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La pop chic et psyché de Paul Prier, homme de l'ombre de Charlotte Gainsbourg et Christine & The Queens

MUSIQUE

Musicien pour Christine & The Queens, Charlotte Gainsbourg et Woodkid, performeur pour Saint Laurent et fanatique du design des années 70, le Français Paul Prier défend son premier EP solo, Punctual Problems, entre pop chic, jazz psyché.

Paul Prier – “Hard To Be Myself When I'm With U”

Enfoncé dans un fauteuil de son propre salon parisien, Paul Prier guette le début de l’interview comme un athlète sur les starting-block. La conversation débutera par une erreur : “En réalité mon nom se prononce Prié, à la française, et non pas Prayer. Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude. Ça sonne moins dandy anglais mais c’est comme ça.” La pièce anachronique donne envie d’en savoir davantage sur le maître des lieux de 37 ans. On s’attarde sur la jaquette écarlate de The Man-Machine, album emblématique du groupe allemand Kraftwerk rangé derrière lui. On découvre un élégant clavier Rhodes. On remarque une photographie de l’acteur Jean-Pierre Marielle extraite des Caprices de Marie, long-métrage de 1970 signé Philippe de Broca, “un cinéaste aux dialogues pas très woke,” précisera le musicien.

 

Pianiste pour Charlotte Gainsbourg, Woodkid ou Christine & The Queens dans leurs tournées live et ex-membre du duo parisien Toys, Paul Prier a délaissé les compositions électroniques obscures et parfois maussades. Récente signature du label Recherche & Développement (Jacques ou Miel de Montagne), il défend aujourd’hui son premier EP solo, Punctual Problems, dont le nom reprend “une expression légère qui n’existe pas vraiment”. S’il était un véritable individu, ce disque de six titres ressemblerait à “un type complexe mais plutôt sociable”. Entre pop chic, jazz psyché et mélodies fuyantes de flippeur, Punctual Problems célèbre le design des seventies en s’inspirant aussi de Superstudio, un collectif d’architectes italiens dont les collages fantasmagoriques proposaient des édifices imaginaires. En bref, “quelque chose d’ordonné dans un bordel ambiant”. Rencontre.

 

Numéro: Vous préférez passer sur NRJ ou sur Nostalgie ?

Paul Prier : Sur Nostalgie. [Rires] Même si je le prendrais un peu mal. J’ai beaucoup d’affection pour la musique que je faisais il y a quelques années mais, lorsque je l’écoute aujourd’hui, je me rends compte qu’elle reste ancrée dans une certaine époque, celle des années 2010. Une musique électronique influencée par Mount Kimbie, cette scène UK un peu planante et compliquée à définir. J’ose espérer que mes récentes compositions resteront actuelles dans dix ans… Je me force à ne pas être influencé par “l’ère du temps”.

 

Pour son défilé homme automne/hiver 2023, la maison Saint Laurent a fait appel à SebastiAn, Charlotte Gainsbourg… et vous. Avez-vous reçu la proposition par mail un beau matin ?

J’ai reçu un simple coup de téléphone. Anthony Vaccarello cherchait un pianiste pour une performance live, au milieu de la Collection Pinault. J’ai fait beaucoup de concerts dans ma vie mais, ce coup là, j’ai eu un peu peur pour ne rien vous cacher. Les mannequins défilaient autour de moi, tout était parfaitement millimétré… le niveau d’exigence est tel que vous n’avez vraiment pas le droit à l’erreur. D’autant que la plupart des défilés sont maintenant filmés et retransmis en streaming dans le monde entier. C’était magnifique. Et je suis assez fier de l’avoir fait. Imaginez : vous êtes au piano, vous essayez de rester concentré, et soudain, vous croisez le regard de Pedro Almodóvar assis en front row… Vous ne faites pas trop le malin.

Paul Prier - “Interchange Part I”

Il vous arrive encore d’être impressionné par d’autres artistes ?

Bien sûr ! Cela doit être terriblement triste de n’être impressionné par personne… Je crois d’ailleurs que Christine & The Queens est l’un des artistes qui m’a le plus marqué. C’est la première personne avec laquelle je me suis retrouvé embarqué dans une immense tournée. J’ai vécu l’engouement progressif autour de son projet et, en quelques mois seulement, il a vraiment explosé. En termes de performance scénique, Christine est vraiment impressionnant, il a toujours porté le show. J’ai vu la naissance d’un succès, quelque chose d’assez fascinant qui est aussi livré avec la peur qui va avec : personne n’est prêt à devenir une star du jour au lendemain. Psychologiquement cela doit être vraiment difficile à gérer. En ce qui me concerne, je suis passé de mon salon à la scène de Coachella… c’était fou.

 

Vous avez également accompagné Charlotte Gainsbourg ou Woodkid sur scène. Vous souvenez-vous de vos plus grands plantages ?

Ce sont exactement ces petites catastrophes que je reprends dans le clip du morceau Hard To Be Myself When I’m With You, le premier titre de l’EP. J’ai souvent eu la phobie improbable de me briser tous les doigts avant de monter sur scène. En revanche, je me suis vraiment bloqué le cou en plein concert de Charlotte Gainsbourg. J’étais totalement coincé et incapable de bouger. J’ai fini totalement incliné, face au public, dans une position improbable, pour sauver les meubles. Si ça vous intéresse, j’ai également fait une crise d’allergie terrifiante lors d’un autre concert. J’éternuais, je pleurais, je transpirais… Un véritable enfer.

 

N’avez-vous jamais rêvé d’être une popstar ?

Non, je n’en ai jamais rêvé… Mais je vous mentirais si je vous disais que je n’en ai strictement rien à foutre. Quand vous faites de la musique et que vous vous exposez au public, vous attendez toujours une certaine reconnaissance. Si la dimension “star” n’est pas forcément ce qui m’attire, le fait de faire de la pop était peut-être un moyen de me réconcilier avec mes vieilles ambitions : je rêvais de devenir pianiste classique ou pianiste de jazz…

 

La musique n’est donc qu’une suite de désillusions extraordinaires ?

Je pensais être fait pour ça. Mais je me suis rendu compte que c’était bien plus compliqué que ce que je pensais. J’étais jeune et plein d’espoir, Chopin, Beethoven et Bach étaient mes idoles d’adolescents. Puis j’ai constaté que je n’étais même pas à 1% du niveau nécessaire pour mettre un pied dans ce milieu. Je me suis retrouvé face à des gamins de dix ans de moins qui jouait cent fois mieux. Il est impossible pour un artiste de ne pas se faire de films. Surtout lorsque vous recevez quelques compliments. Mais un million de morceaux sont publiés chaque mois sur les plateformes de streaming. Donc lorsque votre titre est enfin disponible, il n’est qu’une minuscule goutte d’eau dans un océan gigantesque. C’est certainement pour cela que beaucoup d’artistes tombent de haut… Ils signent un contrat avec une maison de disque et récupèrent un joli chèque. Ça les rassure. Sauf que, finalement, leur disque fait un flop. Et soudainement le label est beaucoup moins motivé à l’idée de poursuivre l’aventure. Ceux qui étaient fans de vous il y a quelques mois se mettent alors à vous ignorer en prétextant qu’il n’y a plus de budget… L’artiste dira que c’est la faute du label. Le label dira que c’est la faute de l’artiste.

 

Votre morceau Interchange est scindé en deux parties. N’est-ce pas profondément anti-pop et anti-tube de proposer cela sur un EP en 2023 ?

J’ai pris cette décision avec Etienne Piketty, le patron de mon label Recherche & Développement. C’est le morceau sur lequel j’ai passé le plus de temps. Dans ces cas là, vous commencez à avoir beaucoup trop d’idées, jusqu’à devoir sacrifier certains éléments parce que vous avez trop de matière pour un seul morceau. Mais il n’y a pas de règle après tout. La seule chose que je risque c’est de sortir un titre dont le format n’est pas idéal pour les radios et les plateformes de streaming…

 

De la composition au mastering, cet EP est particulièrement soigné. Êtes-vous un homme complètement psychorigide ?

C’est drôle que vous disiez ça car j’ai l’impression que c’est plutôt l’inverse. J’ai découvert un peu tard le studio d’enregistrement et la production sur ordinateur. Techniquement, j’étais nul, je ne savais même pas comment m’enregistrer seul chez moi. En débarquant dans la pop, j’ai du désapprendre beaucoup de choses et laisser tomber mes références trop académiques. Certainement parce que ce genre musical est entre les mains d’artistes qui se foutent un peu de la théorie musicale. À juste titre. Mes oreilles étaient le seul baromètre, tout était un peu anarchique. J’arrivais parfois en studio en m’excusant… Si vous écoutiez les premières versions des morceaux, vous diriez que c’est un bordel monstre.

 

Punctual Problems de Paul Prier, disponible.

Paul Prier sera en concert au Point Éphémère le 20 avril.