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Dites-le avec des fleurs : l'art floral très politique de Kapwani Kiwanga & Taryn Simon

Numéro art

Ce nouveau Numéro art, couvrant l'actualité artistique d'octobre 2020 à mars 2021, ne pouvait ignorer le contexte actuel. D'un côté, une pandémie mondiale à laquelle la globalisation a servi de tremplin. De l’autre, un agenda politique bouleversé (de haute lutte) par des questions trop longtemps ignorées : le sort fait aux minorités et aux femmes, notre regard sur la colonisation et l'esclavage, notre rapport au corps et au genre... En réalité, ces sujets ont depuis longtemps été embrassés par les artistes. David Hammons a créé ses premières œuvres féroces sur la place de la communauté afro-américaine il y a quarante ans. L'historienne de l'art Muna El Fituri rappelle dans ce numéro toute la puissance de son travail. Et les peintures de Miriam Cahn n'ont pas attendu le drame actuel pour crier l'importance du corps confronté à ses propres facultés de résistance. La critique d'art Elisabeth Lebovici et le philosophe Paul B. Preciado en offrent une analyse éclairante. Les pièces de Kapwani Kiwanga (lauréate du prix Marcel Duchamp il y a quelques jours) et de Taryn Simon, sur lesquelles nous revenons ici sont, elles aussi, traversées par toutes ces problématiques. Leur point commun ? Refuser l'art à message, didactique et autoritaire, qui sous couvert de bien-pensance ne fait que délivrer des lieux communs. Elles n'oublient pas la puissance de l'art : donner forme à un monde d'incertitudes et d'ambiguïtés. N'y cherchez pas de réponses, vous n'y trouverez que des questions.

 

Taryn Simon, “Agreement establishing the international Islamic trade, finance corporation, Al-bayan palace, Kuwait City, Kuwait, May 30, 2006”, de la série “Paperwork and the will of capital” (2015). Impression jet d'encre et texte sur papier d'herbier, cadre en bois, 215,9 x 186,1 x 7 cm.
Courtesy of Gagosian Gallery and Taryn Simon. Photo : Nicolas Brasseur

Bien avant que la pandémie actuelle ne rende tangible à l'extrême la mondialisation et ses conséquences, Taryn Simon s’intéressait en 2015 à la réalité concrète des échanges internationaux. Sa célèbre série Paperwork and the Will of Capital présentait ainsi 36 photographies d’étonnants bou- quets de fleurs, reproductions fidèles de compositions florales réalisées à l’occasion de la signature de grands traités internationaux. L’Américaine expliquait alors : “Je trouve ces photographies hilarantes. Ces fleurs sont les témoins muets de décisions prises par des hommes. La fleur incarnant souvent la féminité, on la voit ici... réduite à la seule fonction décorative.” Les femmes, pots de fleurs de la mondialisation?

 

Les natures mortes florales se sont particulièrement développées dans la peinture néerlandaise du XVIIe siècle. Par le luxe du bouquet, les classes supérieures affichaient leur pouvoir et leur statut social. Sont apparus alors des bouquets “impossibles”, réunissant sur la toile des spécimens ne fleurissant pas à la même période, ni sous les mêmes latitudes. Aujourd’hui, ces bouquets sont possibles. L’économie mondialisée permet de réunir ces fleurs au même endroit, au même moment. Pour réaliser sa série, Taryn Simon a importé 4000 spécimens des Pays-Bas, cœur de ce marché où s’échangent chaque jour plus de 20 millions de fleurs. “Le système capitaliste ne connaît aucune limite, nous expliquait-elle en 2016. La nature elle-même semble contrainte de se plier à sa volonté. Il rend possible n’importe quel fantasme. Cela entraîne d’autres questions: à quoi pouvons-nous rêver si tous nos fantasmes sont possibles? Quel sera le prochain fantasme réalisé par le capitalisme si celui-ci ne connaît aucune limite ?”

 

Depuis début octobre, Kapwani Kiwanga, finaliste puis lauréate du prix Marcel Duchamp 2020, présente au Centre Pompidou son projet Flowers of Africa , initié en 2013 à Dakar et présenté en 2014 à la galerie Poggi. S’intéressant à la présence de fleurs lors des événements diplomatiques liés à l’indépendance des pays africains, la Franco-Canadienne a fait recréer des compositions florales, de réels bouquets qui flétrissent aussi vite que les promesses de liberté et de réelle indépendance. Peut- être parce que “ces hommes qui signent ces accords pensent pouvoir contrôler l’évolution du monde avec des mots et un bout de papier, reléguant la nature à l’état de simple décoration”, nous confiait Taryn Simon à propos de sa propre série. La nature reprend toujours ses droits.

Kapwani Kiwanga, “Flowers for Africa : Nigeria” (2014). DAGP Kapwani Kiwanga/Courtesy Galerie Jérôme Poggi