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22 Biennale de Venise : au pavillon belge, Francis Alÿs fait jouer les enfants du monde entier

Biennale de Venise : au pavillon belge, Francis Alÿs fait jouer les enfants du monde entier

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Dès ce samedi 23 avril, la Biennale d'art de Venise donne le coup d'envoi de sa 59e édition, reportée d'un an en raison de la pandémie. Outre l'exposition principale “The Milk of Dreams” déployée à l'Arsenale et au pavillon central des Giardini, les expositions présentées dans les pavillons nationaux sont, comme de coutume, parmi des événements les plus attendus. Focus sur l'artiste Francis Alÿs, connu pour ses vidéos et performances mettant en exergue le apport entre l'humain et son territoire, qui investit le pavillon belge avec un projet intitulé The Nature of the Game : des enfants filmés en train de jouer dans plusieurs régions du monde, notamment au Congo, qui mettent la Belgique face à l'héritage de son passé colonial...

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Juin 2001 : la Biennale d’art de Venise inaugure sa 49e édition, portée par ses nombreuses expositions d’art contemporain, dont celles montrées dans ses dizaines de pavillons nationaux. Si la Belgique y est alors représentée par le plasticien Luc Tuymans, un autre artiste majeur du plat pays a été convié à l’inauguration de l’événement : Francis Alÿs. Peu friand d’événements mondains, l’homme refuse de se déplacer et répond en envoyant un... paon. Annoncé par une carte postale qui le présente comme “ambassadeur de l’artiste”, l’oiseau majestueux se pavane durant la semaine d’ouverture dans les rues de la Sérénissime jusqu’aux fameux Giardini, accompagné par un garde et filmé tout le long de ses promenades. Selon l’initiateur de cet étonnant projet, l’invité à plumes serait ainsi l’allégorie des protagonistes du monde de l’art qui, l’air suffisant, paradent avec fierté dans une ville transformée en foire aux vanités, auxquels il renverrait sans piper mot leur propre reflet. Vingt et un ans plus tard, la performance taquine de Francis Alÿs est loin d’avoir vexé les organisateurs de la Biennale : c’est désormais à l’artiste de 62 ans qu’incombe la prestigieuse responsabilité d’occuper pendant six mois le pavillon belge.

 

Arpenteur acharné, vidéaste de l’absurde, poète des petits riens... si Francis Alÿs s’est taillé une place à part dans le monde de l’art, c’est notamment parce que sa pratique pluridisciplinaire – films, performances, peintures, sculptures... – dénote une humilité rare autant qu’une profonde humanité. Du jour de 1991 où il a tracté à l’aide d’une laisse un mini-véhicule aimanté à roulettes pour y agréger tous les éléments métalliques rencontrés dans les rues de Mexico – où il réside depuis trente-six ans – à sa célèbre performance de 1997 durant laquelle il a poussé un bloc de glace en plein soleil pendant neuf heures jusqu’à le réduire à l’état de simple glaçon, l’artiste a longtemps été acteur de ses œuvres. Rapidement, toutefois, cet architecte de formation inclut dans sa démarche des populations locales, témoins des relations matérielles et affectives, culturelles et historiques, et bien sûr sociales et politiques qui les unissent à leur environnement.

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En 2005, inviter 500 étudiants péruviens à déplacer une dune près de Lima à force de coups de pelle simultanés lui permet d’illustrer l’expression biblique “la foi peut soulever les montagnes”. À Tarifa en Espagne et à Tanger au Maroc, des deux côtés du détroit de Gibraltar, l’artiste prouve à nouveau trois ans plus tard la puissance de l’action collective lorsqu’il invite des dizaines d’enfants de ces deux villes à avancer en file indienne dans la mer Méditerranée. Devant la caméra, ces jeunes filles et garçons, tenant chacun dans leur main une chaussure transformée en voilier miniature, dessinent peu à peu la ligne mouvante qui relie les deux continents. Derrière cet instant ludique porté par l’insouciance de ses acteurs, l’artiste évoque la tragique réalité des migrants africains rejetés à la frontière européenne, dont la jeunesse ici filmée incarne les espoirs envolés.

 

Car dans l’œuvre de Francis Alÿs, les enfants jouent un rôle clé. Élevé dans un village où, assez isolé du reste de la population, il fut amené très tôt à développer sa créativité avec ce qu’il avait sous la main, le Belge se retrouve aujourd’hui dans l’imagination enfantine et son potentiel infini. En 1999, il prend sa caméra pour filmer un garçon en train de faire rouler inlassablement une bouteille de soda d’un bout à l’autre d’une rue pentue de Mexico. Avec cette œuvre, l’artiste entame Children’s Games, sa série la plus longue à ce jour, enrichie au fil des deux dernières décennies par une quinzaine de films capturant des jeux d’enfants du monde entier. Dans l’un, deux fil- lettes jouent à l’élastique, dans l’autre, trois garçons jouent à qui enverra ses pièces le plus loin en les faisant ricocher contre un mur... Répétitives, libres, fondamentalement improductives et désintéressées, ces activités ludiques fascinent Francis Alÿs en ce qu’elles obéissent à une logique interne et à un système de règles parfois strictes, à l’image de ses propres performances.

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“Le fait de recourir aux enfants m’incite à renouveler mon langage”, confiait-il il y a quelques mois au quotidien The Art Newspaper. Tout naturellement, ces jeunes sujets sont au cœur du projet inédit dévoilé fin avril par l’artiste pour la 59e Biennale de Venise, intitulé The Nature of the Game (La Nature du jeu). Après les enfants du Népal ou du Venezuela, les nouveaux films et peintures de l’artiste s’étendent aux habitants d’une ancienne colonie belge, la République démocratique du Congo. Là aussi, sous leurs airs joviaux et innocents, ils lui permettent d’évoquer dans le pavillon les traces encore vivaces d’une Belgique dont l’Empire colonial ne s’est pas construit sans heurts. Une manière subtile d’inviter le pays à tomber sa parure de paon pour affronter son histoire.

 

 

Francis Alÿs, “The Nature of the Game”, du 23 avril au 27 novembre au pavillon belge de la Biennale de Venise.