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24 Le jour où Trisha Donnelly n'arriva pas à son vernissage juchée sur un cheval blanc

Le jour où Trisha Donnelly n'arriva pas à son vernissage juchée sur un cheval blanc

Numéro art

Le 22 octobre 2004, l’artiste américaine Trisha Donnelly n’arriva pas à cheval au vernissage de sa seconde exposition à la Galerie Casey Kaplan de New York...

Illustration : Soufiane Ababri. Illustration : Soufiane Ababri.
Illustration : Soufiane Ababri.

En forme de message à son galeriste, le communiqué de presse indiquait : “Cher Casey, ma prochaine exposition comprendra dessins, photographies, une vidéo (éventuellement) et quelques autres œuvres également. Aussi, il y a cette pièce qui change très légèrement chaque jour pendant l’exposition. Je crois avoir découvert une faille.”

 

En revanche, le communiqué de presse de sa première exposition dans cette même galerie deux années auparavant indiquait, au terme d’une courte liste d’œuvres (une vidéo documentaire en noir et blanc, une photo en noir et blanc, une pièce sonore diffusant sporadiquement “l’appel du hurlement d’un loup solitaire”) : “Lors du vernissage le vendredi 5 avril, l’artiste mettra en scène une nouvelle performance où, sous les traits d’un coursier à cheval, elle délivrera un message de capitulation.” Et en effet, à 19 heures, la jeune Trisha Donnelly, 28 ans, apparut costumée en soldat napoléonien et, juchée sur un cheval blanc, se mit à déclamer un texte en haranguant un peu la foule. “Soyez tranquilles et écoutez-moi. Je suis coursier. Je ne suis qu’un coursier. Mais je viens avec des nouvelles de destruction. Je viens déclarer sa fin. Si cela doit être appelé abandon, alors qu’il en soit ainsi, car il s’est rendu en paroles, pas en volonté. Il a dit : ‘Ma chute sera formidable, mais aussi utile.’ L’Empereur est tombé et il repose son poids sur votre esprit et sur le mien. Et je suis électrisé. Je suis électrisé.” Le texte, qui renvoie à la défaite de l’Empereur à Waterloo et à sa dernière nuit à la Belle-Alliance, put sembler hermétique aux Américains qui se pressaient dans la 14e Rue de Manhattan où se trouvait alors la galerie. “Tout s’est interrompu alors que la petite foule re- gardait, dans un silence stupéfait, cette apparition”, se souvient Jerry Saltz, le critique d’art du Village Voice, qui déclara : “Ce soir-là, Trisha Donnelly a volé mon cœur esthétique.” Ainsi, on peut imaginer que cet événement eut bien lieu, car nombre d’autres “performances” de Trisha Donnelly n’existèrent que dans le récit que certains en firent, parfois ayant eux-mêmes entendu le récit d’une performance qui n’eut, en fait, jamais lieu. Ces récits, orchestrés par l’artiste, construisent un mythe où le vrai et le faux n’ont plus vraiment d’importance.

 

Cette performance inaugurale resta dans les mémoires et suscita des attentes. Trois ans après son apparition sur un cheval blanc à New York, le soir du vernissage de son exposition au Kölnischer Kunstverein de Cologne, le 25 juin 2005, la rumeur selon laquelle Donnelly allait à nouveau apparaître sur un cheval blanc se répandit, de l’inauguration jusqu’au dîner : l’artiste, comme s’en souvient la commissaire de l’exposition Beatrix Ruf, quitta plusieurs fois la table, ce qui donnait à penser qu’elle préparait quelque chose. Mais il ne se passa rien.