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31 Mai

La musique, instrument politique à Paris et à Londres, des 60s aux 80s

 

Comment l'identité et la vie culturelle de Paris et de Londres a-t-elle été enrichie et façonnée par les vagues migratoires, notamment via la musique ? C'est tout l'objet de l’exposition “Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989)” présentée au musée national de l’Histoire de l’immigration jusqu’au 5 janvier 2020. À travers l'exemple de ces deux grandes capitales, retour sur ces rencontres entre populations jeunes et immigrées qui ont favorisé l'effervescence de la création musicale et de l’engagement militant. 

Par Juliette Cardinale

“Les Vautours”, Paris, 1962 © Jean-Louis Rancurel

Cette année là, le rock'n'roll venait d'ouvrir ses ailes chantait Claude François dans son tube Cette année-là, faisant référence à l'année 1962 sur laquelle s'ouvre, précisément, l’exposition Paris-Londres. Music Migrations au musée national de l’Histoire de l’immigration au palais de la porte Dorée à Paris. 1962, c’est l’année où sort le premier album de Bob Dylan, la mode du twist se lance, les Beatles sortent Love Me Do, le ska apparaît en Jamaïque, le premier numéro du magazine Salut les copains sort en France et les Rolling Stones se forment à Londres. Mais 1962, c’est aussi la décolonisation. Les puissances impériales accusent le coup de la Seconde Guerre mondiale : elles ont besoin de main d’œuvre et font appel à leurs anciennes colonies ou territoires d’outre-mer. Si les migrants sont économiquement nécessaires, ils sont d’abord vus comme temporaires et refoulés politiquement.

 

L’exposition Paris-Londres Music Migrations explore la manière dont l'immigration a enrichi la vie culturelle de Londres et Paris à travers trois décennies. Un parti pris très politique dans le contexte actuel du Brexit, du retour en force du nationalisme en Europe et de la crise des migrants. Photos, vidéos, affiches et fanzines documentent à travers deux cas concrets, quel a été l'apport du métissage dans deux métropoles devenues de grandes capitales internationales : Paris et Londres.

 

Londres

Carnaval de Notting Hill, 1975 © Chris Steele Perkins/Magnum photos

Dans la capitale britannique, après la Seconde Guerre mondiale, la première vague de migration est originaire des Antilles, notamment de la Jamaïque. Ces nouveaux arrivants s’installent dans le centre-ville de Londres et s’y mélangent avec une jeunesse de classe pauvre ou moyenne. Épicentre de la culture britannique, c'est le moment où Londres voit naître la Beatlemania et où se développe, en parallèle, le ska jamaïcain commence à être joué dans les clubs de prédilection des populations caribéennes.

 

Mais Londres n’est pas très accueillante envers ses nouvelles populations. En 1958, des violences d’origine raciale ont lieu entre jeunes Britanniques et immigrés du quartier de Notting Hill. Pour apaiser les tensions, la communauté afro-caribéenne de Londres décide d’organiser un événement culturel festif en 1958. Devenu un rendez-vous annuel, la fête se transforme en Carnaval de Notting Hill à partir de 1966. C’est alors une parade colorée et musicale qui s’approprie les rues de la capitale chaque année sous une musique d’abord influencée par le steel-drum puis le reggae. Issue de Jamaïque, la culture du sound system, équipement d'écoute mobile, fait son apparition à Londres : dans les rues et dans les clubs, les musiques noires sont diffusées à plein volume. La musique devient un moyen de célébrer son appartenance à une communauté et à une culture minoritaire dans l’Angleterre des années 60 et 70. Le Carnaval de Notting Hill est toujours au rendez-vous tous les ans et célèbre le côté multiculturel de la capitale britannique.

“Fanzine Temporary Hoarding” publié à l'occasion du festival Rock Against Racism, Londres, 1978 © Collection particulière - Photo © Bertrand Huet / Tuttimisty

 

“Misty in Roots, concert Rock Against Racism - Militant Entertainment tour”, 1979 © Syd Shelton

Si le Carnaval de Notting Hill est spécifiquement célébré par les immigrés, d’autres événements les voient se mélanger aux populations jeunes et locales. Le mouvement Rock Against Racism marque la fin des années 70 au Royaume-Uni. Lors d’un concert à Birmingham le 8 août 1976, Eric Clapton encourage son public à voter pour un politicien raciste (Enoch Powell). L'attitude du musicien suscite l'indignation et certains, parmi lesquels le photographe Red Saunders, décident de réagir en lui adressant une lettre lui rappelant “la moitié de ta musique est noire”, lançant ainsi le mouvement Rock Against Racism. Certains propos tenus par David Bowie dans une interview pour le magazine Playboy en septembre 1976 comparant Hitler à une star du rock alimentent cette indignation. En réponse à ces montées nationalistes, le premier concert de Rock Against Racism a lieu en 1976 et, deux ans plus tard, un grand concert est organisé dans Victoria Park. À l’affiche, The Clash, The Specials, Steel Pulse ou encore X-Ray Pulse dénoncent la montée du racisme en Angleterre devant un public aux origines variées.

 

Paris

“Danseuse kabyle à Paris dans le quartier de Barbès 1955”. Photographie de Pierre Boulat extraite de la série Les Nords Africains de Paris – 1955 © Pierre Boulat - Musée national de l'Histoire de l'immigration, Palais de la Porte Dorée Paris

“Un étudiant et sa femme devant le Panthéon”, Paris, 1966. Reportage réalisé pour le centre d’éducation civique des Africaines à Paris Photographie de Janine Niepce (1921-2007) © Janine Niépce - Musée national de l'histoire de l'immigration, Palais de la Porte Dorée Paris

À Paris, après guerre, c'est la population algérienne qui arrive en grand nombre. Entre 1954 et 1982, elle se voit multipliée par quatre, tiraillée entre marché du travail demandeur et guerre d’indépendance. À l'inverse de Londres, le centre de la capitale rejette les populations immigrées et pauvres qui se retrouvent en périphérie. Si, dans la capitale britannique, les nouveaux arrivés se retrouvent en communautés ethniques et peuvent exprimer leur culture dans l’espace public, ceux qui arrivent à Paris sont amenés à devenir citoyens français très rapidement et invités à laisser derrière eux leurs spécificités culturelles et ethniques. Les premières stars issues de l’immigration cachent leurs origines. Sylvie Vartan tait sa naissance en Bulgarie d’un père d’origine arménienne et d’une mère hongroise. Les Chaussettes noires, à l'exception d'Eddy Mitchell, sont tous rapatriés d’Algérie. Les artistes qui ne cachent pas leurs origines les revendiquent pleinement et expriment leur nostalgie dans une musique pour un public spécifique. Cheikha Rimitti et Slimane Azem deviennent des stars du raï en France. En parallèle, le phénomène yéyé est lancé lorsque 200 000 jeunes se retrouvent place de la Nation pour le concert organisé par le magazine Salut les copains le 22 juin 1963.

Affiche du concert Rock Against Police donné pour les jeunes immigrés et prolétaires des banlieues, à Paris, dans le 20e arrondissement, le samedi 19 avril 1980. Dessin de Last Siou © Last Siou - Collection François Guillemot - Photo © Bertrand Huet / Tutti

À Paris, les immigrés ne commencent à revendiquer haut et fort leurs origines qu'à l'aube des années 80. Le festival Africa Fête, organisé par Mamadou Konté en 1978, propulse sur le devant de la scène Youssou N’Dour, Sélif Keitha ou encore Papa Wemba, fiers de leurs origines. Les questions d'égalité et de discrimination deviennent centrales pour la culture jeune et immigrée dans les années 80. Des concerts Rock Against Police sont organisés en 1980. Directement inspirés du mouvement britannique Rock Against Racism, ces concerts dénoncent spécifiquement les violences policières dans les banlieues, dont les descendants d'immigrés sont victimes. 

 

Des villes mondiales

“Destroy Man et Johnny Go, Concert et battle Fêtes et Forts, Cité des Francmoisins à Saint-Denis”, juillet 1985 © Willy Vainqueur

Au cœur des années 80, le monde s’ouvre et les artistes se déplacent pour enregistrer avec des producteurs étrangers. L’idée de la permanence de l’immigration s’est installée et la musique devient un enjeu social et politique. En 1985, le conseil du Grand Londres soutient le Carnaval de Notting Hill et le ministère de la Culture français participe au financement du “Concert des potes” (ou “Fête des potes”) place de la Concorde. Des groupes de musique comme Téléphone, Indochine ou encore Steel Pulse se succèdent sur scène pendant une douzaine d’heures le 15 juin dans le cadre de cet évènement organisé par l’association SOS Racisme autour du slogan “Touche pas à mon pote”. Quatre ans plus tard, le défilé du bicentenaire de la Révolution Française met en avant la scène musicale africaine avec le musicien français d’origine béninoise Wally Badarou à la direction musicale.  

 

Si le punk anglais est relayé dans les émissions et magazines de musique français, le rap arrive de son côté par l’intermédiaire des immigrés et des banlieues. Il conquiert les ondes radio et se popularise grâce à l'émission H.I.P. H.O.P. diffusée en 1984 sur TF1. Le rap devient alors la bande-son des revendications d’une nouvelle génération pauvre ou issue de l’immigration mais tournée vers l’international. La dimension multiculturelle de ces deux villes leur permet d’accéder au rang de capitales mondiales.

 

Exposition Paris-Londres. Music Migrations, à découvrir au musée national de l'Histoire de l'immigration jusqu'au 5 janvier 2020.

Palais de la Porte-Dorée,

293, avenue Daumesnil,

Paris XII.

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