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Quand les galeristes parlent de leurs artistes : Genieve Figgs vue par Almine Rech

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C’est grâce à Richard Prince que la galeriste Almine Rech a découvert la peinture colorée, déliquescente et peuplée de fantômes de Genieve Figgis... À l'occasion de notre série d'été revenant sur les histoires exceptionnelles entre les artistes et leurs galeristes, la galeriste parisienne, spécialisée dans l'art contemporain, dresse un portrait touchant de l'artiste irlandaise, entre amitié et admiration.

“Gentleman In A Tropical Forest” (2019), de Genieve Figgis. Acrylique sur toile, 150 X 150 Cm

Numéro art : Avez-vous vraiment découvert Genieve Figgis par l’intermédiaire de Richard Prince?
Almine Rech :
Oui, c’est vrai! En 2014, je me rends chez Richard Prince à New York. On se promène dans l’atelier et, au détour d’un couloir, je tombe sur des tableaux étonnants. J’avais peu de recul mais leur petit format me permettait déjà d’admirer le travail exceptionnel des couleurs... et ces formes étranges entre abstraction et figuration. “Imagine-toi que c’est une artiste que j’ai découverte sur Twitter il y a seulement quelques mois”, m’explique Richard Prince. J’ai aussitôt contacté Genieve Figgis sur Instagram, et je me suis rendue dans son atelier en Irlande. La première exposition à la galerie a eu lieu fin 2014, début 2015.

 

Pourquoi son travail vous a-t-il séduite?

Il y a cinq ans, la peinture abstraite était encore très dominante. Mais Genieve, avec un courage certain, ne cherchait ni à retravailler l’expressionnisme abstrait ni à s’insérer dans une “post-process painting” très en vogue, une peinture élaborée autour de process, d’impressions, de retravail de ces impressions, etc. Elle développait à la place un imaginaire très personnel, figuratif, reflétant une certaine idée du romantisme irlandais. Le fait qu’elle ne soit pas américaine lui permettait de s’inscrire dans une histoire de l’art différente : celle des peintres européens du XVIIIe siècle...

 

Son travail évoque les peintures rococo et libertines de Fragonard. Mais dans ses cover sessions, qui rappellent les reprises que les musiciens font de titres connus, Figgis réinterprète aussi bien des œuvres de Fragonard que celles de Gainsborough ou de Manet.

Et de Goya ! Quand Goya représente des personnages de la famille royale espagnole, il est sans pitié. Figgis représente également ses personnages comme ils sont. S’ils sont décadents, cela se voit sur leur tête. Et comme Goya, on ne sait jamais si ce sont des fantômes ou des personnages de chair et de sang...

 

 

 

 

 

“La manière dont les femmes sont représentées intéresse beaucoup Genieve, en tant que féministe. Mais elle s’y engage avec une légèreté et un humour très contemporains.”

 

 

 

 

Les peintures de Figgis peuvent paraître frivoles, représentant des moments de divertissement à la manière des conversation pieces du XVIIIe. Pourtant, comme le notait le commissaire d’exposition Éric Troncy récemment, Figgis est justement une artiste de son temps parce qu’elle prend très au sérieux le divertissement, qui demeure au cœur de notre société moderne.

Je suis d’accord avec lui. Les sujets de fond sont là. La manière dont les femmes sont représentées intéresse beaucoup Genieve, en tant que féministe. Mais elle s’y engage avec une légèreté et un humour très contemporains.

 

Sa manière de travailler la matière picturale est très originale. Ces scènes sont à la fois très détaillées et dissoutes. Comme si la matière avait fondu.
C’est une chose qu’un artiste comme John M. Armleder enseigne à ses étudiants : maîtriser l’œuvre et accepter ensuite qu’elle vous échappe. Figgis ne le connaissait pas mais il est intéressant de voir comme leur démarche se rejoint. Elle aime appliquer beaucoup de matière, puis il se passe des choses qu’elle ne peut pas contrôler. C’est pourquoi elle travaille au sol, à la manière d’un Jackson Pollock, pour éviter que la peinture ne coule trop. Cette manière de travailler est très contemporaine, même si son imaginaire se porte vers des références plus classiques comme les romans gothiques ou la peinture du XVIIIe siècle.

 

Figgis a grandi dans l’Irlande catholique et puritaine des années 70. Ce contexte l’a-t-elle influencée?
Les mythes irlandais l’ont beaucoup inspirée : les fantômes, les familles nombreuses décadentes, les châteaux... Ces sujets sont plus abordés dans les romans que dans la peinture. Je pense par exemple aux sœurs Brontë, aux Hauts de Hurlevent – roman d’Emily Brontë, publié en anglais en 1847. Genieve Figgis est très méditative, elle travaille en dehors de Dublin, et l’Irlande elle-même est un peu en retrait par rapport à la France ou l’Angleterre. Quand j’ai visité son ancien atelier, en 2014, je suis arrivée dans une banlieue peuplée d’immeubles de bureaux, sans intérêt et assez moche. Mais au milieu de son atelier, Genieve avait installé un lit à baldaquin entouré de peintures. Elle avait recréé son univers dans cet environnement, lui insufflant une touche d’absurdité et de fantaisie. C’est que Genieve demeure sincère, directe, avançant au feeling et à l’intuition, forgés en réalité par une très grande culture. Son parcours aussi la distingue : elle s’est d’abord mariée et a eu deux enfants, si bien qu’elle n’est sortie de l’école qu’à 30 ans. Et contrairement à ses confrères américains qui ont fait Yale ou d’autres écoles, avec des cours sur le marketing de l’art, Genieve n’est absolument pas intéressée par le fonctionnement de ce milieu.