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Numéro
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Rencontre avec Myd : “J'ai traversé L.A. pour filer la voiture de Justice à Mac DeMarco…”

Musique

Son improbable traversée de Los Angeles, ses productions pour SCH et Theophilus London, sa folle croisière avec la photographe Alice Moitié… Alors que ses titres solaires ont égayé le confinement de milliers d’auditeurs incarcérés dans leur propre salon, le musicien français Myd poursuit sa route sans s’encombrer des formats prédéfinis de l’industrie musicale au grand dam de son label… Ed Banger. Le producteur aussi loufoque qu’intransigeant a accepté de répondre aux questions indiscrètes de Numéro.

Myd photographié par Alice Moitié.

Lorsqu’il se jette dans un fauteuil pour se prêter à l’incontournable jeu de l’interview, Quentin Lepoutre traîne la dégaine de l’alter ego qu’il n’a pas vraiment : Myd et lui ne font qu’un. Tee-shirt blanc, short bleu ciel et casquette vissée sur la tête, le musicien français, qui pourrait sortir d’un club berlinois comme d’une partie de pétanque, enchaîne les réponses, sourire aux lèvres, oscillant entre l’enfant mutin et l’adulte consciencieux. Pendant plus d’une heure, il évoquera tour à tour son premier groupe, Sexual Earthquake in Kobe, formé dans la ville grisâtre de Lille, les années Club Cheval lors desquelles il ne pouvait exprimer son amour pour Elliott Smith, Sufjan Stevens et Michel Berger, ses productions pour le label Bromance et enfin cette fameuse carrière solo, amorcée par une visite à l’improviste chez Ed Banger. Derrière cet arlequin de la musique électronique se cache un trentenaire un peu control freak qui cite volontiers le DJ Fat Boy Slim, l’univers truculent de Tom-Tom et Nana et l’humour grinçant de Ricky Gervais. Alors que ses titres radieux The Sun ou Together We Stand ont déjà ravi des milliers d’auditeurs moribonds pendant le confinement, Myd poursuit sur sa lancée avec son premier album Born a Loser, dont le titre résume à lui seul l’ascension d’un bourreau de travail dont la musique n’a qu’une seule et unique vocation : sonner comme Myd. Rencontre.

 

 

Numéro: Quelle est la situation la plus improbable dans laquelle vous vous soyez retrouvé ?

Myd: Ah ! J’en ai une bonne ! J’ai toujours voulu collaborer avec l’artiste Mac DeMarco. Il a accepté ma proposition, en précisant que s’il ne répondait pas, il ne fallait pas que j’hésite à le bombarder de messages car il est toujours submergé. Je lui ai envoyé la maquette d’un morceau, mais rien de concret n’a abouti. Puis avec le coronavirus, ma tournée s’est annulée et j’ai dû rester une semaine à Los Angeles. J’ai appris que celle de Mac était annulée aussi. J’ai saisi l’occasion. J’avais entendu dire qu’il était tombé amoureux du cabriolet Toyota du clip Fire [2016] de Justice, à la carrosserie entièrement réfléchissante. J’ai donc appelé Gaspard Augé [l’un des deux membres du duo Justice]… le bolide dormait justement dans un garage de L.A. ! Sur place, je m’attendais à tomber sur un petit bijou… mais dans un clip, la réalité est toujours enjolivée : plus de rétroviseurs, un volant complètement tordu, pas de plaque d’immatriculation et une capote qui ne se relevait même plus. Enfin, j’ai quand même traversé tout Los Angeles dans la voiture de Justice pour livrer une voiture à Mac Demarco. Arrivé devant chez lui, j’ai klaxonné comme dans l’émission Pimp My Ride. Il est sorti en hurlant  “Yeeeeeeaaaaah !” et on a enfin passé une journée en studio. Le morceau s’appelle Moving men.

 

 

“Dans la musique pop, la table de mixage est l’équivalent des 15 potes du rappeur : c’est tout aussi encombrant… et tout aussi inutile !”

 

Myd – “Moving Men” (feat. Mac DeMarco)

Dans la rubrique des histoires incroyables, vous avez composé le titre Can’t Stop [2014] de Theophilus London sur lequel est invité Kanye West…

Et le pire, c’est que je l’ai découvert au dernier moment ! À l’époque, je produisais les morceaux de Brodinski avec mon groupe Club Cheval. Theophilus London souhaitait que nous composions son prochain album. Nous avions donc rendez-vous dans un studio, à Paris, mais en arrivant sur place, nous sommes tombés sur quatre autres producteurs parisiens, qui attendaient leur tour, comme dans un casting. Theophilus était déjà en train d’écouter des propositions ! Nous, nous étions des puceaux de la musique… alors nous sommes partis, sans rien dire à personne. Il était inconcevable que nous présentions des “packs de beats de rap” à tour de rôle. Finalement, c’est Theophilus London qui nous a recontactés ! Il nous a présenté ses excuses et nous avons travaillé ensemble sur son album Vibes dans une villa à Palm Springs. Six mois plus tard, on recevait la version finale de Can’t Stop… Kanye West rappait sur le morceau et avait transformé les percussions.

 

 

Les rappeurs pour lesquels vous produisez débarquent-ils toujours dans votre studio avec 15 gus qui n’ont rien à faire là?

Oui, ils débarquent chez moi d’ailleurs ! [Rires.] Dans la musique, il y a des codes vous savez. Et c’est parfois chiant de ne pas les suivre. Par exemple tout le monde s’imagine qu’il y a une énorme table de mixage dans mon studio, et… ce n’est pas le cas. Dans la musique pop, la table de mixage est l’équivalent des 15 potes du rappeur : c’est tout aussi encombrant… et tout aussi inutile ! La plupart du temps, c’est par hasard que mes rencontres avec des rappeurs ont eu lieu. Avec Club Cheval, nous avions sollicité DJ Kore pour qu’il nous aide à finir notre album. Il nous a proposé à tous les quatre de venir nous installer dans son studio… un joyeux bordel, avec du matériel partout. Là-bas, on croisait souvent Nessbeal, Sadek, Lacrim ou encore SCH. On bouffait ensemble, on jouait à la Playstation… Ça les faisait marrer de voir un gang de geeks dans leur tanière. Un jour DJ Kore a remanié l’un de mes beats de rap… ça a donné Champs-Elysées [2015] de SCH.

 

 

 

“Pour All Inclusive nous réfléchissions à un truc loufoque et un peu beauf dans un hôtel de luxe. Nous avons donc proposé l’idée d’une croisière à Pedro Winter qui nous a répondu : “Je ne vais pas investir de l’argent pour que vous vous la couliez douce sur un bateau pendant une semaine. Je veux que vous rentriez avec un clip, un livre de photos et la pochette de l’album !” On a dit ‘Banco !’”

 

 

 

Un gang de geeks ? Plus jeune, vous n’étiez donc ni l’écolier modèle insupportable ni le perturbateur du fond de la classe ?

[Rires.] Non, j’étais le discret qui regardait par la fenêtre, perdu dans ses pensées, le membre du club informatique qui imprimait des fausses cartes de cantine pour passer devant tout le monde. J’étais membre de la clique des outsiders qui se rêvent hackers. Dans ma famille on s’étonnait un peu : “Quoi ? Tu veux être programmeur ? Tu veux rester devant un ordinateur toute ta vie ?” À l’époque je ne savais pas encore que c’était ce qui m’attendait… mais avec la musique.

 

 

Est-ce pour cela que vous avez souhaité devenir ingénieur du son ? Pour passer vos journées à écouter de la musique sur un fauteuil en cuir ?

Aujourd’hui, je passe en effet le plus clair de mon temps devant un écran… Dans mon lycée catholique, il n’y avait pas 36 solutions, ça se résumait à : devenir ingénieur ou intégrer une école de commerce. Une école d’art était clairement synonyme de loose. Moi, j’étais surtout passionné par le son. J’écoutais les morceaux, je les décortiquais et essayais de comprendre pourquoi les DJ me fascinaient tant alors que je n’avais même pas spécialement envie de danser. Je voulais simplement comprendre comment on pouvait faire danser des gens avec deux platines. Le premier jour de mon BTS Audiovisuel, à Roubaix, on nous a demandé d’apporter un casque audio, pas un cahier rouge au format 21 x 29,7. C’était le paradis, j’étais enfin un geek au pays du son.

 

Myd – “All Inclusive”

Auriez-vous pu lancer votre carrière d’artiste sans toutes ces connaissances techniques ?

Si vous êtes très inspiré mais incapable de transformer vos idées en sons, vous n’irez pas très loin. Et si vous êtes un bon technicien mais trop peu inspiré, vous passerez votre temps à copier des choses basiques, vous produirez des morceaux dansants un peu fades sans la petite étincelle qui fait la différence… En ce qui me concerne, la musique était devenue une obsession. Je passais mes journées à en écouter et à retranscrire ce que j’avais dans la tête. Grâce à mes compétences d’ingénieur du son, j’ai gagné du temps.

 

 

Les plateformes de streaming vous classent souvent dans la rubrique “electronica”, un genre un peu fourre-tout dont la définition varie avec le temps. Grosso modo, c’est une musique électronique contemporaine faite pour danser… ou pas.

Je n’aime pas vraiment ce terme, il n’est pas assez affirmé à mon goût. Sur le site Beatport [un site de vente en ligne de musique électronique], ils appellent ça “left field”, un terrain vague sorti de nulle part, un genre indépendant pas vraiment calibré. Moi, je considère que je fais de la musique électronique tout court. Mais ce qui compte avant tout, c’est le “charisme” de la musique, bien avant son format ou sa qualité sonore. Plus jeune, j’ai très vite rangé la formation musicale dans la case du sport : quelque chose que j’avais envie d’éviter. Rapidement, mon instrument a été le studio. Ce qui posait une autre question: ma légitimité de musicien non-instrumentiste. En rencontrant les membres du Club Cheval, puis en arrivant à Paris à 20 ans, j’ai compris que mon studio était bel et bien un instrument de musique au même titre qu’un guitariste s’entiche de sa Fender. Mon studio sonnait comme moi. Il sonnait comme Myd. Sur mon album, j’ai fait le choix de m’affranchir des formats… ce qui ne plaît pas toujours aux labels d’ailleurs.

 

 

 

L’équipe d’Ed Banger semble pourtant vous laisser le champ libre. En témoigne la pochette de votre EP All Inclusive [2017]. Comment vous êtes-vous retrouvé le cul à l’air sur le ponton d’un bateau de croisière ?

Lorsque j’ai su que j’allais signer sur le label Ed Banger, j’ai frappé à la porte de la photographe Alice Moitié car j’avais besoin de photos promotionnelles pour la sortie de l’EP. Je l’avais rencontrée via les réseaux sociaux avant que nous ne devenions amis. Comme à son habitude, elle voulait créer des situations réelles qui représentent vraiment l’artiste. Nous réfléchissions à un truc loufoque et un peu beauf dans un hôtel de luxe. Nous avons finalement préféré l’idée d’une croisière. Nous avons donc proposé l’idée à Pedro Winter [le patron du label Ed Banger], qui nous a répondu : “Bah non ! Je ne vais pas investir de l’argent pour que vous vous la couliez douce sur un bateau pendant une semaine et que vous reveniez avec trois pauvres photos. Si je vous paye la croisière, je veux que vous rentriez avec un clip, un livre de photos et la pochette de l’album !” On a dit “Banco !”. Et on s’est retrouvé sur un bateau de croisière… qui s’est révélé un véritable enfer. [Rires.]

 

 

 

C’est vraiment si terrible que ça ?

Imaginez-vous dans un building flottant, bourré de faux luxe, avec de la bouffe médiocre à volonté, des activités pourries, des piscines sales pleines de pisse. Vous voyez la mer à perte de vue sans pouvoir vous y baigner, des vieux qui rôdent à droite à gauche et des couples de quadragénaires un peu perdus qui pensaient, comme nous, que cette croisière était une bonne idée… Heureusement qu’Alice Moitié est une énorme bosseuse, elle me suivait partout avec ses trois appareils en hurlant : “Monte sur la table ! Danse à côté des gens ! Pousse le gamin dans l’eau !” 

Myd – “The Sun”

J’ai toujours eu l’impression que cette image “loufoque” du Myd second degré était artificielle… Entre nous, n’êtes-vous pas un bourreau de travail ?

On pense souvent qu’il y a le Myd premier degré et l’autre Myd. Pourtant, ce décalage est en moi depuis le début. Je n’appuie pas sur un bouton. Cette balance entre le fun et le sérieux me permet justement d’être libre et mon exigence m’aide à exprimer parfaitement ce que j’ai en tête. Mais il m’arrive aussi d’être terrifié. Lors du concert Qui va Piano va Sano dans l’église Saint-Merri en octobre dernier par exemple. C’était la première fois de ma vie que je chantais en public. Un concert acoustique sans autotune, sans effets. Je crois que je n’avais pas pensé au moment de composer mes morceaux que j’allais un jour les chanter devant des gens, sans le côté hippie “on chante tous ensemble” [Rires.] Mais fatalement, un jour ou l’autre arrive ce moment où vos couilles deviennent minuscules et où il faut y aller…


 

Pendant ce concert vous aviez notamment interprété votre tube The Sun. Est-ce le morceau dont vous êtes le plus fier ?

Je crois que oui. Il a été composé au moment où je me suis affranchi de mon groupe Club Cheval. Faire de la musique à plusieurs est une expérience géniale qui, paradoxalement, génère aussi beaucoup de frustration car on met beaucoup d’idées de côté. J’ai donc collaboré avec des musiciens. Un guitariste a passé un an en caleçon dans mon salon transformé en studio. Et on a cherché, essayé, enregistré. Je cherchais l’accident. The Sun est une suite d’accords créée par ordinateur, rejouée par un musicien, puis retravaillée de nouveau par ordinateur. C’est donc un morceau très difficile à jouer et qui sonne très bizarre en club. Avant, je cherchais ce qui n’existait pas. Cette fois, j’avais quelque chose dans la tête qu’il fallait transcrire. Je voulais quelque chose de solaire et de mélancolique à la fois, quelque chose qui définissait mon identité.

 

 

Avez-vous participé à l’album du Youtubeur Squeezie pour le challenge ou pour le joli chèque ?

Avant tout, nous sommes amis. Il m’a confié qu’il avait très envie de se lancer dans la musique, qu’il avait des choses à raconter. C’était un challenge excitant et l’exercice m’a plu. D’autant qu’il a construit sa carrière en à peine six mois pour sortir un album. Certaines chansons fonctionnent très bien, d’autres moins.

 

 

 

Born a Loser [Ed Banger Records / Because Music], de Myd, disponible le 30 avril.

Le nouveau clip de Myd, Let You Speak est également disponible.

Myd – “Let You Speak”