227


Commandez-le
Numéro
30

Les orgies fantasmagoriques de l'artiste Valentin Ranger, théâtres d'êtres en mutation

Numéro art

Chaque saison, Numéro art propose avec la maison Gucci un aperçu des talents émergents qui incarnent le dynamisme de la scène artistique hexagonale. Aujourd'hui, focus sur l'artiste Valentin Ranger, dont les vidéos en 3D, dessins, sculptures et ex-voto dépeignent un univers foisonnant et coloré peuplé d'êtres vivants en mutation.

Valentin Ranger porte un costume en velours, chemise en popeline de coton et harnais, GUCCI.

À l’orée du 16e siècle, le peintre Jérôme Bosch achevait son Jardin des délices, fascinant triptyque illustrant les mythes chrétiens fondamentaux, de la création d’Adam et Ève dans l’Éden aux horreurs de l’enfer et ses âmes pécheresses. Une œuvre majeure où humains, démons et animaux géants foi- sonnent par centaines dans un décor luxuriant, pris tantôt dans les dérives de la luxure et de la gourmandise, tantôt dans celles de la colère et du châtiment. Quatre siècles plus tard, cette abondance pourrait bien trouver son écho dans le travail de Valentin Ranger : affranchi de la ferveur religieuse de son aîné néerlandais, l’œuvre de ce jeune artiste français fait elle aussi la part belle à la jouissance, au désir et à l’excès. Fantasmagorique, son monde regorge d’arbustes-spermatozoïdes, de femmes-génisses, de fruits phalliques et autres hommes-papillons qui, sans manifester la moindre hostilité, coexistent en harmonie au point de fusionner leurs corps dans des scènes euphoriques.

Valentin Ranger, “Prélude à Genesexus. Chant XY.1 : la déconfiguration de Vesale Vitruvio” (2021). Film 3D, 30 min. Composition sonore : Inès Chérifi.
Valentin Ranger, “Prélude à Genesexus. Chant XY.1 : la déconfiguration de Vesale Vitruvio” (2021). Film 3D, 30 min. Composition sonore : Inès Chérifi.

Encore étudiant aux Beaux-Arts de Paris, l’artiste n’a aucun mal à décrire le paysage qui habite son esprit comme un “immense opéra”, lui qui se destinait initialement à une carrière sur les planches. Dans son apprentissage du théâtre, le jeune homme a d’abord trouvé la confiance de s’assumer tel qu’il était, avant de se heurter aux limites du corps humain et de déplorer le manque de diversité sur scène : comme une réponse, sa pratique du dessin lui permet alors de faire apparaître les êtres qui lui manquaient, tout comme le feront ensuite l’animation 3D et la céramique. Plus complémentaires que supplétifs, tous ces médiums ouvrent à l’autodidacte autant de portes pour explorer l’infini de son propre imaginaire et en décoder les mystères, que cela transite par ses pastels et crayons de couleur ou par les plaques d’aluminium qu’il grave pour former d’étonnants ex-voto. S’il reconnaît s’inspirer de grands artistes tels que Brancusi, Jean Cocteau ou Max Ernst, Valentin Ranger ne dénigre pas pour autant l’influence des fictions populaires, de Barbie à l’univers fantastique des jeux vidéo Zelda et Pokémon. Récurrents dans ses œuvres, ses personnages agenres aux têtes en cœur incarnent à ce titre les gardiens d’un pays des merveilles hybride, dont le décor organique tout en couleurs acidulées attire le spectateur comme une friandise avant de l’y perdre.

Valentin Ranger porte un costume brodé de sequins, GUCCI.

Car derrière cette esthétique sucrée, son kitsch assumé et ses personnages accueillants se cache un versant bien plus cru – pour ne pas dire sombre. Contrepoint à leur apparente innocence et à leur vision utopique d’un monde pavé de tendresse, ses œuvres puisent en réalité dans l’extase collective des orgies, où les corps s’entre- mêlent et les tabous se lèvent. Des moments où le plaisir extrême avoisine dangereusement le risque : alors, les personnages dépeints par Valentin Ranger incarnent ces invisibles qui vivent avec des ma- ladies telles que le VIH, dont l’expérience de la jouissance s’est parfois doublée d’une condamnation à vie. Contre un monde réel qui ne saurait leur accorder une place, les œuvres de l’artiste deviennent un refuge et les ouvrent à une potentielle transformation physique. Dans la lignée d’une Donna Haraway et son Manifeste cyborg, l’artiste s’avance vers un monde post-humain où réel et virtuel, humain et nature se confondent pour ne former plus qu’un. Son prochain film s’annonce d’ailleurs comme un hommage à “ces êtres vivants qui n’ont pas réussi a muter” : un spectacle où toutes leurs voix divergentes promettent de s’accorder pour composer une exaltante symphonie.