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Numéro
17

Dans l'atelier de Miriam Cahn, peintre des corps troublants

Numéro art

Légende vivante de la peinture encore trop méconnue du grand public, l’artiste suisse poursuit depuis les années 70 une œuvre singulière. Les couleurs sont stridentes. Les corps se dissolvent. Ses figures interpellent, souvent avec violence... Numéro art l’a rencontrée dans son atelier au cœur des Alpes à l’occasion de ses récentes expositions à la galerie parisienne Jocelyn Wolff.

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L’art de Miriam Cahn convoque toujours l'intensité du présent. Non que les figures, les paysages, les événements soient certifiés “d’actualité”. Au contraire. Il existe parfois un long temps de latence entre les nouvelles du jour et ce qui se trace par le biais des divers médiums : crayon, graphite, aquarelle, pigments, huile, scanner, vidéo, etc. Cette attente se charge ainsi de souvenirs, de fantasmes, de fantômes, de peurs rétroactives... Et pourtant, sans cesse, un présent court à notre rencontre : celui du faire, chaque cartel en porte la date (ou les dates, quand il outrepasse une seule journée, car il faut des exceptions à la règle que se donne l’artiste) ; et aussi, celui du montrer. Orchestrant elle-même ses accrochages – même à distance, Covid-19 oblige, depuis son atelier de Bragaglia (dans la vallée de l’Engadine, en Suisse) pour les deux espaces de Jocelyn Wolff (celui de Belleville et celui de Romainville) – Miriam Cahn, à chaque fois, tient la cadence. Comme si cet arc énergétique menait son travail de la fabrication à l’exposition et plus loin encore, allant jusqu’à irra- dier notre regard et à mettre en tension réceptrice notre corps entier. Ainsi, nos corps sont littéralement exposés aux figures, à leurs couleurs incandescentes, aux situations physiques qu’elles incarnent.

Miriam Cahn, “Traümend, 6.4.95”. Aquarelle sur papier, 67 x 100 cm. Courtesy Private collection, Germany

Pour prendre un exemple, parmi les travaux sur papier présentés en avril 2020 dans la galerie de Belleville, la plupart datés de certains jours de 1994, il y avait cette figure indescriptible, sorte de crustacé- machine fait de traits et de volutes (o.t., 24.1.94). Elle est pourtant soutenue par une main, elle aussi dessinée en boucles répétées... Et on se rend compte qu’il s’agit, en anamorphose, d’un visage penché vu depuis une perspective improbable. Sa main tient délicatement sa joue, moins parce que ce visage émerge que parce qu’il risque de se dissoudre. La “physicalité” des figures sans identité ni normes sociales est sans doute l’une des raisons pour lesquelles leur situation est toujours difficile à appréhender. Que font-elles là, pourquoi sont-elles là, nues, chauves, ridées, bouche ouverte et seins dressés, dans des lieux indéfinissables? D’où sortent-elles, comment ont-elles élu domicile sur la toile ou le papier, pour qui, pour quoi contractent-elles leurs muscles ?

Miriam Cahn, “O.T., DEZ. 94”. Huile sur toile, 32 x 28 cm. Courtesy private collection, France

Une chaîne de questions posées par chaque figure et chaque association de travaux sature l’exposition de la galerie de Romainville d’une violence d’autant plus persistante qu’elle n’est ja- mais “normalisée” par un contexte, c’est-à-dire par une cause. Parfois, la coercition est décrite de façon particulièrement graphique, dans une scène de viol (White Supremacy Porn, 15.12.19), dans une arme à feu accolée à un visage, ou encore dans la frontalité d’une scène d’accouchement qui rougit de sang l’ensemble du tableau. Le bébé à demi sorti est encore attaché à sa mère par un cordon ombilical chargé en peinture, pendant que la tête, les traits du visage de celle-ci sont littéralement à l’envers (Gebären müssen, 16.6.19 et 27.10.19). Souvent, les genres sont indéfinis : ici, une figure munie d’une bouche électrique presse contre son sexe, qui rougeoie gaiement, la bouche ouverte d’une chiffe molle ; là, un corps se montre nu·e et voilé·e. Ici, un enfant est porté et tenu à bout de bras; là, une figure musclée envoie son poing fermé contre une montagne bandante; là encore, des silhouettes s’enfoncent tour à tour dans des traînées de couleurs sous-marines. Les figures de Miriam Cahn affrontent silencieusement des situations où le corps est jeté hors de soi, dans un paysage aux teintes trop stridentes pour ne pas être déjà spectral. Confronté à ses propres capacités de résistance, il demeure campé sur la toile ou le papier, c’est-à-dire présent. Le corps n’a pas fui. Il est là. Maintenant.

Le titre commun aux deux expositions successives de Jocelyn Wolff était Notre Sud. Il donne à entendre notre implication dans ces pro- cessus d’exclusions en tous genres qu’on appelle désormais des violences “structurelles” ou “systémiques”. Miriam Cahn leur donne des incarnations à la fois terriblement spécifiques et complètement indéterminées. Que leurs yeux soient dardés ou non vers nous, “ça nous regarde”. Ça nous traverse, ça nous poursuit, alors même que nous avons tourné le dos aux œuvres; et bien après.

Miriam Cahn, “O.T., 2 + 4.8.19”. Huile sur bois, 200 x 125 cm. Courtesy the artist and Galerie Jocelyn Wolff