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01

Qui est Lynette Yiadom-Boakye, star de la peinture figurative célébrée à la Tate Britain ?

Numéro art

Jeune star de la peinture figurative célébrée par la Tate Britain dès le 2 décembre et avant, la Biennale de Venise en 2015, Lynette Yiadom-Boakye explore avec sérieux les fondements de sa discipline : expression, composition, narration, couleurs... Son regard sensible sur l’humanité, un peu voyeuriste, toujours bienveillant, capture dans ses toiles des personnages de fiction comme dans l’attente d’un événement ou d’une performance.

  • Lynette Yiadom-Boakye, “A passion like no other” (2012). Collection Lonti Ebers. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye

  • Lynette Yiadom-Boakye, “11PM Tuesday” (2010). Collection privée. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye. Photo : Marcus Leith

  • Lynette Yiadom-Boakye, “Amaranthine” (2018). Collection privée. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye. Photo : Marcus Leith

  • Lynette Yiadom-Boakye, “Nous étions” (2004). Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye

  • Lynette Yiadom-Boakye, “Complication” (2013). Pinault Collection. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye

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“J’ai pris très tôt conscience que peindre d'après nature n'était pas quelque chose qui m'attirait. J’ai toujours été plus intéressée par la peinture elle-même que par les gens. Pour moi, le fait de supprimer cette forme de contrainte m’a laissé beaucoup plus de liberté pour peindre vraiment, penser à la couleur, à la forme, au mouvement et à la lumière. Il y a quelque chose de très particulier dans les personnages que je peins malgré tout, qui les éloigne de la réalité et leur confère une forme de pouvoir que je trouve intéressante à explorer.” (Lynette Yiadom-Boakye dans Interview Magazine, 15 mai 2017.)

 

Lors d’une récente exposition londonienne de Lynette Yiadom- Boakye, j’ai vécu un moment assez gênant où je n’arrivais plus à regarder une toile, de peur de fondre en larmes. Ce tableau, c’était Choke on Fluency (2019), qui montrait un personnage masculin à l’allure androgyne, assis en bout de table, les yeux délicatement fermés, le menton tranquillement posé sur une main. Tout en lui semblait tendre vers le haut – la légère inclinaison de sa tête, ses paupières closes, ses lèvres si subtilement immobiles qu’elles donnaient l’impression de pouvoir, d’un instant à l’autre, s’ouvrir.

 

 

“Si vous choisissiez la peinture, vous aviez intérêt à avoir une sacrée bonne raison.”

 

 

Née à Londres en 1977, Lynette Yiadom-Boakye est entrée dans une école d’art à une époque où les peintres – en particulier les peintres figuratifs – devaient sans cesse justifier leur adhésion à une forme d’art considérée comme redondante. “Si vous choisissiez la peinture, vous aviez intérêt à avoir une sacrée bonne raison. Cela pouvait aller jusqu’à la honte”, confiera-t-elle plus tard à la curatrice Naomi Beckwith. Ces dix dernières années, son travail a atteint une très grande visibilité dans les plus prestigieux musées du monde : en 2013, elle fait partie des quatre nommés pour le Turner Prize; en 2015, la Serpentine Gallery lui consacre une exposition personnelle à Londres ; en 2017, c’est au tour du New Museum, à New York, d’exposer ses œuvres; et en 2019, elle est sélectionnée pour investir le premier pavillon du Ghana à la Biennale de Venise. Début décembre, la capitale britannique s’apprête à saluer son travail au travers d’une exposition monographique intitulée ”Fly in League with the Night”, à la Tate Britain.

Lynette Yiadom-Boakye, “Complication” (2013). Pinault Collection. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye

Choke on Fluency montre le portrait de quelqu’un qui semble vouloir se ressaisir, comme s’il résistait à un trop-plein d’émotions qui le submergent : la délicatesse avec laquelle il se tient le menton suggère que la sérénité n’est qu’à un battement de cils de la désintégration. Une métaphore de la peinture elle-même : l’équilibre d’une composition tenue par quelques gestes habiles, mais avec une intensité structurelle qui résonne comme un verre que l’on ferait tinter.

 

Lynette Yiadom-Boakye travaille vite – il n’est pas rare qu’elle réalise une toile en une journée – mais au prix d’un vrai labeur. Elle évoque Prince comme source d’inspiration, pour son éthique de travail : un processus inlassable, tenace, d’expérimentation et d’exploration mu- sicales. “L’idée de travailler chaque jour de votre vie comme si vous deviez mourir le lendemain est essentielle pour n’importe quel artiste. Prince en était un, véritablement. Il se levait et travaillait très dur – et c’est bien de cette vérité-là qu’il s’agit : quand l’art a tellement d’importance pour vous que vous voulez à tout prix bien faire les choses.”

 

 

“Travailler chaque jour de votre vie comme si vous deviez mourir le lendemain est essentiel pour n’importe quel artiste.”

 

 

Les personnages de fiction qui habitent ses toiles portent en eux tout leur univers. Ils sont occupés à une tâche (lire, danser, recevoir des instructions, écouter de la musique), saisis en pleine contemplation, ou surpris dans un moment plus intime de repos. Quelle relation la peintre entretient-elle avec eux ? C’est selon : voyeurisme, amitié, dialogue, omniscience. À travers ses yeux, nous posons notre regard sur un homme étendu sur un lit, qui nous adresse un sourire paresseux, comme une invitation à l’embrasser. Nous voyons deux hommes et un chat se prélasser dans l’herbe, à flanc de colline ; l’un des hommes s’est retourné, nous regardant comme si nous étions une présence incongrue. Nous assistons à des moments d’intimité : un épisode tendu autour d’une table de cuisine, avec un visage qui nous prend à témoin. Nous entrons dans quelque rituel secret, où deux hommes, en boxer couleur émeraude et justaucorps bleu ciel, pataugent dans une eau noire comme de l’encre, main dans la main...

Lynette Yiadom-Boakye, “Nous étions” (2004). Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye

Ce n’est pas qu’il lui ressemble (même s’il y a peut-être quelque chose autour des paupières), mais le portrait de Choke on Fluency me fait penser à cette fantastique actrice britannique, Sophie Okonedo, et à la très grande expressivité de son visage. Dans les toiles de l’artiste, on retrouve souvent un sens appuyé de la performance – ou, plus précisément, la suggestion d’une performance à venir.

 

 

“J’écris sur les choses que je ne peux pas peindre, et je peins les choses que je ne peux pas écrire”

 

 

Voici encore des danseurs au repos – un repos attentif : dans Confidences (2010), deux personnages masculins en débardeur blanc, jambes nues, bavardent, appuyés contre un mur; dans The Host Over a Barrel (2014), trois jeunes femmes concentrées semblent prêtes à bondir pour entrer en action. Dans le diptyque Lie To Me (2019), un homme et une femme, tous deux élégamment vêtus d’une chemise blanche et d’un pantalon noir, se font mutuellement la lecture – répètent-ils une pièce de théâtre? L’expressivité d’un geste offre plusieurs possibilités de compositions. Un aiguillon pour Lynette Yiadom-Boakye : elle sait comme personne replier les quatre membres d’un personnage dans une infinité de positions assises. Bien souvent, cette suggestion d’une performance à venir naît du fait que plusieurs protagonistes portent la même tenue. Les deux femmes qui tournoient gaiement bras dessus, bras dessous dans Willow Strip (2017) pourraient être simplement en train de danser de la country (Strip the Willow est le nom d’une danse traditionnelle écossaise) – si ce n’était le vert uni de leurs robes chasubles, ou encore l’harmonie des verts en toile de fond, permettant aux corps d’être comme englobés tout en restant distincts de l’espace qui les entoure. En réalité, l’uniformité des costumes joue davantage un rôle dans la composition que dans la narration : l’éclat des chemises blanches de Lie to Me crée une dynamique puissante entre les deux toiles, mais nous permet aussi de remarquer le traitement pictural différent accordé aux deux personnages.

 

Les tenues apparaissent aussi parfois comme les éléments d’un déguisement, évoquant ici et là des caractéristiques aviaires : colle- rettes, panaches, cols emplumés... Les figures humaines sont occa- sionnellement rejointes par des chats ou des oiseaux, créatures rat- tachées, dans la tradition narrative, à des sagesses anciennes et des significations mystiques. Muettes sur la toile, elles retrouvent une voix dans les poèmes et récits composés par l’artiste. “J’écris sur les choses que je ne peux pas peindre, et je peins les choses que je ne peux pas écrire”, confie-t-elle dans le Time Out New York du 2 mai 2017. Dans un passage de son roman policier An Officer of the Law*, un goéland et un cygne dialoguent sur la nature de la violence, évo- quant un crime qui vient d’être commis et dont ils sont les uniques témoins. Le cygne remarque alors : “D’un point de vue humain, il ne s’est rien passé de particulier. Tous les récits ne seront que fictions et suppositions.” Des fictions et des suppositions – c’est à peu près ça. Voilà ce à quoi Lynette Yiadom-Boakye nous abandonne.

 

 

Five Extracts from a Detective Novel Entitled An Officer of the Law and Some Intermittent Notes on Criminality, Lynette Yiadom-Boakye, publié à l’occasion de l’exposition “Fly in League with the Night”, du 2 décembre 2020 au 9 mai 2021 à la Tate Britain, Londres.

Lynette Yiadom-Boakye, “Amaranthine” (2018). Collection privée. Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye. Photo : Marcus Leith