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Numéro
12

Le jour où Philippe Starck organisa sa rétrospective sans exposer aucune de ses créations

Numéro art

Le 12 mai 2003, l’exposition de Philippe Starck au Centre Georges-Pompidou ferma ses portes après deux mois et demi d’ouverture durant lesquels plus de 140 000 visiteurs – dont moi – firent l’expérience de l’exigence et du génie en matière d’exposition...

“Pendant vingt ans, je me suis arrangé pour qu’aucune exposition me concernant ne puisse se faire. J’en ai découragé plus d’un. L’âge venant, je me suis dit que ce serait plus drôle de la voir vivant que mort”, explique-t-il alors à propos de l’exposition. Pas tant, d’ailleurs, une exposition que, pour reprendre ses termes : “Une surexposition où j’ai mis mon cul à l’air.” Ou, pour reprendre ceux de L’Humanité du 8 avril 2003 : “Un ovni de grande envergure.”


Vingt ans après que, alors inconnu, il avait construit le premier temps parisien du postmodernisme avec son café Costes inspiré d’“une salle d’attente de troisième classe pour chemin de fer à Budapest en 1956”, le désormais célébré et populaire designer s’offrit en effet le luxe d’une exposition “rétrospective” (le mot ne fut jamais prononcé) ne présentant physiquement aucune de ses créations. Pas de socles avec des objets, pas de maquettes, pas d’esquisses, pas de vitrines, simplement onze bustes blancs sur lesquels son visage était projeté, disposés à intervalles réguliers le long d’un rideau ondulé faisant de la galerie Sud du bâtiment de Piano et Rogers un seul et unique espace elliptique de 800 m2, plongé dans la pénombre. Au-dessus de chacun des onze bustes, des écrans plats diffusent des montages où défilent les images de ses créations : des chaises, des presse-citron, des palaces, des brosses à dents... Et Starck qui parle, qui commente les images de ses créations, évoque ses enfants aussi bien que ses relations avec les industriels qui produisent ses objets.

 

L’exposition est une douce et électrisante cacophonie que couronne, en sus, la musique créée par Laurie Anderson. La parole, dans l’exposition, avait commencé dès l’entrée tandis que l’image projetée d’un Starck clown accueillait le visiteur en disant : “Venez, venez, il n’y a rien à voir, il y a tout à recevoir! Venez écouter le gros prétentieux qui dit qu’il a tout fait!” Au centre de la vaste ellipse trônait L’Ombre, une sculpture surdimensionnée, sombre, en forme de nuage, et qui avait pour ambition de représenter son inconscient. Parfois, des acteurs, élèves du Cours Florent, se glissaient parmi les visiteurs sous les traits d’“un camelot, d’un exhibitionniste au grand manteau montrant les dessous des objets, ou encore d’une amoureuse cherchant à faire partager son émotion”.


Le génial dispositif suscita des commentaires et de l’indignation. Il reste l’un des rares moments saillants de l’histoire de l’exposition comme forme. Dans Libération, le 11 mars, Starck explique : “Je voulais me servir de Beaubourg dans une stratégie de guérilla : me prendre comme un spécimen pour me détruire. C’est Starck qui est présenté, mis en pièces, ridiculisé. On marche dessus. Pour que les gens se réveillent, puissent se reconstruire!”