16 Juillet

Moodymann : légende urbaine ou monstre de la house ?

 

Pour beaucoup, Moodymann est un véritable génie de la house des années 90. Aussi perché que sexiste, ce mystérieux mélomane de Détroit distribue des shots de vodka à la foule en plein set puis disparaît, transformant son histoire en légende urbaine. Le titre de son nouvel album, Sinner, n’a pas été choisi au hasard…

Par Alexis Thibault

1. Un mélomane indéchiffrable

 

Les tempes transpirantes, lunettes de hippie écarlates sur le nez, Kenny Dixon, Jr. confie son afro à une professionnelle du tressage. Sa nouvelle coupe ira parfaitement avec sa moustache en fer à cheval et son tee-shirt jaune moutarde discutable. Dans cette interview improbable de 2010, le musicien répond aux questions de la Red Bull Music Academy qui cherche à décrypter son alter ego infernal et mystérieux : Moodymann. “Certains types prennent un bain en rentrant du boulot. D’autres font l’amour à leur femme ou tondent leur pelouse. Moi, quand je rentre, je me déchaîne chaque putain de nuit sur mon putain de séquenceur” lâche-t-il avec nonchalance…

 

Challenger indolent des pionniers de la house, mélomane sexiste et barré, Moodymann a – comme Mike Banks ou Jeff Mills – éclairé la ville grisâtre de Détroit à coup de samples dès les années 90. Tantôt dans la pénombre, masqué par une cagoule en résille, tantôt en pleine lumière distribuant des shots de vodka aux clubbeurs, Moodymann reste ce champion de l’underground qui vomit la jet-set quand ça l’arrange. Son dernier EP, Sinner, craché tranquillement sur Internet fin juin, porte bien son nom : le musicien conserve son statut de monarque que le public absout à chaque fois.

 

 

La house érotique de ce génie sous-côté ne se destine pas à la “masse” mais à l’escadron de téméraires qui écoutent (véritablement) les murmures de sa voix caverneuse.

Moodymann - “The Day We Lost The Soul / Tribute!”

2. Un génie de la house des années 90

 

 

Il débarque en 1994 avec “I like it” et “Emotional Content”, deux titres deep house mêlant des éléments de soul et de jazz dans une ambiance lounge. Le format vinyle d’origine, sorti sur son propre label KDJ, se vend plus de 300 euros aujourd’hui. Trois ans plus tard, le DJ dévoile un premier album, Silentintroduction (1997) puis un deuxième dans la foulée : Mahogany Brown (1998), considéré pour beaucoup comme son chef-d’œuvre. À l’époque, Moodymann n’a déjà que deux mots à la bouche : “groove” et “sexe”. Rien d’étonnant à ce que ce fan de Prince s’attaque au I Want Your Love de Chic ou au Desire de José James. À ce jour, on compte une douzaine d’albums (plus ou moins courts) signés Moodymann. Entre classique de soul et vieux samples de funk, la house érotique de ce génie sous-côté ne se destine pas à “la masse” mais à l’escadron de téméraires qui écoutent (véritablement) les murmures de sa voix caverneuse.

 

 

Résolument deep house, son nouvel EP, Sinner, n’est pourtant pas vraiment fait pour gigoter : Moodymann part dans tous les sens mais connaît le chemin du retour par cœur.

Moodymann - “I Think Of Saturday”

3. Drake, samples et club de jazz

 

 

En 2014, sur la jaquette de son album Moodymann, il apparaît, bouteille à la main, en créature ventripotente aux dents acérées. En bikini, les femmes afro-américaines qui l’enveloppent ne semblent voir en lui qu’un homme viril dont les “bitch” ont valeur d’éloges. Mais depuis, plus rien, sinon des “fuck dat shit” scandés sur le morceau Passionfruit de Drake en 2017.… S’il préfère les cagoules en résilles aux blouses blanches, Moodymann n’en reste pas moins un petit laborantin pour qui la science du climax n’a plus aucun secret. Dans ses tubes à essai multicolores, une mosaïque de samples triés sur le volet. Résolument deep house, son nouvel EP, Sinner, n’est pourtant pas vraiment fait pour gigoter. Entre néo-soul et souvenirs du jazz club de son grand-père, house caniculaire et délires psychédéliques, Moodymann part dans tous les sens mais connaît le chemin du retour par cœur.

 

 

Comme son mentor The Electrifying Mojo, DJ légendaire de Détroit, Moodymann cherche à devenir une simple voix dans la radio, une ombre dans la foule, une figure imaginaire.

Moodymann - “I'll Provide”

4. Un enfant de la Blaxploitation

 

Physiquement, Kenny Dixon, Jr. est un croisement entre Spike Lee et Andre 3000, la pile électrique d’Outkast. Comme le premier, il est depuis toujours un fervent défenseur de la culture “black” et partage avec le second un flegme à toute épreuve, surtout dans ses rares interviews marquées par des rafales de “motherfucker”. Dans ses veines coule la Blaxploitation, ce courant socioculturel qui a revalorisé l’image des Afro-Américains dans le cinéma des années 70, les hissant en héros. Biberonné au son de la Motown, Moodymann s’interdit l’ordinateur, ne quitte ni ses vinyles ni son MPC [Music Production Center], évoque Martin Luther King et célèbre Marvin Gaye [The Day We Lost The Soul / Tribute !, 1995 ]. Mais son mentor demeure The Electrifying Mojo, DJ légendaire de Détroit. Comme lui, il cherche à devenir une simple voix dans la radio, une ombre dans la foule, une figure imaginaire.

 

Janvier 2019. Exaspéré, Kenny Dixon, Jr. fixe les flics de Highland Park qui pointent leurs fusils d’assaut dans sa direction. Dans l’habitacle de son véhicule, il les braque à son tour, filmant l’intégralité de la scène avec son téléphone portable. On soupçonne l’Afro-américain de vouloir cambrioler une propriété… la sienne. Mais agiter les clés brutalement, pourrait lui valoir trois balles dans la tête. “Qu’on en finisse !” balance-t-il pourtant sur les réseaux sociaux lorsqu’il publie la vidéo. Réminiscence de l’ère “Black Lives Matter” – toujours en cours finalement – cette confrontation musclée avec les forces de l’ordre conforte certainement Kenny Dixon, Jr. dans sa volonté d’incarner un antihéros de Détroit qui reste dans l’ombre.

 

 

Sinner de Moodymann, disponible.

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