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Numéro
10

Orgasmes et paysages arides : la photographe Diana Michener dévoile deux nouveaux livres

Photographie

Connue pour ses nombreuses séries en noir et blanc auscultant le vivant – et le mort – sous ses multiples formes, la photographe américaine Diana Michener publiait récemment chez Steidl non pas un mais deux ouvrages monographiques. Une plongée simultanée dans deux séries d'apparence antagonistes, explorant d'un côté l'intimité des corps et de l'autre l'immensité de la nature.

  • Diana Michener, série “Twenty-eight Figure Studies” (2020).

  • Diana Michener, série “Twenty-eight Figure Studies” (2020).

  • Diana Michener, série “Twenty-eight Figure Studies” (2020).

  • Diana Michener, série “Twenty-eight Figure Studies” (2020).

  • Diana Michener, série “Trance” (2018-2020).

  • Diana Michener, série “Trance” (2018-2020).

© Diana Michener

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À 80 ans, Diana Michener est loin d’avoir la renommée qu’elle mérite. Si la photographe entame sa carrière dès le début des années 70, sa reconnaissance sera tardive et attendra l’orée du XXIe siècle. Pourtant, en cinq décennies, l’Américaine n’a jamais cessé d’être active, développant au fil des années une photographie percutante par ses sujets eux-mêmes, leur diversité, mais aussi ses grandes qualités esthétiques et techniques. Travaillant principalement par séries, l’artiste ausculte le réel une thématique après l’autre, sans rechigner à explorer ses plus scabreux détails. Au contraire : ses premiers travaux connus reflètent déjà un attrait pour les visions les plus concrètes et graphiques de la mort, ces scènes où ce qui était alors vivant ne laisse plus derrière lui qu’une enveloppe inerte souvent repoussante. Ses projets très variés emmènent autant l'artiste dans les abattoirs, où elle photographie des têtes de vaches décapitées, que dans une morgue, pour immortaliser des fœtus morts-nés conservés dans du formol, jusqu'à l'enceinte de parcs zoologiques, où elle saisit le regard puissant d'animaux en captivité. Le tout reste dominé par une même constante formelle qu’elle a fait sienne : le noir et blanc.

 

 

À la fin 2020, alors que Diana Michener a soufflé sa quatre-vingtième bougie, la maison d’édition allemande Steidl décide de souligner sa versatilité artistique en publiant simultanément deux ouvrages monographiques réunissant chacun l'une de ses dernières séries. Baptisé Twenty-eight Figure Studies, le premier nous emmène dans une nouvelle plongée crue dans l’intimité où, trente ans après avoir représenté des couples d’amoureux épris de tendresse, la photographe immortalise cette fois-ci des amants en plein coït. Seul obstacle face à cette volonté tenace de l'Américaine : son époux, le célèbre plasticien Jim Dine, refuse d’accueillir des inconnus dans leur domicile. Diana Michener est donc contrainte de réfléchir à une parade pour obtenir ce qu'elle cherche et la trouve finalement dans le cinéma pornographique. Sous son objectif, des fragments de films X diffusés sur son écran sont mis à l’arrêt, resserrés par un cadre carré et uniformisés par leurs nuances de gris. Si des détails corporels comme les visages, les seins, nombrils ou même les sexes s'y dévoilent explicitement, des silhouettes parfois floues confinent sur quelques clichés à une abstraction formelle où seule les contrastes de lumière et l’énergie du mouvement évoquent le sujet capturé. En résulte une certaine brutalité que l’artiste elle-même reconnaît, bien que son intention fut différente. “Mon désir était d’emmener le spectateur dans un endroit presque religieux, où l’union est emplie de joie et d’extase plutôt que d’être seulement physique”, justifie-t-elle.

Diana Michener, série “Trance” (2018-2020). © Diana Michener

Complètement imprégné par ces clichés charnels, on s’étonne alors de découvrir, dans le second livre de la photographe, un tout autre décor. Trance, l'autre série de Diana Michener publiée par Steidl, s’attarde ici sur une thématique ô combien féconde et inépuisable de la prise de vue : le paysage. D'ailleurs, cela fait plusieurs décennies que l'octogénaire s'est mise en quête photographique de l’horizon, en commençant par poser un regard sur son propre pays. Désolée par son déclin, angoissée par l’effondrement potentiel d’un système politique, social et économique de plus en plus caduc, l'Américaine part tous les étés se recueillir dans sa ferme reculée de l’État de Washington où elle retrouve la quiétude de vastes étendues désertes asséchées par la chaleur estivale. Inspirée par ces paysages familiers, elle décide il y a deux ans de partir seule avec son appareil argentique à la recherche d’autres zones du monde, du Texas à Israël et au plateau du Golan en passant par l’Espagne, où la nature s'expose dans son état le plus brut et la rappelle à sa faiblesse d’humain. Par ici, les cactus serpentent devant un ciel dégagé et dessinent des méandres au-dessus d’un sol aride, par là, des routes sont couvertes d’une pellicule de givre qui semble les doter d’un voile étincelant... La trace de notre propre espèce est réduite à sa plus grande discrétion, manifeste seulement dans le goudron des routes, la présence de quelques poteaux électriques, l'arrivée d’un train sur des voies ferrées ou encore l’alignement des tombes dans un cimetière. S'il parcourt les pays à la recherche de décors similaires, ce travail visuel est toutefois bien loin de la topographie : aucune information n’est donnée sur les sites capturés. Seuls restent la taille imposante des montagnes, les sinuosités des collines, la verticalité des arbres et l’éclat du soleil rayonnant, qui font la puissance d'une nature en majesté.


“J’ai été submergée par le caractère infini du ciel, du paysage, et l’idée d’être si petite dans des espaces si vastes”, raconte l’artiste, décrivant cette expérience transcontinentale comme particulièrement émouvante. Complémentaires, ses deux ouvrages publiés par Steidl, que seul le noir et blanc semblerait relier, s’imposent délibérément par leurs antagonismes et leur polarité : entre l'humain et la nature, entre le contemporain et l'archaïque, entre le vivant et l'inerte, entre le portrait et le paysage, entre le détail intime et l’espace infini… Pourtant, Diana Michener et la maison d’édition y font un puissant choix de construction. Sur chaque double page au format horizontal des deux livres, une seule image est presque à chaque fois imprimée sur la droite, centrée et bordée de blanc. Une manière subtile de faire respirer les corps et les espaces, laissant libre cours à l'imagination de leur potentielle rencontre.

 

 

Twenty-eight Figure Studies et Trance de Diana Michener (2020), éd. Steidl.

Diana Michener, série “Trance” (2018-2020). © Diana Michener