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L'interview FaceTime avec... la pop star Róisín Murphy

Musique

Depuis 25 ans, à travers son groupe Moloko puis sa remarquable carrière solo, la chanteuse Róisín Murphy ne cesse d'apporter sa pierre à l'édifice d'une pop en mutation, explorant sans cesse de nouveaux territoires musicaux mais aussi visuels. Avec son nouvel opus “Róisín Machine” sorti ce vendredi 2 octobre, l'Irlandaise de 47 ans revient à ses premières amours : la danse et le disco. Rencontre.  

Nous avons quitté Róisín Murphy il y a quatre ans avec ses albums Hairless Toys et Take Her Up to Monto, qui sont sortis à quelques mois d’intervalle. Dans ces deux opus complémentaires, la chanteuse et musicienne affichait, à nouveau, un intérêt d’exploration, sensible aussi bien aux chansons hybrides mêlant les genres qu’aux clips vidéo cinématographiques, élargissant une fois de plus le spectre déjà si vaste de la musique pop. Mais avec la sortie de son cinquième album, le 2 octobre, la chanteuse irlandaise de 47 ans revient à ses premières amours : la piste de dance. Tout au long de ses dix titres, Róisín Machine nous entraîne dans l'atmosphère moite des clubs, où ne compte plus que le son, les lumières et les danseurs endiablés. Imprégné aussi bien du funk et du disco que de la house, l’opus traverse sans hiérarchie ni nostalgie les années 70, 80, 90. Avec un regard neuf porté par le chant et les paroles optimistes de la chanteuse, l’album est complété par la production affûtée de Richard Barratt – alias Crooked Man ou DJ Parrot –, invité pour l’occasion à signer son propre album de remixes. Quelques mois avant sa sortie, la chanteur dévoilait déjà dans son salon, quelques extraits lors de performances ”faite maison”, comblant les heures d'ennui et d'immobilité imposées par le confinement. À Numéro, la chanteuse confie depuis ce même salon, à Londres, les coulisses de son nouvel opus, son côté “machine” et ses désirs de cinéma.

 

 

Numéro : Vous avez vraiment égayé le confinement avec vos performances à domicile. Vous avez littéralement transformé votre salon en scène de concert. Comment avez-vous réussi à y mettre un tel niveau de production ?

Róisín Murphy : En réalité, c’était une très petite production. Nous étions deux, mon copain et moi. Toute la partie visuelle était déjà prête pour une série de lives que j’avais fait dans des clubs et warehouses. Il s'agit donc d’une reprise d’un mixage visuel et de pistes vocales live, tout cela à partir d’un ordinateur.  C’était un peu dans l’énergie spontanée du moment, et c’était agréable de se rapprocher du public, au sens propre comme au sens figuré, en me montrant de plus près… comme au cinéma.

 

Vous avez toujours été très doué pour raconter des histoires et proposer des concepts à travers des vidéos, des costumes, des paroles… Quelle histoire racontez-vous dans ce nouvel album ?

L'histoire commence au début des années 90 à Sheffield, une ville industrielle du nord de l'Angleterre. À l’époque, il y avait un esprit funk que l’on retrouvait chez la plupart des musiciens de là-bas. Avec mon ami DJ Parrot, nous avons eu de nombreuses conversations autour du disco et de tous ces morceaux dub down édités et rallongés pour les clubs. Notre idée du disco est assez large : j’y intègre aussi bien Depeche Mode que Sylvester. Les visuels de mon album font donc références à ce moment où tout s’entrechoquait, où toutes les cliques étaient dos à dos devant la table de mixage pour pousser la musique un cran plus loin. Après avoir vécu dans une petite ville irlandaise puis à Manchester, j'ai quitté Sheffield à 29 ans pour venir à Londres, et cet album parle aussi de cela : quitter une ville pour une autre.

Róisín Murphy - Narcissus (Official Video)

Le disco est devenu le thème principal de ce nouveau disque. D'où vient d'après vous cette nostalgie des années 70-80, dans votre propre musique mais aussi plus généralement dans la musique pop contemporaine ?

Je ne vois pas tant cela comme de la nostalgie que comme un certain “révisionnisme”. Cela a commencé il y a dix ans, dès que nous avons commencé à en parler avec DJ Parrot et que nous nous demandions : “qu’est-ce qu’il y avait dans la musique d’avant que l’on a perdu depuis ?” Nous étions au début d'une ère de révisionnisme concentrée sur la scène dont nous venions, mais aussi sur celle de New York, Chicago, Detroit, Londres… Si nous avions fini le disque à cette époque, notre musique se serait peut-être rapprochée de ce que faisaient Hercule & Love Affair ou encore Azari & III. Cependant, notre musique a aussi une touche Sheffield, qui s'accompagne d'une plus grande dureté et d'une certaine rigueur minimaliste.

 

 

“Je suis une machine douce : nourrissez-moi d'amour ou je tombe en panne !”

 

 

C’est votre cinquième album studio mais seulement la première fois que vous intégrez votre prénom à son titre. Róisín Machine, c’était pour rappeler l’esthétique industrielle ?

En partie, mais c'était aussi pour faire référence à la machine créative que je suis devenue au fil des ans, à force de tout faire : de la direction artistique à l’écriture musicale et la réalisation de vidéos, bref, la gestion de tout ce bordel ! [rire] Je pose mon empreinte sur tout ce que je fais et contrôle tout ce que je peux contrôler, c’est là d’où vient la part de machine en moi. Mais je suis une machine douce : nourrissez-moi d'amour ou je tombe en panne !

 

Le titre d’ouverture de l’album, Simulation, est sorti il y a sept ans, tandis que le titre final, Jealousy, est sorti il y a cinq ans. Quelle est cette étrange chronologie ?

Ces deux titres ont été produits par DJ Parrot, tandis que mes deux derniers albums étaient intégralement produits par Eddie Stevens. À l'époque où j'ai sorti ces albums, je courais après Maurice Fulton pour qu’il travaille avec moi. Une fois qu'il a accepté, nous avons fait Incapable, puis Murphy's Law et Narcissus. Une fois ces trois titres prêts nous avons décidé de faire un album, dans lequel ils ont été bien sûr édités, allongés ou raccourcis pour lui donner sa fluidité d’ensemble. Mais l'album n’est qu’une facette du projet : les remixes de DJ Parrot, Crooked mixes, sont aussi une partie importante de l’histoire. Ils ont été réalisés avec l'idée que chaque morceau peut vivre au-delà de la version studio présente sur l’album. C'est une autre façon de s'adapter à l'idée du dub club qui installe une autre ambiance, un autre espace de plaisir !

Dans vos paroles, vous semblez très explicite, dévoilant une forte ambition et un désir d'indépendance.  Sont-elles autobiographiques ?

J'ai un profond respect pour les chansons qui fonctionnent sur la piste de danse, ce sont celles qui m'ont le plus touchées dans ma vie. J'essaie de ne pas être trop directe et explicite, car je veux absolument divertir et faire plaisir quand je chante. Pour moi, le plaisir vient de l'esprit, de la complexité, de plusieurs nuances d'émotions, comme un bon vin où l'on a des notes très acides et des notes très douces. Comme mes chansons, beaucoup de bonnes choses ne sont pas belles sur le papier : si , par exemple, vous notez les composants d'un parfum que vous aimez, il peut être très déroutant pour vous de découvrir qu'il y a du tabac ou de la pisse dedans ou même de l'andouillette ! [rires] Mais c’est cela qui lui donne ce côté aigre-doux qui nous plaît tant.

 

 

“Je suis amoureuse du visage humain.”

 

 

Cela fait maintenant 25 ans que vous évoluez dans l’industrie musicale. J'ai lu que vous vouliez vous lancer dans la réalisation de films.  Comment envisagez-vous votre avenir ?

Je ne veux jamais arrêter la musique, elle reste au cœur de tout ce que je fais. Mais je veux effectivement me concentrer davantage sur le cinéma après mes cinquante ans, et j’en ai 47 aujourd’hui. Je prends un plaisir incroyable à réaliser des vidéos et je me sens vraiment à l'aise en dirigeant une équipe. J’ai cet intime désir de débloquer ou aider à faire émerger chez l’autre une performance, de la regarder au microscope et l'aider à grandir. Et je suis amoureuse du visage humain, je suis fascinée par ce que l’on peut voir dans une personne. C'est la première chose dont vous avez besoin en tant que réalisateur ! Je pense que cela se fera assez naturellement, comme pour ma musique, en fonction des personnes qui entreront dans ma vie ces prochaines années. Je serai pragmatique dans ce que je peux et ne peux pas faire, mais j'ai déjà une grande histoire en tête qui me vient de mon enfance en Irlande, entre 1975 et 1985. C'est une saga familiale sur dix ans, qui impliquera de remonter dans le temps pour planter le décor : ce projet aura besoin de beaucoup d’acteurs, de beaucoup de musique et de beaucoup d’alcool, mais cela parlera aussi de religion, de politique, du jazz, bref, de tout ! [rires]

 


Róisín Murphy, Róisín Machine, disponible depuis le 2 octobre chez Skint Records.