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05 Nicki Minaj

Le jour où Nicki Minaj a affolé la planète avec le clip d'Anaconda

Musique

Il y a huit ans, Nicki Minaj sortait le clip incendiaire de son tube Anaconda qui, en 24 heures, était vu presque 20 millions de fois sur la plateforme Vevo. Un record. Aujourd’hui, ce petit film ultra sexuel et truffé de symboles  - visionné désormais plus d'1 milliard de fois sur YouTube - n’a rien perdu de sa superbe. Et sans lui, il n’y aurait sans doute pas eu le tout aussi mythique WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion. Retour sur un objet de polémique qui représente bien plus qu’une histoire de fesses et de strings dans la jungle.

Dans le rap, le féminisme et la pop culture, il y a eu un avant et un après le 19 août 2014. C’est à cette date que la rappeuse trinidadienne-américaine Nicki Minaj sort le clip de son single Anaconda, extrait de son troisième album, The Pinkprint (2014). La pochette du single, où les fesses rebondies de l'artiste sont exposées au premier plan, avait déjà fait jaser, quelques jours plus tôt. De nombreux détournements avaient circulé sur la toile, notamment une image où le fameux postérieur était transformé en lettres O du logo Google. Mais le jour de la publication de la vidéo et dans les semaines qui suivent, l'excitation monte d'un cran. On ne parle que d'Anaconda, que ce soit à la machine à café, dans les médias ou sur les réseaux sociaux. En 24 heures, le clip est vu 19,6 millions de fois sur la plateforme Vevo, battant un record détenu jusqu’ici par la très sulfureuse vidéo de Wrecking Ball (2013) de Miley Cyrus. Une semaine plus tard, on en est à 100 millions de vues. Et aujourd’hui, plus d’1 milliard de personnes ont fantasmé devant le clip sur YouTube. Nicki Minaj a même été la première rappeuse, en 2021, à atteindre le milliard de vues sur la plateforme.

 

Mais pourquoi une telle fascination ? Il faut revoir le kitsch et sulfureux Anaconda pour comprendre et prêter attention au moindre détail. Dans cette vidéo tournée à Los Angeles par l’Américain Colin Tilley (à qui l’on doit des clips pour Kendrick Lamar, Cardi B et Britney Spears, Dj Snake et Megan Thee Stallion), on y voit l’artiste se livrer - en string - à des sessions de twerk entre amies dans la jungle, manger une banane de façon suggestive, se lancer dans des séances de gymnastique torrides et offrir un lap dance à un Drake médusé. Contrairement aux clips de rap d’artistes masculins, les femmes ne sont pas de simples faire-valoir qui dansent en trikinis à leur côtés. Elles agissent comme des "boss", brandissant l'image de "bad bitches".

La pochette du single Anaconda de Nicki Minaj, qui a fait l'objet, comme le clip, de nombreux détournements sur le web La pochette du single Anaconda de Nicki Minaj, qui a fait l'objet, comme le clip, de nombreux détournements sur le web
La pochette du single Anaconda de Nicki Minaj, qui a fait l'objet, comme le clip, de nombreux détournements sur le web

Nicki Minaj se moque même des hommes en maltraitant des symboles phalliques comme lorsqu’elle jette une banane par-dessus son épaule avec une moue de dédain. Tandis que la présence de fruit juteux et de chantilly évoquent clairement la jouissance féminine. Autre symbole édifiant ? Le titre même du morceau fait référence au phallus mais aussi au pêché originel : au paradis, le diable prend la forme d'un serpent qui incite Adam et Ève à croquer le fruit défendu. Comme une vengeance tombée du ciel pour avoir offensé la planète, l'une des danseuses de Nicki Minaj qui répétait une performance live du morceau pour les MTV Video Music Awards 2014, a été mordue par un serpent présent sur le plateau.

 

En 2014, dans le GQ américain, Nicki Minaj, faussement naïve, tente pourtant de minimiser la portée symbolique de sa vidéo. Elle explique : “Je ne sais pas vraiment ce qu’il y a à dire sur cette vidéo, je suis sérieuse. Je vois juste cette vidéo comme une vidéo normale. Je pense que cette vidéo est à propos de ce que les filles font. Les filles adorent être avec d’autres filles, et si nous pouvions être plus jeunes, on voudrait refaire des soirées pyjama, et danser avec nos amies. Mon personnage dans la vidéo parle juste de deux mecs avec lesquelles elle est sortie à l’époque, et de pourquoi ils étaient bons, ce qu’ils lui ont acheté, et ce qu’ils lui disaient. C’est osé, comme une histoire drôle." Dans un autre entretien, elle avouera simplement, du bout des lèvres, avoir voulu mettre en valeur les femmes ayant des formes.

Mais le public ne l’entend pas de cette oreille. Après la diffusion d’Anaconda, deux camps s’affrontent sur les réseaux sociaux et dans les médias. Certains trouvent le clip vulgaire, dégradant et ridicule. On peut lire dans les commentaires Youtube de l’époque : "Voilà ce qui cloche avec la société d’aujourd’hui" ou encore "Nicki donne une image dégradante de la femme." D’autres y voient une dimension féministe. Nicki Minaj, qui a été classée en 2013 dans la liste des "femmes noires les plus influentes" par le prestigieux New York Times, assoit son pouvoir et assume une sexualité féminine complètement décomplexée, primitive, sauvage et presque chamanique. Ultime signe de sa domination ? Ses bijoux en or et ses vêtements de créateur, arborés à plusieurs moments du clip. Mais le débat porte en réalité sur l’essence même du féminisme : la star est-elle dans ce clip un sujet libre qui assouvit ses envies ou un objet de désir soumise aux regards lubriques des autres ?

 

Nicki Minaj, l’une des rares rappeuses à avoir réussi dans un milieu très macho et à être respectée par ses pairs masculins, défend ici la sororité (elle trône au milieu d'autres femmes) ainsi qu'un féminisme pop et sex-positif, soit un courant né dans les années 80 aux États-Unis, en réaction à une branche du féminisme anti-pornographie et anti-prostitution. À l’époque, sa démarche n’est pas monnaie courante, ce qui explique pourquoi elle choqua autant les bien-pensants. Depuis, de nombreux clips de rappeuses et de pop stars ont surfé sur la mouvance. Le plus bel héritier d’Anaconda demeure sans doute le WAP (2020) de Cardi B, en featuring avec Megan Thee Stallion, qui provoquera lui aussi la polémique par son déluge de scènes érotiques et d'allégories sexuelles. 

Aujourd’hui, le clip d’Anaconda fait figure d'objet avant-gardiste. C’est même une œuvre d’art à part entière qui a engendré de nombreux détournements (notamment un "lip sync" légendaire d’Eva Longoria à la télévision américaine en 2016) et inspiré des artistes tels que la française Camille Henrot. En 2015, elle exposait dans un centre d’art d’Azerbaïdjan une série de dessins délicats rappelant le trait poétique de Matisse et montrant Nicki Minaj en train de danser comme dans le fameux clip. Dans une interview accordée au Guardian en 2015, l’artiste expliquait : "J'ai été frappée par sa radicalité et sa majesté. Cela ne me semblait pas particulièrement sexy. Cela ressemble plus à un statement sur la volonté d’oublier les stéréotypes et sur l'acceptation de soi. C'est vulgaire, mais c'est beau."

 

Choquée par le slut-shaming dont la rappeuse a fait l’objet, Camille Henrot ajoute : "J'aime à penser qu'elle a créé Anaconda pour provoquer la critique. Elle a abusé jusqu'au bout de l'archétype de la "fille noire vue dans les clips" pour attirer l'attention et créer de la haine, ne serait-ce que pour que nous puissions nous aussi réaliser notre aversion pour la sexualisation des femmes." Comme si, dans un geste qui tient presque de la performance, la rappeuse avait donné à voir une caricature de son personnage pour mieux pousser ceux qui la regarderaient dans leurs retranchements, dévoilant ainsi au grand jour leurs préjugés sur les femmes et surtout, sur les femmes de couleur. On peut en effet voir dans les critiques suscitées par le clip une forme de misogynoir, cette misogynie tournée vers les femmes noires et liée à la fois aux origines et au genre. C’est le même phénomène qui a été mis à jour, très récemment, dans les commentaires haineux déversés à l’encontre d’Aya Nakamura, notamment ceux portant sur son allure. Plus qu’une histoire de fesses et de strings dans la jungle, Anaconda est un objet culturel fascinant qui résume des problématiques sociétales auxquelles le monde est encore confronté aujourd’hui.