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29 Octobre

SOPHIE, l’ovni du défilé Louis Vuitton

 

À l’occasion du dernier défilé Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière a placé sous les feux des projecteurs cette musicienne transgenre inclassable. L’occasion pour le grand public de découvrir un ovni musical, artiste pop emblématique de l’ère digitale, qui fusionne les styles, les influences et les médiums pour inventer de toutes pièces l’identité qui est la sienne et marquer le passage définitif au XXIe siècle.

Par Thibaut Wychowanok

Début octobre, pendant la Fashion Week de Paris, dans la cour Carrée du Louvre, un écran de plusieurs dizaines de mètres projetait une silhouette féminine, nappée de noir. S’y dévoilait bientôt le visage de SOPHIE, artiste et musicienne transgenre née à la fin des années 80, qui n’a de cesse de bouleverser les codes de la pop music. À l’occasion du défilé printemps-été 2020 de la maison Louis Vuitton, son directeur artistique Nicolas Ghesquière avait spécialement invité l’Écossaise à revisiter sa vidéo It’s Okay to Cry. Un à un, les mannequins défilent devant cette figure androgyne et magnétique aux boucles rousses. SOPHIE psalmodie, sur fond de ciels orangés et bleutés retravaillés digitalement, qui se métamorphosent en une tempête astrale peuplée d’éclairs ahurissants.

 

Tout l’art néo-pop de l’artiste est convoqué à l’écran : sa voix pitchée [soumise électroniquement à une altération qui en modifie le timbre] qui rappelle les divas de la dance des années 90, son esthétique volontairement lisse, accrocheuse et manufacturée, revendiquée comme “publicitaire” par la musicienne, et sa fascinante capacité à dévoyer
tous les codes mainstream pour créer un objet musical et artistique non identifiable, un véritable ovni à mi-chemin entre l’art contemporain et la culture populaire. À l’issue du show, Nicolas Ghesquière donnait quelques informations sur ce phénomène pop encore méconnu en France : “SOPHIE est une artiste britannique, issue de la scène underground, qui a réalisé pour Louis Vuitton une version en forme de sérénade postmoderne de l’un de ses titres.

“It's Okay To Cry” de SOPHIE

Postmoderne, SOPHIE l’est à tous points de vue. Apparue sur les radars de la musique underground en 2013 avec son single Nothing More to Say, la musicienne connaît rapidement un succès d’estime avec sa pop hard-core, orgie éclectique mêlant la trap, le hip-hop poisseux issu d’Atlanta, l’EDM [electronic dance music], les expérimentations bruitistes façon Arca (producteur de Björk et de FKA twigs). “J’ai passé mon enfance à écouter des cassettes de musique électronique”, expliquait-elle dans une interview accordée à l’hebdomadaire en ligne féministe Lenny Letter. Quand ce n’était pas son père lui-même qui l’entraînait à sa suite dans des rave-parties à Glasgow...

 

 

“On doit absolument faire ce qu’on ne peut pas ne pas faire. Certes, je pourrais faire de l’art, mais il est certain que jamais je ne pourrai me passer de faire de la musique.” 

 

 

Exfiltrée à Berlin, SOPHIE se laisse porter par son instinct et entame une carrière musicale au sein du groupe punk Motherland aux côtés de l’artiste Matthew Lutz-Kinoy, avant de laisser s’épanouir à Los Angeles d’autres facettes de son talent. Étudiante en école d’art inscrite dans la section sculpture, SOPHIE se laisse alors convaincre, sur les conseils de son ami, de reprendre le fil de sa carrière musicale. Il y a un an, elle confiait ainsi à Numéro : “Matthew Lutz-Kinoy [récemment exposé à la galerie Kamel Mennour à Paris] m’a fait prendre conscience que j’étais une musicienne, c’est lui qui m’a aidée à comprendre qu’on doit absolument faire ce qu’on ne peut pas ne pas faire. Certes, je pourrais faire de l’art, mais il est certain que jamais je ne pourrai me passer de faire de la musique.

“Ponyboy” de SOPHIE

Avec ses morceaux Bipp, puis Lemonade et Hard en 2014, et enfin son album Product en 2015, SOPHIE allie aisément les deux, sculptant le son comme de la glaise. L’artiste construit ses titres selon des formats pop, tout en les contaminant avec des sons synthétiques et bruitistes. Chaque texture semble ainsi comme retouchée par un Photoshop musical.
Je dois admettre que mes rendus en matière de sculpture étaient horribles, confiait-elle. Désormais, je me contente de sculpter le son.” Avec la reprise en 2015 de l’un de ses titres pour accompagner une publicité McDonald’s, l’ironie postmoderne est à son comble. L’artiste qui détourne les codes de la société de consommation (ses vidéos et ses visuels s’amusent de cette esthétique plastique et pop) infiltre le système pour mieux le pervertir et le pousser dans ses retranchements à travers une imagerie ultra léchée et ultra retouchée.

 

Le corps de la musicienne devient lui-même un enjeu et un instrument mis au service de ce projet. Longtemps, SOPHIE a en effet choisi de se tenir dans l’ombre, allant jusqu’à inviter une drag-queen pour jouer sa doublure et la remplacer lors d’un DJ set filmé. En 2017, avec la vidéo de It’s Okay to Cry, elle se présente enfin au grand jour et s’affirme en tant que transgenre. Jusque-là, d’ailleurs, les rumeurs allaient bon train sur sa réelle identité. À tel point que la musicienne Grimes s’en prit même à elle, affirmant qu’elle s’appropriait les codes de la féminité – par son nom en premier lieu – alors que SOPHIE était un homme.

“Faceshopping” de SOPHIE

J’ai toujours été visible, avait répliqué l’artiste dans nos colonnes. J’ai toujours eu un visage et un corps. Se livrer dans les médias devrait être pour chacun le résultat d’un choix personnel, en aucun cas une obligation, et l’on ne devrait jamais avoir à se justifier.” Avant d’ajouter : “La transidentité est la seule chose qui me semble réelle ou importante pour le moment. Je me sens proche de Tzef Montana [performeur, mannequin et activiste queer] et de ma famille, mais je ne souhaite pas être associée à un mouvement ou à un groupe. Nous sommes tous uniques, et chacun de nous porte un regard singulier sur le monde.

 

L’un des mantras de SOPHIE : “Le passé n’est pas sexy, seul le futur l’est”, pourrait parfaitement s’appliquer aux collections de Nicolas Ghesquière qui n’a eu de cesse de transporter la mode vers le XXIe siècle. Que le créateur l’ait choisie pour son dernier défilé ne doit rien au hasard : les deux artistes partagent cette démarche postmoderne consistant à hybrider pour mieux dépasser les références du passé et créer, chemin faisant, un futur innovant, repoussant les limites du connu. La collection qui défilait dans la cour Carrée du Louvre réinventait ainsi, à l’ère technologique, des références fin XIXe siècle très Art nouveau. “Cette période fut très intéressante d’un point de vue artistique, confiait le créateur, en termes d’émancipation de la femme notamment.” Un terrain partagé avec SOPHIE, nouvelle coqueluche des grandes stars féminines et féministes de la pop, de Madonna à Lady Gaga, de Charli XCX à MØ.

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