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Numéro
27 Pomme Claire Pommet Interview Consolation

Rencontre avec Pomme : "Je fais de la musique à écouter un soir d’Halloween dans la forêt"

Musique

Trois ans après le succès de son second album, le poétique et bouleversant Les Failles (disque de platine) et deux Victoires de la Musique, la chanteuse, compositrice et musicienne Claire Pommet alias Pomme, 26 ans, vient de sortir un nouvel opus, le bien nommé Consolation. Entre textes poignants sur son enfance et odes à des femmes admirées (Barbara, Nelly Arcan), la Française qui vit entre Paris et Montréal y dévoile un univers synthétique onirique, délicat et aventureux qui touche au sublime. Magnifiée par l'auteur-compositeur psychédélique Flavien Berger, cette pop de l'intime envoûte par ses expérimentations sonores féériques et ses performances vocales à fleur de peau. Rencontre avec l’une des compositrices les plus talentueuses, engagées et attachantes de l’Hexagone qui fera bientôt ses débuts au cinéma, dans La Vénus d'argent d'Héléna Klotz.

Pomme par Lian Benoit Pomme par Lian Benoit
Pomme par Lian Benoit

Numéro : Votre album s’appelle Consolation et sur Instagram, vous avez cité le titre d’un livre de l’écrivain suédois Stig Dagerman : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier… Pourquoi êtes-vous attachée à ce mot de "consolation" ?

Pomme : Ce mot est beaucoup utilisé dans l’enfance, qui est l'un des thèmes de mon album, mais moins après. C’est dommage car c’est une jolie idée. Et je pense que c'est quelque chose de positif que notre besoin de consolation soit impossible à rassasier. Ça veut dire qu’il a encore besoin d'être nourri et cela permet d’avancer. Quand on est adolescent, on se cherche et on est souvent un peu perturbé. On se dit alors, qu’adulte, ça ira mieux, qu’on se sentira bien, qu’on ne sera plus stressé, qu’on éprouvera moins de peine et qu'on aura des solutions à tous les problèmes. Mais ce serait un peu ennuyeux si on n'avait plus besoin d'être réconfortés…

 

Est-ce que la musique vous console de ce qui se passe dans le monde ?

Oui. Le processus d'écrire cet album m’a apaisé. Le simple fait d’avoir pu écrire de la musique pendant les confinements m’a fait du bien. C'était consolateur de me rendre compte que j'avais le pouvoir de transformer des émotions en chansons. Et que les gens aiment l'album à sa sortie, qu’ils en parlent, ça m’a aussi fait du bien. Mais le danger avec ce métier, c’est de penser qu'en rencontrant le succès, comme ça a été le cas avec mon deuxième album, Les Failles (2019), on règlera tous ses problèmes de santé mentale et d’anxiété.

 

Vous sentez-vous plus apaisée qu'au moment où vous avez écrit Les Failles, votre deuxième album ?

Même si ce disque participe à quelque chose de lumineux et de positif dans ma vie, je ne suis pas totalement apaisée. Quand on vit de sa passion, on a du mal à faire autre chose que ce qui nous passionne. Ça apporte tellement de réconfort, d'attention, d’amour, ce qui peut rendre rapidement accro à ce qui n’est en fait qu’une partie de la consolation, mais pas toute la consolation. Heureusement, il n’y a pas que la musique qui me console et que je cultive. Aujourd’hui, je ne veux plus tout miser sur la musique et sur mon travail. J'essaie en ce moment de mettre mes œufs dans plusieurs paniers. 

Le clip de "Nelly" (2022) de Pomme

En dehors de créer des chansons, quels sont vos autres lots de consolation dans la vie ?

Il y a en effet le label que j'ai monté : Sois Sage Musique, le livre pour enfants illustré Sous les paupières que j’ai imaginé avec mon amie chanteuse et dessinatrice Pi Ja Ma, mon chien, le potager que j’ai fait installer dans la cour d’Universal (Pomme est signée en licence chez Polydor/Universal, ndr). Tout le monde peut y aller et y participer. Il y a vraiment eu des fruits et des légumes comme des courges, des courgettes, des tomates, des concombres...

 

Dans votre univers, il y a quelque chose de très doux, de kawaï, mais aussi de la violence avec des textes qui parlent de mort et de douleur. D’où cela vient-il ?

Quand j'écris de la musique, j'écris que sur des choses que je n'arrive pas à exprimer au quotidien. Depuis mon enfance, je ne suis pas du tout quelqu'un qui communique bien, verbalement, à propos de ses émotions. Petite, j’écrivais des lettres à ma sœur que je ne lui donnais jamais, juste pour pouvoir lui dire comment je me sentais. J'aime beaucoup parler, je suis très sociable, j'adore écouter les gens parler de leurs émotions. Mais je suis incapable de verbaliser à l’oral comment mes propres émotions. C’est pour ça que j'ai développé ce truc là d'écrire des chansons, dans le but de me libérer des choses qui me rendent tristes. Le processus d’écriture de chansons est donc souvent inspiré par du chagrin, des ressentis compliqués. Et dans la vie de tous les jours, je suis une personne très kawaï parce que ça me permet de me libérer de la mélancolie. J'adore m'habiller avec des couleurs et des imprimés mignons, rigoler, monter sur des manèges à sensation jour. Je pense que si je n'avais pas ça, et les chansons, je serais trop mal et trop angoissée.

 

Votre nouvel album est beaucoup plus électronique et moins indie pop-folk que vos précédents disques. D’où vient ce virage musical ?

Disons que j'ai plus d'un tour dans mon sac et j'écoute beaucoup de sonorités synthétiques, que les chansons de Bon Iver ou de Beach House. Mon rêve, c'est de faire cohabiter plein de styles différents dans mes albums et que ce soit compris par les gens, parce que parfois, ils se fâchent si on part trop loin dans une autre direction que celle de nos débuts. Ce que je veux, c'est pouvoir sortir demain un morceau de rap qui me ressemble sans perdre mon public. Ce qui est chouette, c'est qu'à notre époque, la musique s'est démocratisée. Avec Spotify, les gens ont accès à toutes sortes de musiques différentes et on n'est pas obligé de se cantonner à un seul genre. Cela me donne l'occasion de pouvoir imaginer la musique que je veux et d'inventer un style. D'ailleurs, avec Flavien Berger, avec qui j'ai coréalisé l'album, le seul mot qu'on ait trouvé pour définir ce nouvel album, c'est la "farfadet pop". Ce terme désigne des mélodies de pop électronique avec un côté féerique et étrange. J'ai toujours envie de composer de la musique qu’on peut écouter un soir d’Halloween dans la forêt ou dans une fête foraine, bref dans un univers un peu magique.

Pomme par Lian Benoit Pomme par Lian Benoit
Pomme par Lian Benoit

Dans ce nouveau disque, vous déclarez votre amour à plusieurs personnes ou personnages comme la chanteuse Barbara dans la chanson B. ou l’héroïne japonaise Chihiro dans La Rivière. Pourquoi ?

Il y a aussi des chansons qui s'adressent à des amis très proches ou à mon chien. M'adresser à des gens comme si je leur écrivais des lettres me permet de me décentrer par rapport à mes précédents albums qui parlaient plus de ce qui se passait à l’intérieur de moi. L'album Les Failles arrivait après une rupture amoureuse et parlait de ce qui n’allait pas. Ici, je parle de ce qui nous fait du bien. Et des artistes comme Barbara, Tove Jansson, la créatrice des Moomins (des personnages de trolls ressemblant à des hippopotames et habitant un pays imaginaire prenant vie dans des livres illustrés), Lady Gaga, Dalida ou Chihiro m’ont aidée à me définir, à valider qui j'étais et à aller mieux. Comme j’avais du mal à trouver certains traits de caractère dans les personnes qui gravitaient autour de moi et que je me suis toujours sentie un peu inadéquate, je me suis créée ma cartographie de tantines. Je retrouve quelque chose de moi dans ces femmes qui me permettent de me dire : "C'est bon, je ne suis pas bizarre, complètement folle et anormale parce que Lady Gaga est là."

 

Ont-elles joué le rôle d’amies imaginaires ?

Oui, d'amies ou de tantines imaginaires. Je ressens pour ces artistes un sentiment qui se situe entre l’admiration, l’amour et l’amitié. Cela correspond à un sentiment que je cherchais à l’adolescence. Je voulais seulement avoir des histoires d’amour ne contenant rien de sexuel, basées sur la confiance ultime et dans lesquelles je me sentirais 100 % acceptée. Après l’adolescence, j'ai découvert que j'étais lesbienne et que c'est pour ça que j’éprouvais ce sentiment avec des garçons et que je n'avais pas eu de relations charnelles avec eux. Mais c'est une autre histoire...

 

Dans le clip de votre single Nelly, on entend un extrait d’une interview de l’écrivaine québécoise Nelly Arcan qui dit : "Les hommes consomment la féminité, les femmes aussi consomment leur propre féminité, et quand on se voit en photo, on perd le contrôle de son image." Pourquoi cette artiste qui s’est suicidée en 2009 vous fascine-t-elle ?

C’était une écrivaine avant-gardiste, que j’ai découverte il y a peu. Sa lecture a été un choc. Nelly Arcan anticipait dans ses livres ce qu’on vit aujourd’hui avec les réseaux sociaux en évoquant la peur de vieillir, le désir, la marchandisation des corps. Elle était obsédée par son apparence et en même temps, elle écrivait des choses brillantes sur le poids de l’apparence chez les femmes, un poids qui les détruit. Elle était très ambivalente, a eu recours à la chirurgie esthétique et a été fustigée par les médias à l’époque en raison de son allure. Les interviews qu’elles a données m’ont beaucoup parlé.

La session live Colors de "Tombeau" (2022) de Pomme

Vous êtes-vous posé, comme Nelly Arcan, des questions sur le poids de l'apparence dans notre société ?

Plus jeune, j'ai été obsédée par mon apparence, au point de faire de l'anorexie. Et lors de la sortie de mon premier album, À peu près, en 2017, qui ne me ressemblait pas du tout, je portais des robes à fleurs et du rouge à lèvres. Cela ne reflétait pas du tout qui j'étais vraiment. J’essayais d’avoir l’air différente car on me disait qu'il fallait ressembler à ça. On m'y encourageait. Mais si j'avais vraiment pas voulu pas me maquiller, j'aurais pu dire non. Sauf que quand tu grandis dans une société qui te laisse croire que ton apparence, en tant qu'être humain, est la chose la plus importante et même la seule chose qui pourra te donner accès au bonheur, c'est difficile de totalement déconstruire cette idée. Dans tous les cas, on perd. Ce n'est facile quand tu ne t’inscris pas dans les standards de beauté admis parce que, toute ta vie, tu auras l’impression de ne pas être adéquate. Et quand tu es considérée comme appartenant aux standards de beauté validés par le plus grand nombre, tu ne développes pas forcément autre chose que tes attributs physiques car tu te reposes dessus.

 

Vous sentez-vous aujourd'hui libérée de ces injonctions ?

Oui, je m'en suis énormément détaché et j'ai rencontré des gens merveilleux qui sont attirés par moi pour des raisons autres que mon apparence. Sauf que même libérée du poids accordé à l’apparence, il m'arrive encore de me demander avant un concert si je dois ou pas m'attacher les cheveux... C'est idiot.

 

Vous avez pris part à la libération de la parole des femmes dans la musique, notamment avec un message publié en 2021 sur le site Mediapart dans lequel vous déclariez avoir été victime de harcèlement moral et sexuel au sein de la filière musicale. Vous expliquez aussi qu'adolescente, beaucoup d'hommes de cette industrie vous expliquaient quoi faire et ne pas faire. Est-ce pour ne plus être manipulée que vous produisez aujourd'hui votre nouvel album, en investissant de l'argent dedans ?

Oui, je pense, même si une partie de mon cheminement reste inconscient. Mon besoin de contrôle vient sans doute du fait que quand je ne contrôle pas tout ce qui entoure ma musique, j'ai peur que ça ne me ressemble pas et qu'on me fasse faire des choses dont je n'ai pas envie. Quand j'ai commencé dans la musique, j'étais beaucoup trop jeune et on m'a forcée à accepter des choses, ce qui était très glauque parce qu'on sait très bien qu'une fille de 15, 16 ou 17 ans est malléable. L'idée d'être ma propre productrice a commencé à germer dans mon esprit après la sortie du premier album et avant la publication de mon second. Quand je me suis rendue compte que j'avais été manipulée, harcelée et été vraiment traitée comme un objet, je ne voulais plus que ça arrive encore. Être productrice de mon album et avoir payé les musiciens, les dessins de Claude Ponti (qui illustrent le disque) ou encore le studio représentent une sorte de Graal pour moi, en raison des traumas de mon passé. Je suis très heureuse d'y être arrivée et d'être maîtresse de mon univers, de ne plus avoir à faire de compromis.

 

"Consolation" (2022) de Pomme, disponible sur toutes les plateformes. Pomme sera prochainement à l'affiche de "La Vénus d'argent" (2023) d'Héléna Klotz.
Pomme par Lian Benoit Pomme par Lian Benoit
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