

 

 

 

Dans &, on perçoit une ambition poétique, vos textes sont ouverts à l’interprétation, pas toujours évidents…

Ce qui me rend heureux, c’est d’injecter dans mes chansons celui que je suis et ce que je veux dire – en toute liberté, sereinement, tout en faisant quelque chose de populaire. Et je n’ai compris que très récemment d’où cela venait. Aux beaux-arts de Nîmes, où j’ai étudié cinq ans, j’ai découvert un monde de l’art contemporain que j’ignorais. Dans ce microcosme, le travail artistique ne se révèle que si un
discours vient l’envelopper, le défendre, voire le faire exister. Sans quoi, c’est juste de la merde, un truc posé sur un autre truc. Cette manière de n’être compréhensible que par ceux qui détiennent les clés du discours, ou une connaissance précise de l’histoire de l’art, exclut beaucoup de gens. Mes parents par exemple. Ça me rendait fou. En réaction, avec mon pote Julien, nous avons monté un groupe de rock, plutôt garage, plutôt sale. Ça s’appelait Dig Up Elvis. Dès notre premier concert, j’ai compris que ce serait par la musique que je pourrais toucher les gens, parler aussi bien à ma maman qu’à mes profs des beaux-arts. 

 

C’est ce besoin de parler à tout le monde qui vous a poussé vers la Nouvelle Star ?

Je voulais seulement faire parler de mon groupe. Passer à la télé, surtout à la Nouvelle Star, c’était aller en enfer. Mais j’ai rapidement compris qu’il n’y avait pas de danger, pas de monstre à redouter. La lumière médiatique est bouleversante… mais tout dépend de ce qu’on en fait, de ce que l’on met de soi sous les projecteurs. Personne ne m’a jamais forcé à écrire mes chansons. Personne ne m’a jamais dit quoi mettre dans mes clips. J’appartiens à un système – l’industrie du disque – mais je n’en suis pas moins extrêmement libre. Et j’ai occupé toute la liberté qui m’était donnée à prendre du plaisir. Il ne s’agit que de ça.

 

 

 

 

"J'ai cherché à savoir quel homme je suis, j’ai réfléchi à ma responsabilité dans ce qui advient aujourd’hui, et dans le monde qu’on laissera."

 

 

 

 

Comment faut-il comprendre &, le titre de l’album ?

L’album n’a pas vraiment de nom puisqu’il n’est qu’un signe, une esperluette. Ce “et” s’est imposé en même temps que s’imposait chez moi l’idée que rien n’est possible sans l’addition, sans l’association d’une chose avec une autre. C’est ce que je raconte à travers les chansons. Même dans notre solitude, surtout dans notre solitude, nous aspirons à un lien avec l’autre.

 

Vous donnez l’impression de vous adresser à quelqu’un, d’écrire une correspondance intime…

Oui, comme des lettres ouvertes à l’Homme, à la Nature, à ceux qui restent, à ceux qui arriveront après nous… En cela, mes textes sont beaucoup moins impudiques que dans mon album précédent, où il était question de choses très précises me concernant. Ici, j’ai cherché à savoir quel homme je suis, j’ai réfléchi à ma responsabilité dans ce qui advient aujourd’hui, et dans le monde qu’on laissera. Après mon précédent album et la tournée qui a suivi, je me demandais : “Pourquoi écrire encore des chansons ? Comment retrouver du sens ?” J’ai trouvé les réponses en partant avec mes amis dans un chalet à la montagne, pas très loin de la mer. J’avais besoin de me ressourcer, de me reconnecter à la nature, à la beauté du monde… J’ai retrouvé là-bas le rythme naturel de la vie et l’inspiration. Je me sentais beaucoup plus humble, tellement petit par rapport à ce qui m’entourait.

 

 

 

 

"Je rêve d’écrire un album pour Étienne Daho ou Christophe. Ils le savent, j’en parle souvent."

 

 

 

 

Vos textes paraissent extrêmement soignés, parfois jusqu’à la préciosité. Comment les travaillez-vous ?

Je soigne beaucoup plus mes clips que mes textes. En général, tout commence par quelques notes sur un clavier et une phrase du refrain. Tout d’un coup, je la tiens. Je sais que ce sont les bons mots quand je n’en ai plus honte. Pour le morceau Le Lac, j’avais une suite d’accords et ce refrain : “T’aimer sur les bords du lac/Ton cœur sur mon corps qui respire/Pourvu que les hommes nous regardent/Amoureux de l’ombre et du pire.” Pour le couplet, je n’avais rien… Et petit à petit, les mots sont venus avec ce que nous vivions dans le chalet. Ce fut le premier morceau, celui qui a permis le déclenchement du processus créatif. Avant, tout me semblait laid. Je triturais les textes, mais ils continuaient à me heurter. Les rimes étaient moches. Cela a duré un an, deux ans… L’écriture est extrêmement importante pour moi, mais elle n’a rien d’une évidence. Je n’ai jamais écouté de chanson française.
J’ai été nourri par l’histoire de l’art, le cinéma, la nature, les animaux… Pourtant je me sens totalement compris et accepté lorsque je discute avec quelqu’un comme Christophe, ou avec Dick Annegarn et Jean-Louis Murat, dont j’aime l’écriture. Je rêve d’écrire un album pour Étienne Daho ou Christophe. Ils le savent, j’en parle souvent. Mais je veux écrire quelque chose de total, pas seulement une chanson. Sinon, j’en serai incapable.

 

de Julien Doré (Columbia/Sony), disponible le 14 octobre. 

 

 

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