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21 Octobre

Trap : la musique d'Atlanta se réinvente au Maroc

 

Expression d’un pays en plein bouleversement, le hip-hop et sa version contemporaine aux mélodies sombres et nappes de synthé, la trap, connaissent un succès retentissant auprès de la jeunesse marocaine. Des artistes comme Issam, Shayfeen, Madd ou Tagne se réapproprient les codes de ce son d’Atlanta pour créer leur propre musique, tout en regardant le reste du monde droit dans les yeux. Avec son nouvel album, “Safar”, le collectif Naar dépeint le Maroc sous ses traits les plus sincères. En musique comme en images.

Par Brice Bossavie, Photos Mouad Abillat

Vue de Casablanca.

À la fin d’une décennie, on a souvent tendance à tirer des bilans. En observant la création artistique des années 2010, il faudra se pencher sur l’importance de la trap dans l’en- semble de la production musicale mondiale. Ce phénomène issu d’Atlanta, États-Unis, pourrait être présenté comme une sous-division du rap. Menaçantes et stimulantes, ses basses vrombissantes et ses cymbales dédoublées forment un habillage sonore incitant à l’arrogance et à l’autocélébration, qui aura autant façonné le rap de ces années-là (Drake, Migos, Travis Scott) qu’influencé d’autres genres musicaux comme la chanson ou la musique électronique. Un raz-de-marée sonore qui aura particulièrement marqué certains territoires : la France évidemment, second marché mondial en terme de rap, l’ensemble de l’Asie (Japon, Corée, Chine...) mais aussi un autre pays, situé, lui, au sud de la mer Méditerranée.

 

 

Le rappeur Tagne, qui a débuté sa carrière à 15 ans, à Casablanca.

Le rappeur Fell'G, de Casablanca, signe “Mula” avec le rappeur grec Kareem Kalokoh sur l'album “Safar”.

Depuis dix ans, la jeunesse du Maroc vibre au son du trap avec Shayfeen, Madd, Toto, Issam..., nouveaux représentants d’une forme de liberté artistique au sein du royaume. Diffusés en radio mais surtout écoutés sur YouTube, ils cumulent des millions de vues. Comment expliquer une telle effervescence musicale ? Sans doute parce que le Maroc est, à la base, un territoire de rap qui a vu trois générations se succéder. La première vague (Casa Crew, Don Bigg) connaît le succès début 2000 via des textes portés sur l’engagement sociétal. La seconde, plus hybride, décloisonne le genre au début des années 2010 : Shayfeen, formé de Shobee et Small X, 7Liwa ou Dizzy Dros vont ouvrir de nouvelles portes à la troisième génération.

 

 

“Pour 200 euros et en trois heures d’avion, tu te retrouves propulsé dans une esthétique musicale et visuelle extrêmement puissante.”

Issam

Comme son modèle américain, le rap marocain est aussi inventif qu’il est diversifié : Issam, jeune rappeur de Casablanca, mélange sonorités trap et musique raï. Tagne, 22 ans, réalise une musique à base d’egotrips américains, tandis que Fell’G, de Casablanca lui aussi, s’inspire de rappeurs réputés pour leurs textes avec du fond (Kendrick Lamar, J.Cole). Dans ses sonorités, le rap marocain puise ainsi ses influences dans la trap américaine, mais y rajoute une touche maghrébine : on y entend des mélodies arabisantes, des chants inspirés du traditionnel chaâbi, tandis que les textes évoquent les réalités du Maroc, entre désir d’ailleurs et insouciance d’une jeunesse ultra-connectée. Il en ressort un véritable écosystème musical, calibré pour résonner à travers le pays et dans le reste du monde... si une industrie musicale se développait tout autour. Malgré sa création artistique florissante, le rap marocain souffre en effet d’un manque de structures pour l’accompagner dans le pays : les maisons de disques sont presque inexistantes, les salles de concerts peu développées, et le système de rétribution financière bien moins rigoureux qu’en France.

 

ISSAM — “Caviar”

C’est l’une des raisons principales de la naissance du collectif Naar : fondée en 2018 par le directeur artistique Mohamed Sqalli et le photographe Ilyes Griyeb, cette structure basée entre Paris et Casablanca a pour objectif “de faire avancer la création musicale artistique contemporaine arabe pour la rendre internationale, lui donner autant de chances de s’exporter que la musique occidentale”, expose Mohamed Sqalli. “Il y a actuellement un vrai intérêt pour la culture arabe dans l’art en général, mais les gens n’ont pas toujours les bons objets culturels en face.” Depuis quelque temps, l’esthétique du monde arabe est en effet en vogue dans les milieux créatifs. Le clip Territory du groupe français The Blaze – tourné à Alger – reçoit des récompenses dans le monde entier, Cardi B s’affiche à dos de chameau en robe abaya dans le clip de Bodak Yellow, tandis que les soirées électro arabes se répandent à Paris. Une utilisation des codes de la culture arabe, qui, si elle part d’une bonne intention, tend aussi à donner une vision simpliste de la région. Ce que Naar veut combattre à travers son dernier projet, sans doute le plus ambitieux depuis sa création.

Issam, de Casablanca lui aussi, s’est fait connaître en 2018 avec sa chanson “Trap Beldi”.

Le rappeur marocain Damost, qui signe le titre “Haschich” avec le Néerlandais Narco Polo sur “Safar”.

Le rap marocain, de plus en plus demandé – Dosseh, Lacrim ou Laylow ont invité des rappeurs marocains sur leurs récents disques –, est prêt à prendre une autre dimension. Ne lui manque plus qu’un élément déclencheur, que l’album de Naar est en passe d’impulser. Mohamed Sqalli : “Beaucoup de musiciens ou de photographes ont compris que c’était intéressant de se rendre au Maroc, parce que pour 200 euros et en trois heures d’avion, tu te retrouves dans une société complètement différente avec une esthétique musicale et visuelle extrêmement puissante. Sauf que souvent, il y a une forme d’opportunisme là-dedans, comme s’ils allaient chercher un arôme à mettre sur un produit fini. C’est ce qui nous a poussé à créer Naar : pour utiliser de manière la plus naturelle et sincère l’esthétique de notre pays.

 

 

Safar, Barclay/Def Jam Recordings, disponible.

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