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Numéro
28

Le retour en grâce de Johan Creten, le céramiste longtemps boudé par le monde de l’art

Numéro art

Longtemps dédaigné par le milieu de l’art, l’artiste contemporain amoureux de la céramique connaît aujourd’hui un spectaculaire retour en grâce.

“8 Gods – The Ring” (2015-2016). Grès émaillé, 170 x 45x 45 cm. Gerrit Schreurs & Johan Creten Studio. Johan Creten/ADAGP Paris 2021, collection privée, Belgique.

Son exposition à la Villa Médicis à Rome n’avait pu accueillir le public que quelques jours avant que ne se referment tristement les lourdes portes sur la cinquantaine d’œuvres rassemblées pour l’occasion. Elle vient, fort heureusement, de rouvrir et sera prolongée jusqu’au 23 mai. À Paris, cet hiver, c’est aussi l’une de ses grandes sculptures en céramique colorée qui accueillait les visiteurs de la nouvelle galerie d’Emmanuel Perrotin, avenue Matignon. Après avoir longtemps été marginalisé par le milieu de l’art, peu enclin à goûter les joies de la céramique, son matériau de prédilection, l’artiste est aujourd’hui célébré pour les mêmes raisons, cité même, souvent, comme un formidable précurseur. À 57 ans, Johan Creten a le triomphe modeste, mais apprécie l’ironie de ce retournement de situation, qui ne change finalement pas grand-chose au déploiement patient de son œuvre singulière et poétique.

 

 

Dans La Gloire de Van Gogh – Essai d’anthropologie de l’admiration, la sociologue Nathalie Heinich classe Van Gogh dans une catégorie qu’elle définit comme celle des “grands singuliers” et – sans prétendre, naturellement, à l’équivalence de l’un et de l’autre – on reprendrait volontiers ce terme à propos de Johan Creten. Pas uniquement, bien sûr, en raison de la garde-robe flamboyante de ce dandy assumé, qui dit quand même avoir été frappé de découvrir, dans les années 80, que le milieu de l’art était uniformément habillé de noir, mais plutôt, de manière générale, pour avoir mis un point d’honneur à ne jamais rien faire comme tout le monde, de toute façon conscient, très tôt, de n’être pas dans la norme.

“Vague moyenne pour Palissy” (2008-2011). Grès chamotté et émaillé de Sèvres, 55 x 50 x 90 cm. Creten Studio/ Photo : Guillaume Ziccarelli.

Il est né en 1963 à Saint-Trond, une ville de 40 000 habitants de la région flamande, en Belgique, et connut le sort de bien des petits garçons maigres préférant la musique classique au sport. Raillé, maltraité par ses camarades, il fabriqua un jour une figurine avec du papier d’aluminium et la brandit à bout de bras face à son agresseur régulier, lui disant que si celui-ci le frappait encore, cette figurine viendrait hanter ses rêves. Cela sembla efficace, et il en conclut que l’art et une bonne histoire avaient le pouvoir de changer les choses.

 

 

L’art devint, selon ses propres termes, sa “manière de survivre, et il ne rechigne jamais à raconter son histoire, celle qui fonde les extravagantes sculptures en céramique polychrome émaillée, aux couleurs stupéfiantes, qu’il réalise aujourd’hui encore sans précipitation – appelant de ses vœux un art plus lent et moins hystérique. Creten ne manque pas de souvenirs de son enfance et les évoque volontiers, certainement pas par impudeur ou par fascination pour l’anecdote, mais parce que ces réminiscences sont aussi un moyen d’accéder à l’univers étrange de son œuvre, qui, par ailleurs, offre peu de prises à la raison, mais beaucoup d’espace à l’imaginaire. À commencer par le souvenir du cercueil de son grand-père menuisier – cercueil confectionné par ce grand-père lui-même et qui était posé dans la cuisine familiale – arborant à sa surface les outils de son métier qu’il avait sculptés dans le bois.

 

 

“Je ne réalise pas des pamphlets. Je ne réalise pas des œuvres qui vous sautent si violemment au visage que cela devient insupportable de les apprécier. Mes pièces sont belles car la beauté nous aide à regarder des choses que nous ne daignerions pas regarder autrement.”

 

 

Un autre de ses souvenirs convoque M. et Mme Léonard, un couple d’antiquaires qui s’était pris d’affection pour ce gamin de 11 ans semblant doué pour les arts, l’ayant vu peindre sur le trottoir, devant une boutique de fournitures pour peintres (le propriétaire de celle-ci, ayant noté qu’il venait chaque jour chercher des crayons de couleur ou des tubes de peinture à l’huile, l’avait en effet invité à s’installer devant son magasin les jours de braderie). Il rendit ainsi visite aux Léonard tous les mercredis, durant plusieurs années, écoutant leurs récits sur tous les objets de leur collection, histoires qui donnaient à sa fantaisie de nombreux points d’appui. Dans le catalogue de son exposition à la Villa Médicis (dont il fut pensionnaire en 1996) Johan Creten a d’ailleurs glissé leur portrait photographique, discrètement, parmi d’autres images, dans sa biographie.

“8 Gods – The Mirror” (2015-2016). Grès émaillé, 163 x 48x 48 cm. Gerrit Schreurs & Johan Creten Studio. Courtesy of Almine Rech, Bruxelles.

La commissaire de l’exposition romaine était l’épatante Noëlle Tissier, qui lui donna déjà l’une de ses premières expositions personnelles, en 1991, à Sète, et l’accompagna durant toute sa carrière – les singuliers, en général, se reconnaissent entre eux et se quittent rarement. Et c’est à Sète que, récemment, il établit sa résidence secondaire. Décidément, Creten semble soucieux de boucler les boucles de son destin et, aussi, de fabriquer des happy ends à ses histoires, de les rendre définitivement belles et poétiques. Ses œuvres fonctionnent pareillement : “J’ai toujours adoré ce pouvoir qu’ont les œuvres de nous raconter des histoires. Tous ces récits s’entremêlent avec l’Histoire, les événements en cours, les événements historiques, les choses du passé et peut-être aussi celles du futur.

 

 

Lorsqu’il entra à l’Académie des beaux-arts de Gand (dont il sortit diplômé en 1986), il constata que tous les ateliers étaient accaparés par des foules de peintres... tous sauf un, qui n’était occupé que par deux vieilles dames. C’était l’atelier de céramique, et le destin, une fois encore, se mit en marche. C’est cette discipline qu’il choisit, à une époque où, en effet, elle n’avait pas les faveurs du monde de l’art contemporain – un détail pour ce “grand singulier”. “Je n’ai pas choisi la facilité. Il n’a jamais été question pour moi de prendre la voie la plus commode. Être artiste, cela exige que vous preniez position.”

 

 

 

Le chemin qu’il prit, en effet, ne fut pas très emprunté, sachant qu’il n’eut jamais aucun complexe vis-à-vis du décoratif ou de la beauté, un choix pas nécessairement approuvé par l’art contemporain à la fin du XXe siècle. De la beauté, il dit qu’elle est “un cheval de Troie”, quelque chose qui facilite l’accès à plus de profondeur. Encore davantage aujourd’hui où les œuvres d’art en général valorisent essentiellement leurs prétendus messages politiques : “Je ne réalise pas des pamphlets. Je ne réalise pas des œuvres qui vous sautent si violemment au visage que cela devient insupportable de les apprécier. Mes pièces sont belles car la beauté nous
aide à regarder des choses que nous ne daignerions pas regarder autrement. Mon travail est le reflet du monde qui nous entoure dénué d’agressivité ou d’irrespect à l’égard d’autres opinions,
mais qui reste un regard porté sur le monde qui nous entoure.

“Glory Spring” (2019). Grès émaillé et lustre or, 103x 80 x 20 cm.

Creten découvrit rapidement que la pratique de la céramique était aussi synonyme de liberté parce qu’elle s’accomplit avec de la terre et que “de la terre, il y en a partout, et j’ai mes mains pour la façonner”. De fait, il voyagea sans cesse : Amsterdam, Miami, Rome, ou les confins du désert mexicain où il vécut sept mois dans une petite maison aux fenêtres sans vitres, tout cela lui valant le surnom de “Clay Gypsy” (“le Gitan de l’argile”). De fait, il connaît tous les fours de potier du monde et, depuis une dizaine d’années qu’il utilise aussi le bronze, toutes les fonderies du monde. À la regarder d’en haut, son œuvre, déployée sur une trentaine d’années, semble remarquablement homogène. Elle est marquée par l’apparition de nouvelles séries, comme Odore di femmina (1998) ou War Games (2017), mais déploie avec grâce le même univers, les mêmes stratégies, et, surtout, le même pari. Il se joue dans le four de cuisson, à 2 200 degrés, et dans la réaction plus ou moins imprévisible des émaux qui composent la couleur. Imprévisible, mais de mieux en mieux maîtrisée, car les années ont conféré à Creten une spectaculaire virtuosité pour affronter les mystères de la cuisson des émaux. Quelques gouttes tombées ici ou là se révèlent, au bout du processus, de magiques accidents, qui s’accrochent aux reliefs complexes des formes. Ces formes se présentent à nous simplement et l’on y voit clairement un buste de femme ou un tondo, mais un examen minutieux révèle que toutes ces formes sont faites de milliers de boutons de fleur, de moules ou d’insectes sculptés, émaillés, comme de petites particules formant une matière.

 

 

Les sculptures sont souvent installées sur des socles en céramique émaillée eux aussi, qui voisinent curieusement avec les “points d’observation” dont, depuis quelque temps, il parsème ses expositions. Ces petits sièges en céramique colorée, sur lesquels on peut s’asseoir, sont destinés à ralentir la visite du spectateur et brouillent avec un malin plaisir la distinction jugée inopérante entre le grand art et l’utilitaire. “À l’ère d’Instagram, la question est :
comment parvenir à arrêter le visiteur ne serait-ce que trente secondes ?
” dit-il. Un seul plot favorisera la solitude du spectateur, un groupe de deux encouragera l’échange de l’un avec l’autre, un ensemble plus important invitera, peut-être, à la discussion avec des inconnus. C’est qu’il faut du temps pour embrasser ces œuvres très peu littérales, qui font confiance à l’inspiration du spectateur. Creten est, comme je le suis, convaincu qu’un titre ne sert qu’à ouvrir des portes, et pas à cadrer sévèrement l’imaginaire. “Je vous donne une sculpture et un titre, à vous de voir.

 

 

Pourquoi décida-t-il d’intituler son exposition romaine I Peccati, “Les Péchés” ? Et les 8 Gods qu’il présenta en 2017 à la Galerie Almine Rech de Bruxelles ne renvoient assurément pas aux dieux grecs : The Mirror, The Knife, The Boy, The Ring, The Bird... sont autant de noms visant à nourrir l’imaginaire du spectateur, pas à établir un sujet à traiter. En conséquence de quoi ses œuvres, aujourd’hui, s’imposent à nous comme de grandes bouffées d’air pur dans un art souvent rendu irrespirable par ses nouveaux conformismes. Il faut accepter que ces formes résolument belles n’aient rien de précis à nous dire, mais nous invitent à penser, sérieusement, profondément, à toutes sortes de choses. Tandis que l’art appelle, de plus en plus, une lecture univoque, Creten cultive, avec panache et dextérité, l’ambiguïté. Que voulons- nous voir dans ses portraits de femmes voilées ? Il évoque la Femme au voile (1943) de Matisse. Voulons-nous voir de funestes évocations historiques dans son grand oiseau noir qui ressemble à un aigle ? C’est un cormoran, qui renvoie aux chouettes, chauves-souris et coqs qui peuplent aussi sa production. Il faut, pour aborder cette œuvre, nous reconnecter avec notre sens poétique, et nous défaire de nos tics prétendument politiques. Et puis, il le dit : “On peut courir autant qu’on veut, on n’échappe jamais à soi-même.”