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Que voir à ASIA NOW, la foire parisienne d’art asiatique ?

Numéro art

Malgré l’annulation de la FIAC, la foire parisienne d’art asiatique maintient son édition 2020 et accueille jusqu’au 24 octobre les galeries Perrotin, Almine Rech, Nathalie Obadia ou encore Downtown-François Laffanour, côté design, pour la première fois. Une édition dense, mais à taille humaine, qui fait la part belle à l’Inde : des œuvres de Remen Chopra (également exposée au musée Guimet) à celles de Bharti Kher chez Emmanuel Perrotin. Parmi les dizaines d’artistes d’origine asiatique présentés, Numéro art a sélectionné trois figures emblématiques : l’Indienne Zarina célébrée du Guggenheim à la Tate, l’artiste coréenne Koo Jeong A et son art du presque rien qui dit tout (on se souvient de ses expositions à la galerie Yvon Lambert à Paris), et le Chinois Ren Jian, qui fut membre du Groupe des artistes du Nord, avant de fonder le Groupe néo historique, proche du pop art, à Wuhan, dans les années 90.

 

Hashmi Zarina, Shattering Sky I, 2015
Collage de feuille d'étain et papier BFK light teinté à l'encre Sumi
monté sur papier Somerset Antique,
62,2 x 55,8 cm. Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger

ZARINA (GALERIE JEANNE BUCHER JAEGER)

EXIL ET QUÊTE SPIRITUELLE

 

Née en 1937 dans le nord de l’Uttar Pradesh, Zarina Hashmi n’a que 10 ans lorsque la partition des Indes impose une frontière entre Inde et Pakistan et occasionne des centaines de milliers de morts et l’un des plus grands déplacements de population de l’histoire (environ 12 millions de personnes). L’évènement la marque à jamais et l’exil devient l’un des thèmes centraux de son œuvre, et de sa vie, puisque l’artiste indienne initiera un cycle de voyages, qui s'enchaîneront pendant plus de 20 ans, avant de s’installer en 1976 à New York et de s’éteindre en avril dernier à Londres. 


La galerie Jeanne Bucher Jaeger a choisi de présenter des premières sculptures de Zarina en pulpe de papier, ainsi que des pièces faisant écho à la mémoire des villes où l’artiste a vécu (Bangkok, Delhi, Paris, New York…) comme à ses périples. De ses sculptures, on retiendra les références aux anciennes tablettes d’écriture et leurs formes géométriques dignes de monuments sacrés – Zarina a toujours été attachée à la spiritualité, du soufisme au bouddhisme. Ses œuvres sur papier vibrent, elles, comme une seconde peau, marquée et riche d’une vie d’exil, de conflits migratoires, de déracinement et d’un travail sensible et métaphysique sur la mémoire et la nostalgie. Particulièrement émouvantes, ses dernières œuvres nous parlent de son voyage ultime à travers d’intenses et astraux cercles parcelés de feuille d’or. 

Hashmi Zarina, Sinking Boat with a heartbeat, 2015
(Série : Refugee Camps, 2015-2016).
Collage de gravures imprimé sur papier BFK light,
monté sur papier Arches,
23,5 x 27,9 cm
Edition de 20. Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger

KOO JEONG A (GALERIE ALBARRÁN BOURDAIS) 

L’ART SENSIBLE DU PRESQUE RIEN

 

On se souvient de l’intervention de Koo Jeong A, artiste d’origine coréenne qui a fait ses études à Paris, dans une station de métro londonienne à l’occasion d’Art Night 2016. L’artiste avait répandu, au sein d’une plateforme désaffectée, une odeur très particulière issue du bois d’agar. Agréable au premier abord, presque rassurante, l’odeur finissait par agresser les visiteurs, comme infectés par sa puissance : “Lorsque cet arbre, qui nécessite plusieurs centaines d’années pour arriver à maturité, est infecté par la moisissure, il sécrète une résine qui est utilisée dans la création d’une senteur servant à rafraîchir l’air, expliquait l’artiste. À l’instar d’une odeur, les œuvres de Koo Jeong A ont cette puissance de l’invisible ou du presque visible. Lorsqu’elles sont observées avec patience, elles révèlent avec intensité un réel profondément enfoui et une expérience du temps long vertigineuse et poétique. 

 

La galerie Albarran Bourdais présente à Asia Now des dessins de ses séries “Your Tree My Answer” et “Mountains of Love”. Sur de petits bouts de papiers, l’artiste dessine l’immensité des paysages auxquels elle est confrontée : forêts, montagnes… Ainsi reproduite d’un trait presque enfantin, incertain, avec délicatesse, cette grande nature se fait le foyer accueillant de l’humanité. Rien de terrifiant ni de sublime, juste la trace du souvenir de lieux, partagée comme un mince message jeté dans une bouteille à la mer.

 

Koo Jeong A,Mountains of Love, 2019/2020,Ink on rice paper 5,7 x 9,2 cm. Courtesy Galería Albarrán Bourdais.
Koo Jeong A,Your Tree My Answer, 2019/2020,Ink on rice paper 5,7 x 9,2 cm. Courtesy Galería Albarrán Bourdais.

REN JIAN (POST FLAMAND ART SPACE)

DU LAVAGE DE VOITURE À L’HUILE SUR TOILE

 

Sur la vidéo présentée à Asia Now, Ren Jian s’agite. L’artiste nettoie sa voiture avec véhémence sur le bord de la route. Les chiffons se salissent. Ce sont les mêmes chiffons qui sont encadrés sur le mur adjacent. Ils forment en eux-mêmes des paysages abstraits qui font évidemment référence à la peinture chinoise classique. Ils ont d’ailleurs inspiré au Chinois ses récentes huiles sur toile. 

 

Durant les années 80, Ren Jian s’est fait connaître par des œuvres très marquées par la pensée mystique orientale. Lorsqu’il forme dans les années 90 le Groupe néo historique, sa pratique se déplace vers un pop art influencé par le contexte social, notamment le rapport paradoxal des intellectuels chinois à l’économie de marché et à la culture de la consommation. Depuis les années 2000, Ren Jian a approfondi son questionnement sur l’origine de l’art, matérielle (avec quoi fait-on art ?) autant qu’historique. “Les anciens artistes chinois se basant sur une tache de pluie sur un mur faisaient jouer leur imagination et créaient des images naturelles, différentes des expressions subjectives”, explique l’artiste.

Ren Jian, Taches d'eau dans la maison, série sur toile. Courtesy Post-Flamand Art Space.
Ren Jian, Taches d'eau dans la maison, série sur toile. Courtesy Post-Flamand Art Space.