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Numéro
30

Rencontre avec Pete Doherty, le rockeur repenti devenu peintre en Normandie

Musique

À 42 ans, l'ex de Kate Moss et ancienne icône trash s’est transformé en type attachant. Il a enterré ses frasques dans le tombeau des années 2000 et a trouvé refuge en Normandie, où il s'est mis à la peinture. L'une de ses toiles a même été mise aux enchères chez Artcurial…

Il semble bien loin le temps où Pete Doherty chantait, de sa voix enivrante mais déjà esquintée par les drogues, que s’il devait partir, ce serait en pensant à l’amour d’une femme [“If I have to go/I will be thinking of your love”, sur le titre Last Post On the Bugle de l’album The Libertines, 2004]. À l’époque, manager, famille, acolytes et petites amies – tout le monde, en fait – redoutaient de recevoir ce fameux coup de fil qui leur apprendrait que leur fils, leur camarade ou leur amant aurait été retrouvé mort d’une overdose d’héroïne ou de crack. Mais cette prémonition d‘un avenir fugace et compromis par les excès, les provocations et les ennuis avec la justice, a été déjouée par le rockeur lui-même, qui a prouvé qu’il avait une bonne étoile. Elle s’appelle Katia de Vidas, la peinture ou la musique… Qu’importe, elle l’a gardé en vie. Désormais marié à une réalisatrice française et, dit-on, fan de la première heure, l’ex de Kate Moss, romantique invétéré et sale gosse adulé, a trouvé refuge en Normandie, où il fait du graffiti, regarde des films noirs des années 50 ou des vieilles comédies. Son image clivante du dernier mec sur terre qui n’ait rien à faire de tout et de tout le monde a basculé. L’icône trash s’est transformée en type attachant, a enterré ses frasques dans le tombeau des années 2000 et se réjouit que l’hégémonie des tabloïds ait été ensevelie par l’ère TikTok. Alors qu’il est en pleine tournée avec le groupe qu’il a fondé en 2002, les Libertines, l’Anglais de 42 ans a vendu l’une de ses toiles plus de sept mille euros lors d’une vente aux enchères de la prestigieuse maison Artcurial, prouvant au monde qu’il n'avait pas besoin de se tuer pour être coté.

 

Numéro : En 2019, vous avez été arrêté à Paris pour une bagarre et un achat de cocaïne. Deux ans plus tard, vous avez l’image, en tout cas en France, du type qui s’est totalement lavé de ses péchés. Que s'est-il passé ?

 

Pete Doherty : J'ai été arrêté deux fois en quarante heures et, pour être honnête, j’ai eu de la chance de ne pas aller en prison ! J’ai eu beaucoup d'expériences avec les polices anglaises, suédoises, allemandes… mais je n’avais jamais eu affaire aux flics français. Ces deux jours ont été très durs, c’était comme si j'avais été renversé par un bus. Ça a changé beaucoup de choses pour moi.

 

Entre-temps, vous êtes tombé amoureux…

 

J’étais aussi arrivé dans une impasse. J’étais perdu entre la personne que je suis et mes plus vieux démons. Alors on a eu un petit tête à tête. Dans la vie, tout semble arriver de manière fortuite mais finalement pas tant que ça. Je suis tombé amoureux et oui, de très belles choses arrivent par amour.

 

Votre label, Water Music and Strap Originals, est distribué par une major française, vous vivez en Normandie, et vous êtes même devenu un mème via une vidéo où vous dites manger beaucoup de fromage...

 

[Il coupe.] Comment ça, je suis devenu un mème ? C'est un truc viral, c’est ça ? Et qu'est-ce que je dis ?

 

Vous dites passer votre temps à manger du fromage à Etretat. 

 

Oh mon Dieu, oui ! Je ne peux pas m'en passer. C'est pour ça que je suis devenu si gros. 

 

La toile "Normandie noire” de Pete Doherty mise aux enchères chez ArtCurial.

Auriez-vous imaginé une seule seconde, il y a dix ans, passer votre temps à vous prélasser, face à la mer, en Normandie ?

 

Jamais. Peut-être qu’on ne le sait pas mais que nos vies sont toutes tracées…

 

Certains disent que l’on s’assagit en vieillissant. C’est votre cas ?

 

Je dirais que j’étais assez sage quand j'étais plus jeune. En fait, le plus drôle, c’est que j’ai l’impression que cette sagesse me quitte en vieillissant… Je suis davantage confus et… Vous savez quoi ? C’est difficile de juger soi-même. 

 

[Il s’adresse à Carl Barat.] ‘Carl, tu dirais que je me suis assagi en vieillissant ?’

 

[On entend des rires.]

 

[Il reprend.] De l'avis général, oui, je suis un peu plus sage.

 

J’ai entendu que vous aviez annulé cinq interviews récemment. Vous l’avez fait par pure désinvolture, parce que vous n’aviez vraiment pas le temps ou pour cultiver une image punk ?

 

Je n’étais même pas au courant ! C’est terrible… et loin de moi l’idée de cultiver une image punk. Je n’ai plus de téléphone depuis deux ans et ça commence à devenir un problème. 

 

Pourquoi ?

 

C’était au moment où j’ai arrêté l’héroïne. À cette époque, mon manager et mes proches m’ont tout de suite prévu qu’il serait difficile, avec un téléphone, de ne pas être tenté de contacter des vieilles connaissances, des dealers, des compagnons de défonce… Et ils avaient raison.

 

Un de mes amis m'a dit que vous étiez le dernier des punks. Vous confirmez ?

 

Dites à votre ami qu'il reste quelques punks que je lui présenterais volontiers ! 

 

Lesquels ?

 

Peter Wolfe [parolier des Libertines et des Babyshambles], John Lydon [leader des Sex Pistols]… Et pas forcément des gens célèbres. Des types dans les rues de Londres, Brighton, Glasgow, Paris… L’esprit punk est bien vivant : il brûle chez certaines personnes qui sont prêtes à mourir pour ces valeurs. 

Est-ce par soif de rébellion que vous vous êtes mis au graffiti ?

 

J’ai commencé à peindre quelques toiles au pochoir. Puis en faisant le tour de la Normandie, j’ai constaté que je pouvais taguer des petits bâtiments, des fermes abandonnées, des entrepôts désaffectés… Mais ma probation n’était pas terminée alors j’ai préféré ne pas prendre de risque.

 

Vous jouez les Vincent van Gogh, à peindre des fleurs dans les champs ?

 

Je pourrais, mais je n'ai pas la patience et la discipline pour le faire. Je passe du temps assis dans les champs et dans la forêt mais avec un livre, parfois une guitare, jamais avec une toile. Mais peut-être un jour, quand je gagnerai un peu plus d'argent et que je réaliserai mon rêve : acheter une ferme à Étretat. 

 

Vous lorgnez dessus depuis longtemps ?

 

Peut-être. Mais je tiens à ce que ce soit privé. Quelques maisons à Etretat sont très curieuses, on se croirait à la Nouvelle-Orléans. C’est un peu gothique, avec des balcons en bois, des sculptures un peu mystiques…

 

Vous croyez aux mythes ?

 

Les mythes, les fables, les folklores, les superstitions, les comptines, les porte-bonheur et les sortilèges, la magie des bois sombres et sauvages… J’y crois fort.

 

En Dieu aussi ?

 

C'est parfois difficile d'avoir une vision claire de lui, mais de temps en temps je pense qu’il est la… Pas vous ? 

 

Les toiles de Pete Doherty sont visibles à la galerie Chappe, 21 rue Chappe, Paris 18e.

L'album The Fantasy Life Of Poetry & Crime, de Pete Doherty et Frédéric Lo, sortira prochainement.