244


Commandez-le
Numéro
14 Danh Vo, Avant L'Orage, Bourse de Commerce, Paris

À la Bourse de commerce, des arbres foudroyés reprennent vie avec l'artiste Danh Vo

Numéro art

L'artiste danois d'origine vietnamienne s'empare de la monumentale rotonde de la Bourse de commerce jusque fin avril. A l'invitation de la Pinault Collection, Danh Vo y a installé d'impressionnants troncs d'arbres foudroyés par les intempéries et engage une réflexion sur notre rapport à la nature...

Danh Vo, Tropeaolum, 2023. Danh Vo, Tropeaolum, 2023.
Danh Vo, Tropeaolum, 2023.

Au milieu de la rotonde de la Bourse de commerce, sous l'impressionnante verrière, des troncs d'arbres foudroyés par les intempéries s'élancent vers le ciel comme un dernier geste désespéré pour survivre. Installés par l'artiste Danh Vo telle un bouquet monumental - à l'échelle du lieu, ces arbres se déploient dans leur mort à travers les mutations les plus inattendues. Ils fleurissent, mais les fleurs qui surgissent sur l'installation, par touches éparses, colorées et séductrices, sont en réalité des photographies prises par l'artiste et installées par ses soins. La floraison du cadavre - la mort est un très bon terreau - annonce d'autres surprises comme ces œuvres plus anciennes de l'artiste (sculptures de bois pour la plupart) qui viennent se lover ou s'unir aux troncs comme autant de branches greffées. Ce bouquet d'arbres forme une œuvre paradoxale, mortifère et fragile, portée par l'espoir et la résilience, et plus prosaïquement par des structures de bois de construction qui soutiennent les troncs martyrisés. "Une expérience où beauté et menace s'entremêlent dans un même espace” résume la commissaire Caroline Bourgeois.

 

"Une expérience où beauté et menace s'entremêlent dans un même espace” résume la commissaire Caroline Bourgeois.

Danh Vo, Tropeaolum, 2023. Danh Vo, Tropeaolum, 2023.
Danh Vo, Tropeaolum, 2023.

Danh Vo invité de l'exposition “Avant l'orage” à la Bourse de commerce

 

L'œuvre forme en quelque sorte un manifeste philosophique de la nouvelle orientation du travail de l'artiste. Depuis quelques années, Danh Vo s'est installé dans un atelier-ferme à Güldenhof en Allemagne. Parmi un verger, des prés, des jardins ou une serre, il travaille à la réunification des significations du mot “culture”. Le soin apporté à la nature pour son développement par le jardin et le verger trouve un écho dans ce care pour la nature blessée des arbres de la Bourse. Il y développe tout autant sa culture, de la nature, en l'occurrence sa connaissance des fleurs de son jardin qu'il recense méticuleusement par des photographies légendées à la main de leur nom scientifique. C'est ici que se trouve l'origine de la série de photos de fleurs à la Bourse de commerce - cette fois-ci réalisée chez un fleuriste. A rebours de la culture occidentale, Danh Vo déjoue l'opposition entre nature et culture. L'art - objet culturel par excellence - retrouve en elle son berceau. C'est dans le jardin de Güldenhof que l'artiste a commencé à jouer avec des sculptures historiques, souvent des objets d'église en bois, disposés de cet environnement. Elles y renouent avec leur nature élémentaire.

 

A la Bourse de commerce, si plus rien n'est totalement naturel, rien non plus n'est complètement culturel. Les troncs d'arbres ont été traités pour pouvoir être exposés. Ils sont installés selon les choix de l'artiste. Les structures qui les soutiennent, les œuvres qui semblent naître comme des appendices, jusqu'aux cadres des photos, sont faites d'un même bois - même si l'origine de ce bois diffère (on y reviendra). Nature et culture se façonnent ainsi l'une l'autre dans un cycle de vie et de mort infini. Cet environnement que déploie Danh Vo déjoue tout autant l'horizontalité de la peinture classique de paysage perçue à partir d'yeux d'homme. Le bouquet d'arbres est comme déstructuré, partant dans tous les sens. L'homme peut s'y déplacer sans jamais pouvoir l'englober de son seul point de vue. Et si une structure humaine persiste, celle des structures de bois de construction, cette grille ne semble venir qu'en appui et pour soigner - dénuée dans ses intentions de toute volonté d'imposer son pouvoir. Le décentrage est total. Et si la nature est domestiquée, c'est parce que nous partageons avec elle la même maison, le même domus.

Détail d'une photo de fleur au sein de l'installation de Danh Vo. © Numéro Détail d'une photo de fleur au sein de l'installation de Danh Vo. © Numéro
Détail d'une photo de fleur au sein de l'installation de Danh Vo. © Numéro

Danh Vo ou quand grande histoire et intime s'entremêlent

 

Artiste danois d'origine vietnamienne, Danh Vo fuit son pays par bateau en 1979 avec ses parents réfugiés catholiques. Cet évènement fondateur nourrira une œuvre marquée par l'idée du déplacement et du décentrage, justement, autant que par une fine compréhension des strates complexes de l'histoire comme en témoignait sa grande exposition au Guggenheim à New York. Danh Vo élabore depuis ses pièces à partir de fragments qu'ils déplacent et réassemblent pour manifester des relations plus que pour juger. Une démarche que résume la commissaire Caroline Bourgeois avec le terme de “faire avec. Faire avec ce que nous portons et ce que nous trouvons, faire avec toutes les contradictions qui nous entourent et restent en nous.” Danh Vo fait donc avec ces troncs d'arbres foudroyés dans les forêts françaises. Et avec les hasards de la vie et de son histoire personnelle. Il en va ainsi du bois à l'origine des structures de constructions et des cadres de l'exposition. Il y a quelques années, Danh Vo découvre que le fils de Robert McNamara, secrétaire d'état de la défense des Etats-Unis sous Kennedy et architecte de la guerre du Vietnam que sa famille a fui, est propriétaire d'une ferme durable en Californie. Il acquiert son bois de noyer noir. En 2012 déjà, il achetait aux enchère certains objets de Robert McNamara pour les inclure dans ses expositions. Histoire géopolitique et intime se voyaient ainsi entremêlés par un geste de déplacement d'objets - du politique vers l'artistique - et de réappropriation. Les objets, au-delà de leur fonction et de leur beauté, sont avec Danh Vo réinvestis de leurs histoires, réactivées, disséquées et réassemblées pour en dévoiler toutes les dimensions, refusant de séparer la familial du politique, la petite et la grande histoire. 

 

Tropeaolum, une installation de Danh Vo à la Bourse de commerce - Pinault Collection, Paris. Jusqu'au 24 avril.

Danh Vo, Tropeaolum, 2023. Danh Vo, Tropeaolum, 2023.
Danh Vo, Tropeaolum, 2023.