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Numéro
11 Warpaint

Rencontre avec Warpaint, le groupe de rock californien qui mêle glamour hollywoodien et aura underground

Musique

Après six ans d’absence, l’un des groupes de rock les plus aventureux et fascinants de ces dix dernières années, les Californiennes de Warpaint, publient le lumineux et passionnant Radiate Like This. L’occasion de parler avec le quatuor très arty de trip dans le désert, de Taylor Swift, d’Harry Styles, de pop music et de lassitude face aux réseaux sociaux.

À ses débuts, le groupe de rock indépendant féminin de Los Angeles Warpaint, formé en 2004 un jour de Saint-Valentin, ne cessait d’être l’objet de qualificatifs intrigants, mais réducteurs, de la part des critiques musicaux. On surnommait le collectif comprenant Emily Kokal (chant, guitare), Theresa Wayman (chant, guitare), Jenny Lee Lindberg (bassiste) et Stella Mozgawa (batteuse) "les sorcières emo rock" et "les pythies californiennes." Ou bien on voyait en elles les petites sœurs turbulentes et sombres des Cocteau Twins, de Siouxsie and the Banshees et de The Cure. Réputées difficiles en interview, elles incarnaient une sorte d’aristocratie mystique de l'art-rock qui fricotait allègrement avec Hollywood. L’actrice Shannyn Sossamon (The Holiday, Les Lois de l'attraction) a fait partie du groupe. Plusieurs membres de Warpaint ont joué dans des films et elles ont eu des amours célèbres. L’acteur controversé Vincent Gallo, le musicien prodige John Frusciante, membre des Red Hot Chili Peppers, et le clippeur culte Chris Cunningham (qui a travaillé pour Björk, Aphex Twin et Madonna) figurent parmi les anciennes flammes des musiciennes.

 

Cette mythologie très branchée et ultra cool (les photos du quatuor ressemblent à un lookbook des boutiques Urban Outfitters) a parfois éclipsé la puissance musicale du groupe. En trois albums, les musiciennes n’ont pourtant jamais cessé de limiter les frontières du rock. Leurs mélodies, complexes, empruntent autant à la new wave qu’au post-rock, à la synthpop et au folk spectral. Les quatre artistes parviennent, avec une certaine magie, à tisser des mélodies envoûtantes qui reposent sur de multiples strates d'harmonies vocales sensuelles et de nappes de guitares hypnotiques. Les Américaines ont aussi prouvé qu’elles excellaient autant dans les hits évidents (leur tube pop New Song, qui comptabilise douze millions de vues sur YouTube) que dans les mélopées vaporeuses plus "ambient." Les stars "alternatives" ont, pour ne rien gâcher à l'affaire, affûté leur charisme "live" presque chamanique en tournant avec Depeche Mode, The xx, Harry Styles et MGMT. Alors que sort leur quatrième album, le lumineux et atmosphérique Radiates Like This, on a rencontré dans un bar parisien les deux principales chanteuses du groupe, Emily Kokal et Theresa Wayman, qui se sont avérées beaucoup plus amicales, solaires et bavardes que la légende qui les entoure ne le laissait présager.

Numéro : Le titre de l’album Radiate Like This ("Rayonnes comme ça" en français) et sa pochette, qui montre un ciel coloré, semblent indiquer que vous êtes dans un mood plus lumineux qu’à l’accoutumée…

Emily Kokal : Le titre de l’album vient de l’une des chansons de l’album, Melting. Cela peut résonner de différentes manières mais il traduit pour moi quelque chose d’assez ouvert, chaud et optimiste. La pochette est une photo prise en avion par le père de ma fille, qui a deux ans et qui est née le premier jour du confinement à Los Angeles (elle se tient sagement sur les genoux de sa mère au moment de l’interview). On était en train de se rendre au Mexique quand il l'a shootée. Elle rappelle le ciel qu’on a vu dans le désert de Joshua Tree, dans le sud-est de la Californie, où l’on s’est retrouvées avec les autres filles pour enregistrer ce nouvel album. L’énergie du disque vient en grande partie de ces paysages qui nous entouraient là-bas. L’espace et la nature m'ont aidée à me concentrer et à canaliser mon trouble du déficit de l'attention. C’était un environnement plus propice à la création que la ville, pour moi.

Theresa Wayman : Cette virée dans le désert a permis de mettre plus d’espace et de clarté dans notre musique. Cela a aidé à y incorporer des éléments plus atmosphériques, certaines vibrations sonores. Pour la photo de la pochette, qui implique une certaine distance et un recul, elle invite à voir les choses du quotidien avec une autre perspective. C’est une thématique majeure des paroles de notre nouvel album. Si on dézoome un peu par rapport à une situation dans laquelle on est empêtré, on se rend compte que beaucoup de détails peuvent alors changer. Tout rayonne plus avec une vue plus étendue. Et on rayonne plus à plusieurs que seul.

 

L’une de vos chansons s'intitule Send Nudes. Une autre, Champion, parle d’empuissantement et du fait de vouloir se dépasser.  Vous avez déclaré à son sujet : “Il s’agit d’être un champion pour soi-même et pour les autres. Nous sommes tous dans le même bateau, la vie est trop courte pour ne pas viser l’excellence dans tout ce que nous faisons.” Vos textes semblent plus explicites qu’avant…

Emily Kokal : Oui Send Nudes est parfaitement explicite…(rires). On supplie quelqu’un pour qu’il nous envoie des photos de lui nu. On a en effet essayé d’être un peu plus compréhensibles et directes que sur nos précédents albums dans nos nouveaux textes. 

 

Ces dernières années, vous avez multiplié les aventures solos et les échappées belles. Theresa, vous êtes à L.A et avez sorti un album solo et lancé une ligne de lingerie. Emily, vous avez passé votre temps entre L.A, l’Oregon et Joshua Tree, embrassé une nouvelle spiritualité et sobriété et collaboré avec des artistes comme le rappeur Saul Williams. Jenny Lee a déménagé en Utah, travaillant sur de la musique personnelle et des peintures. Stella, qui a déménagé en Australie est une batteuse très demandée par des musiciens comme Kurt Vile ou Courtney Barnett. J’ai lu que vous aviez failli vous séparer après la sortie de votre album Heads Up (2016)...
Emily Kokal : Je ne sais pas si ça a quelque chose à voir avec l’énergie féminine qui peut être mouvante. Personnellement, il suffit que je vois un super film pour avoir envie de déménager dans la ville où se déroule l’action. Du coup, c’est parfois difficile de rester engagé dans un seul projet. Surtout que ça fait dix-huit ans que le groupe existe. On a aussi toujours voulu contrôler nos storytellings individuels, ce qu’on a réussi à faire. On est aujourd’hui de retour ensemble et on a retrouvé notre alchimie, ce qui fait du bien. Une grande part de notre magie repose sur le fait de se tenir toutes ensemble dans une pièce et de jouer. Surtout que pendant la pandémie, on a dû commencer ou finir des morceaux séparément car nous vivions dans des villes différentes. 

Vous avez déjà écrit des morceaux pour des séries (comme Made for Love sur HBO Max et Canal+) et de films (Hypnotique sur Netflix). Et certaines d’entre vous ont joué dans des films. Travaillez-vous sur vos chansons comme s’il s’agissait de BO de films inexistants ?

Emily Kokal : Oui, tout à fait. Je vois souvent des images quand j’écris une chanson. Parfois, je contemple un paysage et ça m’inspire un texte ou un son. Pour moi, le son vient souvent avec une image plus ou moins abstraite, d’un décor extérieur ou intérieur. Cela peut-être un moment précis de la journée, enveloppé dans une certaine lumière et que je prends en photo dans mon esprit. L’image me permet de raconter une meilleure histoire. J’aimerais avoir le don de synesthésie, ce phénomène neurologique qui consiste à lier plusieurs sensations. 

Theresa Wayman : Nous avons déjà joué des bandes originales en live à San Francisco mais qui n’ont pas été enregistrées. On tient d’ailleurs à faire passer un message aux cinéastes. Si vous voulez que l’on compose une BO de film en entier, on est méga partantes.

 

Vous avez tourné Depeche Mode et Harry Styles. Qu’avez-vous appris à leurs côtés ? 

Emily Kokal : Que le professionnalisme paie (rires). Cela demande beaucoup d’effort, de sacrifices et de travail de se présenter sur une scène, d’assurer le show et de renvoyer une bonne image de soi. De toujours avoir l'air en forme. Et il faut vraiment le vouloir pour réussir à rayonner à ce niveau-là. Dave Gahan doit écouter les retours dans ses écouteurs très très fort, par exemple, pendant des heures, pour s’assurer que la musique sonne bien.

 

Noel Gallagher a récemment dit que ce que chantait Harry Styles n’avait rien à voir avec la musique et le travail d’un compositeur en studio. Cela me rappelle une récente sentence de Damon Albarn proclamant que Taylor Swift n’écrivait pas ses chansons. Qu'en pensez-vous ?

Theresa Wayman : On adore Noel Gallagher, mais on n’est pas du tout d’accord avec sa vision des choses. Surtout que sur le premier album solo d’Harry Styles, il n’y a pas que des hits pop évidents mais aussi des morceaux très différents, plus profonds. Et puis il y a de la place pour tout le monde. Noel Gallagher ne se reconnaît pas dans la musique d’Harry Styles mais des milliers d’ados se sentent connectés à ce qu’il raconte. Quant à Taylor Swift, elle écrit ses chansons, et ce, depuis longtemps. En plus, écrire des chansons pop n’est pas quelque chose de facile. Tout le monde ne peut pas le faire. Il ne faut pas sous-estimer les songwriters pop sous prétexte que c’est un genre commercial.

Vous êtes peu sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas quelque chose qui vous intéresse ?

Theresa Wayman : J’ai l’impression qu’il faut en être et participer pour vendre plus de disques (l'un des morceaux de Warpaint, New Song, s'est pourtant hissé dans le top 50 de leur pays, ndr). Mais ça ne nous intéresse pas de nous mettre en valeur sur les réseaux et de poster plein de photos de nous. On vient d’un autre monde, d’une autre génération, qui a connu l’absence des réseaux sociaux puis leurs balbutiements. J’ai 41 ans, c’est peut-être pour ça que j’ai du mal à m’y mettre à fond. Je me souviens encore quand, avec Emily, on s’envoyait des mails pour communiquer. Ce qui compte le plus pour moi, c’est faire de la musique dès qu'on le peut, et le plus possible, plutôt que de clamer : "regardez-moi !."

 

Vous ne semblez jamais vous être corrompues dans un projet trop mainstream qui ne vous ressemblait pas…

Theresa Wayman : Ça fait plaisir que vous voyez les choses ainsi. Peut-être qu’on ne nous a rien proposé de trop "corrompu" ou de trop différent de notre éthique parce que les gens n’osent pas se fâcher avec quatre femmes. Ils nous voient et ils se disent sans doute : "Elles, on ne va pas les chercher à les embêter ou se battre avec elles." Mais on n'a rien contre l’idée d’être un peu challengées…

 

Radiate Like This (2022) de Warpaint, disponible sur toutes les plateformes.