05 Novembre

“Mieux vaut mourir pour une noble cause que vivre en esclave” Neneh Cherry s'explique sur son nouvel album

 

La chanteuse mythique de 7 Seconds et de Woman revient sur le devant de la scène avec un album magistral, revisitant ses influences trip-hop à coups d’electronica ultra contemporaine. La Suédoise installée à Londres interprète de magnifiques textes engagés, en écho au chaos du mond,e dont ces célèbres paroles du groupe de poètes et musiciens afro-américains des années 60 The Last Poets sur son titre Poem Daddy.

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok, Portraits Wolfgang Tillmans

L' interprète révélée au public avec les tubes Woman et 7 Seconds avec Youssou N’Dour il y a vingt-quatre ans est de retour, et ce come-back après quatre ans d’absence est magistral. Épaulée par son compagnon de toujours Cameron McVey et par le producteur anglais Four Tet, comme sur son précédent album, la Suédoise installée à Londres offre une réinterprétation contemporaine de ses années trip-hop dans le sillage de Massive Attack. 3D, l’un des membres du mythique groupe de Bristol, cosigne d’ailleurs le premier single,Kong. Quant à Four Tet, il apporte sur ce nouvel opus son mélange unique d’electronica, de langueur et de violence contenue, qui va si bien à l’élégance de Neneh Cherry. L’album est surtout celui d’une femme engagée, qui reprend les célèbres paroles du groupe de poètes et musiciens afro-américains des années 60 The Last Poets sur son titre Poem Daddy Bénis soient ceux qui luttent/ L’oppression est pire que la tombe/ Mieux vaut mourir pour une noble cause que vivre et mourir en esclave.

 

Numéro : Dans ce nouvel album, très engagé, vous évoquez notamment la crise migratoire. On vous a d’ailleurs vue dans la jungle de Calais...

Neneh Cherry : J’y ai passé plusieurs jours avec mon meilleur ami pour préparer des repas pour les réfugiés. Pendant trois jours, j’ai épluché des carottes. La cuisine où nous travaillions nourrit quotidiennement 1 800 personnes... Pour notre dernier jour, nous avons accompagné l’équipe chargée de distribuer les repas dans la jungle. Ce fut évidemment une expérience intense... terrible. Mais bien plus terrible pour les gens qui vivent là-bas. Nous étions en plein hiver, il faisait un froid de canard et les réfugiés étaient là, tentant péniblement de se réchauffer dans des abris précaires. Des bâches en plastique bleu, des cabanes en bois. Nous sommes passés devant une tente. Un homme se tenait à l’entrée. Il s’est approché et nous a demandé : “Voulez- vous entrer pour prendre le thé ?” Voilà, l’humanité est extraordinaire.

 

Ce nouvel opus est-t-il le signe d’un engagement politique plus affirmé ?
Je ne suis pas une activiste. Je ne fais que m’engager dans les causes qui croisent ma route. En juin 2017, une tour résidentielle brûlait dans le quartier de North Kensington à l’ouest de Londres. Soixante et onze personnes ont péri. Et cette tragédie a touché ma communauté, alors comme beaucoup de gens de ma communauté je me suis portée volontaire pour venir en aide aux victimes. Tant que ma conscience et ma voix pourront changer les choses, je m’engagerai.

 

 

Je m’empare du contexte mondial pour le réinterpréter via le filtre de mes émotions.

Neneh Cherry – “Kong”

Broken Politics est aussi un album très personnel et intimiste. Vos états d’âme se font l’écho de l’état troublé du monde.
Je vivais une période assez difficile quand j’ai commencé à travailler sur cet album. Toute ma vie était jusque-là tournée vers ma famille et mes enfants. Et puis mes enfants ont grandi et je me suis sentie... déboussolée. Ce sentiment n’a rien d’original pour une femme dans la cinquantaine comme moi, malgré tout, on ne peut pas d’un coup de balai passer à autre chose. Mais même lorsque tout s’effondre, on peut se tourner vers l’autre. C’est le message que j’ai voulu partager avec Broken Politics [la politique en faillite). Pendant toute son élaboration, j’étais confuse, comme le monde est confus, mais j’ai essayé d’imaginer ce que pouvaient ressentir d’autres êtres, comme un migrant, sur le titre Kong. Ce que cela peut vouloir dire pour eux de se sentir humain. Quand le sujet de la chanson est un Syrien ou un Africain qui a quitté son pays dans l’espoir d’une vie meilleure, je ne peux exprimer ses sentiments qu’en cherchant au plus profond de moi. Je m’empare du contexte mondial pour le réinterpréter via le filtre de mes émotions.

 

 

“Les peuples se divisent, les pays se divisent. Les gens ont besoin d’avoir une échappatoire, alors ils se tournent vers un fascisme redevenu cool. Je suis mortifiée”.

 

 

Vivant en Angleterre, vous n’échapperez pas à une question sur le Brexit...
J’en suis à un tel point de saturation que je ne peux plus écouter le moindre débat. On nous balade. Tout cela a commencé avec David Cameron et Boris Johnson pour des raisons bassement politiciennes. Et aujourd’hui aucun des responsables pro-Brexit n’a de solution. Les peuples se divisent, les pays se divisent. C’est bien sûr une réaction à tout ce qui se passe depuis des années, à la crise migratoire, etc. Les gens ont besoin d’avoir une échappatoire, alors

ils se tournent vers un fascisme redevenu cool. Je suis mortifiée. Dans mon pays d’origine, en Suède, nous venons de connaître des élections. Le parti Démocrate de Suède, qui ne rassemble rien d’autre que des fascistes et des racistes, n’a jamais eu autant de pouvoir.

Vos nouveaux titres ont quelque chose de la protest song. En réalité, vous avez commencé votre carrière avec des chansons très engagées, bien avant 7 Seconds ou Woman.

Cet album s’inscrit dans mon histoire. Je n’ai aucun problème à regarder en arrière et, en concert, je n’hésite pas à rejouer mes anciens morceaux. Au contraire, c’est une sensation très agréable que de sentir que l’on transporte avec soi toute son histoire. Les similarités et les connexions entre cet album et mon second, Homebrew, sont nombreuses, peut-être plus encore qu’avec mon premier, Raw Like Sushi.

 

 

”J'’ai besoin d’être seule et de me sentir libre de jouer avec les mots. J’entre dans un flux de conscience extrême, et c’est alors que je chante les choses les plus intéressantes.”

 

 

L’écoute de Broken Politics est une expérience très intime. Comment établissez-vous ce rapport de proximité avec votre public ?
Je travaille depuis des années avec mon mari, Cameron McVey. Personne ne me connaît aussi bien que lui. Notre proximité offre sans doute les meilleures conditions pour faire surgir cette intimité. J’écris seule, ou avec lui. J’imagine un couplet, lui le suivant... Pour parvenir à ce que je veux dire, j’ai besoin d’être seule et de me sentir libre de jouer avec les mots. J’entre dans un flux de conscience extrême, et c’est alors que je chante les choses les plus intéressantes. Des choses que je n’arrive plus jamais à chanter par la suite, en tout cas plus jamais comme ça. C’est tellement vrai qu’avec Cameron nous avons pris l’habitude de m’enregistrer avec un iPhone. Sur le titre Faster Than the Truth, par exemple, nous avons gardé la prise faite avec l’iPhone. Je n’ai jamais réussi à la refaire en studio.

 

Dans ce contexte de travail en solitaire, comment se passe votre collaboration avec le producteur anglais Four Tet, alias Kieran Hebden ?
Nous lui avons envoyé toutes nos démos par e-mail. Kieran était à un mariage à Los Angeles et je crois qu’il a tout écouté dans l’avion de retour vers l’Angleterre. C’est amusant de voir comme Kieran me perce facilement à jour. Quand je travaille, je suis dans une telle concentration que je me perds en moi-même. Mais Kieran a cette capacité à immédiatement transformer tout cela en une histoire claire. Je voulais que l’album soit plus paisible et plus méditatif que le précédent, et il l’a tout de suite compris. Le son est plus organique et fait directement référence à mon héritage et à mon beau-père [le célèbre musicien de jazz Don Cherry]. À cette époque, Kieran travaillait à son propre album. Il y développait l’idée de laisser de plus en plus de place au silence. Cet esprit silencieux hante également Broken Politics.

 

 

Broken Politics (Smalltown Supersound/Awal Recordings) de Neneh Cherry. Disponible.

Neneh Cherry – “Fallen Leaves”

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