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Numéro
01 Christodoulos Panayiotou s’affirme en Proust de l’art contemporain au CCC-OD de Tours

Christodoulos Panayiotou s’affirme en Proust de l’art contemporain au CCC-OD de Tours

Numéro art

L’artiste chypriote, remarqué à la 56e Biennale de Venise et représenté par la galerie Kamel Mennour, prend possession du CCC-OD de Tours jusqu’au 20 février 2022. Il y propose un voyage dans le temps infiniment poétique, inspiré par l’histoire des matériaux, des mythes, des icônes et des idoles de l’Antiquité à nos jours.

L'affiche originale du Lagon Bleu (1980) avec Brooke Shields et Christopher Atkins.

L'acteur Christopher Aktins photographié par Christodoulos Panayiotou (2021).

Christodoulos Panayiotou est encore adolescent lorsqu’il découvre pour la première fois Le Lagon Bleu, bluette de 1980 où deux jeunes adolescents échoués sur une île déserte découvrent avec force romantisme les mystères de la puberté et de l’amour. Le succès du film, considéré trop vite comme culte, doit surtout aux physiques de ses interprètes Brooke Shields et Christopher Atkins – la fétichisation d’acteurs de 15 ans ne crispait personne à l’époque. L’adolescent Panayiotou succombe aux charmes blonds d’Atkins. Devenu artiste, le Chypriote développe une obsession : photographier l’idole de sa jeunesse ou plus exactement, parce que ce portrait – finalement réalisé en 2021 – s’inscrit parfaitement dans sa démarche artistique, capturer le passage du temps sur le visage de l’acteur, c’est-à-dire mettre en regard le fantasme et le mythe avec la réalité bien concrète de ses rides, véritables memento mori. Telle est la logique implacable du processus bien rodé de Panayiotou : d’un côté les icônes, les idoles et leur mythologie ; de l’autre leur réalité matérielle et leur condition d’être au monde, forcément fugitive ou fragmentée. Face à la disparition et à la fragmentation comme horizon universel, l’artiste travaille à faire resurgir la mémoire. Mais loin de le faire avec le romantisme niaiseux du Lagon Bleu, Panayiotou en profite pour mettre au jour les mécanismes cachés ou invisibles à l’origine de nos icônes et idoles, et les enjeux économiques, sociaux, politiques et historiques sous-jacents. Les longues négociations avec les agents de l’acteur, les enjeux d’image associés au mythe, et les considérations financières de la production d’une telle photo passionnent autant l’artiste que le résultat final : un portrait en noir et blanc, exposé, seul au milieu d’une salle, à l’étage du CCC-OD de Tours.

“Opération Serenade”, 2012, rouleau de moquette. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. “Opération Serenade”, 2012, rouleau de moquette. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022.
“Opération Serenade”, 2012, rouleau de moquette. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022.

Si Le portrait de Christopher Atkins donne son nom à l’exposition, c’est pourtant la seule image figurative de l’exposition. Car Christodoulos Panayiotou a pris l’habitude de travailler la question du temps, de la mémoire et de l’effacement (de l’image, de l’icône, et de la matière) avec une grande sécheresse de moyens et de résultat. Toiles presque monochromes, simples blocs de marbre ou plaques de cuivre… ces œuvres conceptuelles et radicales parviennent pourtant à concentrer autant d’affects et d’Histoire que le portrait d’une star de cinéma. Le cinéma, il en est d’ailleurs beaucoup question dans l’exposition, par exemple avec cette curieuse sculpture formée d’un simple tapis posé sur le sol. Il s’agit d’un des authentiques tapis rouges utilisés lors des cérémonies des Oscars, des Grammy ou des Emmy Awards, que l’artiste récupère avant de les enrouler sur eux-mêmes. Le tapis-sculpture enserre désormais en son sein toutes les traces du passage des stars. Comme toujours, la mémoire de l’évènement fait matière chez lui. Comme si le glamour, mais aussi l’économie hollywoodienne, son contrôle de l’image, ses codes physiques s’imposant au monde, ses mythologies et sa propagande pouvaient être préservée dans un musée pour l’éternité. Avec cette série initiée en 2012, Panayiotou poursuit sa mise en lumière des objets chargés de valeur symbolique et de projections mentales collectives, et une réflexion sur le rôle de l’institution muséale elle-même : que conserve-t-on ?

A droite : “Painting”, 2019, toile réalisée à partir d'extraits de vieux vernis et impuretés issus de la restauration d'œuvres du Musée d'Orsay. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
A droite : “Painting”, 2019, toile réalisée à partir d'extraits de vieux vernis et impuretés issus de la restauration d'œuvres du Musée d'Orsay. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
A droite : “Painting”, 2019, toile réalisée à partir d'extraits de vieux vernis et impuretés issus de la restauration d'œuvres du Musée d'Orsay. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour

Ce même processus de cristallisation du temps et de la mémoire est à l’œuvre, cette fois-ci à propos des icônes de la peinture, dans ses peintures réalisées pour sa précédente exposition au musée d’Orsay. Panayiotou a collecté les cotons employés durant des opérations de restauration et de nettoyage des tableaux de la collection de l’institution parisienne. Il en a extrait une solution chimique formée à partir des vernis, repeints et saletés accumulés sur plusieurs tableaux, dont un Berthe Morisot et un Paul Gauguin. Appliquée sur une toile vierge, cette matière révèle la patine du temps tout en exprimant l’économie des conservateurs et ses enjeux : la question des repeints problématiques et parfois non assumés par les musées autant que la définition même du terme “restauration”. Restaure-t-on pour être au plus proche de l’original, quitte à repeindre certains détails ou couches, ou doit-on préserver l’état actuel ? Cette accumulation du temps au sein de la matière se joue au sein même de l’exposition : l’artiste y a installé un revêtement mural comprenant une colle active. Les particules en suspension mais aussi les traces laissées par le public au contact du mur font ainsi évoluer le papier peint du blanc immaculé vers de nouvelles teintes. Un dessin subtil du passage du temps, du public et de la vie.

“The Last Cathode”, 2020, cathodes de cuivre issues de la mine chypriote de Skouriotissa. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou. Photo. Archives kamel mennour
“The Last Cathode”, 2020, cathodes de cuivre issues de la mine chypriote de Skouriotissa. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou. Photo. Archives kamel mennour
“The Last Cathode”, 2020, cathodes de cuivre issues de la mine chypriote de Skouriotissa. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou. Photo. Archives kamel mennour

Lors d’un récent séjour à Los Angeles, Christodoulos Panayiotou découvre, au sein des studios de Colombia Pictures, un procédé scénographique étonnant utilisé à Hollywood pendant les années 30. Ce “Six Point Views” permettait, au sein d’un seul et même décor, de tourner six films simultanément, chaque réalisateur usant d’un des six points de vue différents de la scénographie. Cette idée de multiplication des perspectives et des narrations au sein d’un même espace lui a inspiré l’exposition au CCC-OD de Tours. “Un musée n’est rien d’autre qu’un Six Point Views, explique-t-il. Il s’agit d’un espace construit sur une logique de division afin d’accueillir différentes narrations.” Autour de la salle centrale se déploient ainsi les différents projets, autant de narrations parallèles et indépendantes se faisant écho, autant de productions réalisées avec la même stratégie mémorielle et les mêmes obsessions pour les mécaniques cachées et hors-champ – encore le cinéma ! – de nos mythes et icônes et pour l’histoire (chypriote) de l’artiste. Car l’espace principal accueille aussi les deux dernières plaques de cuivre produites par la mine chypriote de Skouriotissa, aujourd’hui fermée. L’artiste les avait réservées, il y a des années, afin de préserver la trace de cette exploitation qui fait la renommée de l’île depuis l’Antiquité. L’une de ces plaques sera installée à Chypre, sur le site de l’ancienne mine, l’autre dans un musée à l’étranger : une manière pour Christodoulos Panayiotou de faire écho à cette économie du cuivre destinée à l’exportation, et d’évoquer avec ce cuivre les objets archéologiques, objets utilitaires parfois créés à partir de cette matière même, qui eux aussi ont été déplacés de leur lieu d’origine pour se transformer d'objets d'usage en objets d’art dans les musées occidentaux. Les plaques elles-mêmes subissent cette transformation. Panayiotou les considère comme des sculptures-fontaines, pliées dans un geste inspiré par une pratique antique : les poignards et fers de lance étaient pliés intentionnellement à la mort de leur propriétaire pour les accompagner dans la tombe. Cette poésie du sauvetage et cette stratégie de lutte contre la fugacité de la vie s’incarnent chez lui jusque dans son propre quotidien. Il a ainsi fait reproduire en argent une mauvaise herbe qui poussait à son domicile pendant le confinement. Invasive et colonisatrice, elle est ici magnifiée par la transposition dans un métal précieux et très finement ciselé, accentuant une fragilité et une délicatesse qui lui est d’habitude refusée.

“Ioustos Sigismoundos”, 2015, plaque de rue émaillée. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
“Ioustos Sigismoundos”, 2015, plaque de rue émaillée. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
“Ioustos Sigismoundos”, 2015, plaque de rue émaillée. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour

Cet art de la transposition et du changement de perspective, appuyé sur un art de la narration poétique et mythique, n’est pas dénué d’humour. L’une des dernières pièces présentées par l’artiste tient par exemple d’un jeu complexe de “lost in translation”. Ou d’une histoire abracadabrantesque digne d’un Tintin. Le 3 mai 1876, l’historien allemand Justus SIegismund, pionnier de la graphologie chypriote, est tué dans une tombe par la chute d’une pierre. L’île s’émeut de l’évènement : travailler sur l’alphabet chypriote est une manière de valoriser la culture locale face à la culture grecque dont l’alphabet est postérieur… Chypre existant avant la Grèce : l’enjeu géopolitique est de taille. Quoiqu’il en soit, Justus Siegismund est enterré sur l’île. Christodoulos Panayiotou s’empare de cette histoire en proposant aux autorités locales qu’une rue de Limassol, à Chypre, porte son nom. Selon la loi, tout nom doit alors être apposé en alphabet grec et en alphabet latin. Et lorsqu’il s’agit d’une personnalité, le prénom et le nom sont auparavant “hellénisés”, comme une forme d’hommage. Justus Siegismund devient Ioustos Sigismoundos en alphabet grec. Pour la version latine, on garde la traduction littérale depuis le grec, au lieu du nom originel allemand. ”S’il était vivant, est-ce Justus Siegismund reconnaîtrait son propre nom dans la rue de Limassol en voyant écrit Ioustos Sigismoundos ?” s’amuse l’artiste. Sa mémoire continue ainsi d’être soumise à des couches de traduction, translittération et récits complexes, qui font toute la profondeur et la saveur des œuvres de Christodoulos Panayiotou.

 

“The Portrait of Christopher Atkins” de Christodoulos Panayiotou, jusqu'au 20 février 2022 au CCC-OD de Tours.

Ces peintures de rouille sont réalisées sur une véritable plaque de cuivre qui a subi un traitement l'empêchant de rouiller. L'artiste simule néanmoins grâce à la peinture une surface rongée par la rouille. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
Ces peintures de rouille sont réalisées sur une véritable plaque de cuivre qui a subi un traitement l'empêchant de rouiller. L'artiste simule néanmoins grâce à la peinture une surface rongée par la rouille. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour
Ces peintures de rouille sont réalisées sur une véritable plaque de cuivre qui a subi un traitement l'empêchant de rouiller. L'artiste simule néanmoins grâce à la peinture une surface rongée par la rouille. Vue de l’exposition « The Portrait of Christopher Atkins » de Christodoulos Panayiotou au CCC OD, Tours, 2 juillet 2021 - 20 février 2022. © Christodoulos Panayiotou.
Photo. Archives kamel mennour