29 Octobre

Dave Heath : à la découverte du maître méconnu de la photographie américaine

 

Il a cherché à saisir au plus près les états d’âme de ses contemporains. L’univers sensible de Dave Heath, véritable monument de la photographie américaine s’expose à Paris, au Bal, jusqu’au 23 décembre.

Par Patrick Remy

“Chicago”, 1956 © Dave Heath / Collection Torosian, courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto.

La psychologie par la photographie ? C’est en quelques mots le résumé de l’oeuvre de Dave Heath. Un photographe oublié de la courte histoire de la photographie, né à Philadelphie en 1931, mort à Toronto en 2016. Il reste de lui des images somptueuses en noir et blanc, et le chef-d’oeuvre A Dialogue with Solitude, livre triste comme son titre, publié en 1965 (réédité en 2000, éd. Lumiere Press). Un ouvrage inclassable, roman photo pour certains, langage romantique comme chez W. Eugene Smith – une de ses influences – pour d’autres. Une écriture qui ne raconte pas le monde mais les émotions intimes. Sa vision de la condition humaine y est très noire ! Le livre explore la solitude de l’individu en dix séquences entrecoupées de citations (T.S. Eliot, Robert Louis Stevenson, Rainer Maria Rilke, Hermann Hesse) et consacrées à la vie militaire (il a été G.I.), à la jeunesse aliénée, à la famille, aux relations sexuelles… “Ces images suivent une progression allant de la lassitude au désespoir en passant par la colère, la souffrance et, dans les dernières photographies, par le bonheur et la jubilation d’une expérience commune”, écrit-il. Le temps y est suspendu. Ce déroulé inédit est le fruit d’une décennie d’expérimentations et de tâtonnements. “Je suis totalement empreint de solitude. Elle a laissé sa marque sur toute ma vie. J’ai été dix ans en analyse pour tenter de m’extirper du piège dans lequel je me trouvais. Je crois que tout remonte à la perte de ma mère, à ce traumatisme psychologique. J’ai créé cette oeuvre pour tenter de dépasser l’étape du deuil, mais cela ne fait que m’enfoncer au lieu de me libérer.

 

 

Envoyé en Corée comme mitrailleur, il y capte ses premiers paysages intérieurs, photographiant ses camarades soldats dans des moments intimes, absorbés dans leurs pensées...

“Washington Square”, New York (1960). Dave Heath. Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto.

Abandonné par ses parents à l’âge de 4 ans, Dave Heath connaît une enfance douloureuse, entre orphelinats et familles d’accueil. À 15 ans, il a un choc en découvrant, dans le magazine Life, Bad Boy’s Story, un reportage du photographe Ralph Crane. “Je me suis immédiatement reconnu dans cette histoire et j’ai aussi reconnu la photographie comme mon moyen d’expression.” Il intègre le lycée technique de South Philadelphia, puis devient l’assistant de photographes, travaille dans le laboratoire d’un drugstore, fait le serveur pour s’acheter un Rolleiflex, tout en collectionnant les essais sur la photographie et en compilant les meilleures séries de Life. En 1952, à 21 ans, il est incorporé dans l’armée et envoyé en Corée comme mitrailleur. Il y capte ses premiers paysages intérieurs, ses “inner landscapes” comme il les nomme, photographiant ses camarades soldats dans des moments intimes, absorbés dans leurs pensées, tentant de saisir “la vulnérabilité d’une conscience tournée vers elle-même”, loin des combats.

 

 

Je produis une photographie de la même manière qu’un poète écrit un vers qui s’impose à lui.” 

“Métro aérien à Brooklyn”, New York, 1963 © Dave Heath. Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto.

De retour à la vie civile, il se plonge, comme beaucoup de photographes de cette époque, dans l’observation de la rue américaine, à Philadelphie, Chicago, New York où il s’installe en 1957. “Mes photos ne sont pas sur la ville mais nées de la ville. La ville moderne comme

scène, les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce mais sont eux-mêmes cette pièce. […] Baudelaire parle du flâneur dont le but est de donner une âme à cette foule.” Et toujours ces références à la poésie dont il est féru : “Je produis une photographie de la même

manière qu’un poète écrit un vers qui s’impose à lui. Si c’est un bon vers, celui-ci pourra donner lieu à un poème ou prendre place dans un autre travail et compléter une strophe. De la même manière, dans une séquence, une photographie fonctionne en relation avec d’autres.”

Loin de la street photography, il isole les gens dans la foule. Autant de solitudes qu’il s’empresse de tirer dans sa chambre noire, comme s’il voulait retrouver une famille, une enfance heureuse qu’il n’a pas eue. La psychologie par la photographie.

 

 

Toutes les citations sont extraites du livre Extempore, long entretien réalisé par Michael Torosian, éd. Lumiere Press (1988), reproduit dans le catalogue de l’exposition Dialogues with Solitudes, coédition Le Bal/Steidl.

Dialogues with Solitudes, jusqu’au 23 décembre, Le Bal, Paris.

© Dave Heath. Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto.

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