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06 Novembre

Paris Photo : le noir et blanc onirique d’Aitor Ortiz

 

Aitor Ortiz dresse des passerelles entre le monde réel et la fiction. Sous son objectif, les architectures se muent en pures abstractions, le béton devient léger et le marbre fragile. Aux confins du réel, les objets qu’il fixe sur sa pellicule semblent ensorcelés, comme animés par une vie autonome, et questionnent notre perception tout en parlant à nos émotions. Ses œuvres sont présentées à Paris Photo jusqu’au 10 novembre.

Par Thibaut Wychowanok

“Net 013” (2012). Impression sur aluminium.

Graphiques, laissant éclater l’intensité du noir et blanc, les photographies d’architecture d’Aitor Ortiz réconcilient la froide réalité physique des bâtiments avec le monde des émotions. Sous son objectif, la matérialité des constructions se déploie d’abord dans le détail des textures, dans les combinaisons et les successions de matériaux, dans les savants entrelacs de béton ou d’acier. Mais cette objectivité n’a aucun but documentaire, au contraire, elle suscite chez nous des sensations fantasmatiques.

 

 

C’est le processus de création de l’image elle-même qui est le vrai sujet du photographe : matière, volume, opacité, transparence, jeux d’échelles, modularité, rythme...

 

 

Si Aitor Ortiz propose à notre regard des formes, le plus souvent abstraites, c’est que, pour lui, l’abstraction permet de révéler davantage que la simple figuration de la réalité. Chez le photographe espagnol, l’abstraction informe plus que le réel, au-delà du réel. Ce monde inhabité – aucune personne ne figure jamais dans ses images –, laisse toute sa place au vide et à l’espace. L’humanité n’est pas pour autant absente, elle se dévoile dans ce vide qui absorbe le spectateur. Celui-ci y projette facilement ses fantasmes et ses propres références (artistiques, intimes, cinématographiques) qui humanisent et animent ces images d’apparence froide. La tension est vive entre la description presque scientifique et les possibles interprétations romantiques ou mélancoliques.

“Noúmenos 005” (2013). Impression sur aluminium.

“Gaudí 005” (2018). Impression sur aluminium.

Aitor Ortiz a une vingtaine d’années lorsqu’on fait appel à lui pour documenter la construction du Guggenheim de Bilbao. Ce travail de commande lui permet de développer une approche conceptuelle et philosophique de l’architecture et de l’urbanisme. Pour la ville espagnole, le musée de Frank Gehry forme un symbole paradoxal : à la fois le flamboyant porte-étendard d’une nouvelle identité, mais aussi le signe de la perte de son passé industriel. “L’exemple le plus marquant de cette double dynamique, explique le photographe, est la construction du Guggenheim – probablement le bâtiment le plus iconique du XXet du XXIsiècle – à seulement dix kilomètres de la plus importante entreprise espagnole du XIXet du XXsiècle, Altos Hornos de Vizcaya, symbole de la révolution industrielle, démantelée au même moment.

 

Ces mutations de Bilbao, ville dans laquelle réside l’artiste et qui a forgé son identité, vont nourrir son approche photograhique : “L’archéologie industrielle et les processus de transformation urbains me passionnent, confirme-t-il, mais ils ne constituent que la graine de mon travail, pas son résultat final.” En effet, dans ses clichés, l’aspect documentaire est très vite sublimé par une narration visuelle qui sort l’objet architectural de son époque et de son contexte pour en faire une image intemporelle. C’est le processus de création de l’image elle-même qui est le vrai sujet du photographe : matière, volume, opacité, transparence, jeux d’échelles, modularité, rythme... ses photographies semblent proposer un déplacement perpétuel : de l’architecture vers l’art, de la matière vers la photographie.

“Stage 005” (2012). Impression sur aluminium.

À la lisière de l’art et de la photographie justement, mais aussi de l’architecture et des nouvelles technologies, les clichés d’Aitor Ortiz sont parfois réalisés en collaboration avec des artistes, Not Vital notamment, ou avec des architectes – comme sa série Muros de luz avec Josep Egea. Celle-ci représente de gigantesques blocs de marbre dont une partie évidée laisse filtrer de la lumière. Ce faisceau lumineux dialogue avec les blocs de pierre, soulignant leurs volumes et semblant, en même temps, mettre à mal leur solidité. C’est que toutes ses images sont profondément retravaillées par ordinateur.

 

 

Dans Amorfosis, les compositions d’échafaudages forment des fractales, alors que dans Net, les images rappellent des réalisations de programmes informatiques de design. Dans les deux cas, le processus de réalisation s’enracine dans le réel…

“Amorfosis” d’Aitor Ortiz

Dans sa série Rec, la photographie devient cette fois-ci œuvre cinétique :Le protagoniste est le temps, explique Aitor Ortiz au critique Alejandro Castellote. Ce moment fugace qui demeure en vous, de la même manière que les images que vous voyez dans un train à toute allure. Vous les voyez un instant et elles disparaissent aussitôt.” Dans Amorfosis, les compositions d’échafaudages forment des fractales, alors que dans Net, les images rappellent des réalisations de programmes informatiques de design. Dans les deux cas, le processus de réalisation s’enracine dans le réel : pour Amorfosis, l’hôtel Windsor de Madrid dont les flammes d’un incendie avaient rendu la structure étonnamment visible, ou pour Net, un jeu entre mailles et lumières. Lorsque le critique Alejandro Castellote lui demande en quoi consiste le travail de photographe, Aitor Ortiz répond : “Voir ce que les autres ne voient pas. Sélectionner un fragment du monde et lui donner une nouvelle valeur dans un contexte différent.” L’artiste désorganise ainsi notre perception. Le spectateur ne sait plus s’il peut croire à ce qu’il voit : la frontière entre fiction et réalité s’estompe, nous plongeant dans l’abîme permanent du doute.

 

 

Expositions personnelles d’Aitor Ortiz : à Paris Photo, du 7 au 10 novembre ; à la Springer Gallery Berlin, jusqu’au 11 janvier 2020 ; au Centre culturel Tabakalera (Saint-Sébastien), du 14 novembre au 25 février 2020.

 

Exposition de groupe à la Whitechapel Gallery (Londres) jusqu’au 5 janvier 2020.

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