395

Le photographe Erwin Olaf, entre fureur et solitude, à la galerie Rabouan Moussion

 

De ses autoportraits furieux réalisés après les attentats du 7 janvier à ses clichés de femmes solitaires dans des situations d’attente interminable, le photographe néerlandais met en scène à la galerie Rabouan Moussion la vulnérabilité de l’être humain.

Waiting, Shenzhen, Portrait 2 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

Anger (2015) d’Erwin Olaf.

Courtesy the artist and Rabouan Moussion Paris

Exposés depuis octobre dans le nouveau et très bel espace de la galerie Rabouan Moussion, les deux autoportraits de l’artiste la bave aux lèvres et les yeux exorbités, dans une fureur provoquée par les attentats du 7 janvier, résonnent avec une acuité d’autant plus dérangeante aujourd’hui. À l’éternelle question de savoir ce que peut un artiste après l’horreur de tels événements, Erwin Olaf répond par l’art, c’est-à-dire par l’incarnation sensible de ses sentiments contradictoires. Son corps tendu semble entravé, son visage déformé est bâillonné. Haine, douleur, peur, violence et impuissance… “J’étais bouleversé, et en même temps incapable de pleurer, nous confiait l’artiste en septembre. C’était la première fois que je réalisais des autoportraits qui parlent, non seulement de moi, mais de la situation du monde. Je ne savais pas comment réagir. Mais j’étais trop en colère pour rester sans rien faire. Ces deux photos ne sont que ce qu’elles sont : une réaction presque instinctive, des émotions primaires face à l’horreur. Mais cela ne m’empêchera pas de continuer à célébrer la liberté et de continuer à travailler.

Waiting, La Défense 2 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris 

Son exposition “Waiting”, ouverte jusqu’au 28 novembre, en est la preuve. On y retrouve – outre ces deux autoportraits – les deux versants de l’œuvre de l’artiste, l’un autobiographique et l’autre dédié à des mises en scène sophistiquées, s’intéressant tous deux à la condition humaine, à la vulnérabilité de l’être et au rapport de pouvoir et de soumission. Dans la première salle, des autoportraits donc. Erwin Olaf s’y confronte depuis longtemps, rendant compte des changements opérés par le temps et la maladie [l’artiste se sait atteint d’une maladie respiratoire] sur son corps. On y retrouve l’esthétique très publicitaire du photographe, les couleurs léchées et la lumière parfaite. Le Néerlandais y a fait ses armes et continue, plus rarement, à contribuer aux campagnes des plus grandes marques. On connaît surtout, depuis ses séries des années 90 et 2000, sa capacité à styliser parfois jusqu’à l’outrance. Ses portraits rivalisent ainsi avec les plus grands maîtres flamands auxquels on le compare par réflexe un peu trop pavlovien, de Vermeer à Rembrandt. 

Waiting, Nairobi 3 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

L’ambiguïté et l’intérêt d’une telle esthétique se révèlent dans toute leur ampleur dans la seconde et plus grande salle de la galerie Rabouan Moussion. Des photographies grand format, comme à son habitude, ainsi que deux vidéos projetées sur des écrans se faisant face donnent son titre à l’exposition : “Waiting”. Erwin Olaf y met en scène des femmes de toutes origines, photographiées soit en plan large de profil, soit en close-up, toujours dans des situations d’attente. Dans ce qu’on imagine être le lobby d’un hôtel, ou un restaurant, ces femmes patientent, imperturbables… ou presque. Toute la puissance de l’installation tient de ce “presque”. Est-ce de la déception dans ces yeux ? De l’impatience dans ce rictus ? De l’espoir dans ce regard ? Les questions se multiplient au fur et à mesure de la visite car chacun a connu ces situations types. 

Vue de l’exposition “Waiting” d’Erwin Olaf à la galerie Rabouan Moussion jusqu’au 28 novembre.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

Mais le talent du photographe tient à sa capacité à ne jamais offrir de réponse. À rester dans l’ambiguïté. Ces femmes, dont on partage la vulnérabilité face à cette attente qui les met dans une position de soumission, demeurent insaisissables. Elles nous échappent, car la stylisation du noir et blanc et cette “esthétique publicitaire” nous empêchent de “voir” les sentiments. Elles les cachent, les lissent et nous les rendent d'autant plus mystérieux. Erwin Olaf excelle depuis longtemps dans ce renversement. Cette stylisation photographique qui, d’habitude, rend les images si plates et si premier degré, les transforme ici en clichés énigmatiques. La surface lisse recouvre une profondeur qui n’apparaît que par détails, avec délicatesse. Il faut creuser, c’est-à-dire se confronter aux photographies et aux vidéos, mais aussi à sa propre expérience, pour les révéler. “Chacun est libre de décider, face à une photo, du temps nécessaire pour la comprendre, l’aimer ou la détester. Mais j’ai remarqué que certaines personnes restent devant ma double vidéo de 45 minutes, cherchant à pénétrer l’âme de cette femme qui attend. Elles sont à la recherche de ses émotions, ces mêmes émotions que j’essaie d’exprimer à travers la caméra, dans toutes leurs nuances et leur complexité", conclut l'artiste.

 

Exposition “Waiting” d'Erwin Olaf, jusqu'au 28 novembre à la galerie Rabouan Moussion, 11, rue Pastourelle, Paris IIIe. www.rabouanmoussion.com

 

Par Thibaut Wychowanok

Daidō Moriyama : Tokyo sombre et nus sulfureux
998

Daidō Moriyama : Tokyo sombre et nus sulfureux

Photographie Irving Penn, Richard Avedon, Malick Sidibé, Nan Goldin… Depuis 1980 le prix international de la Fondation Hasselblad récompense un photographe ayant accompli un travail remarquable. Cette année : le Japonais Daidō Moriyama. Irving Penn, Richard Avedon, Malick Sidibé, Nan Goldin… Depuis 1980 le prix international de la Fondation Hasselblad récompense un photographe ayant accompli un travail remarquable. Cette année : le Japonais Daidō Moriyama.

Kenta Cobayashi, photographe de l’ère Black Mirror
965

Kenta Cobayashi, photographe de l’ère Black Mirror

Photographie Le Japonais Kenta Cobayashi ne documente pas la réalité mais préfère la manipuler. Entre science-fiction et intelligence artificielle, ses clichés futuristes explorent un monde digital et arborent fièrement les stigmates de la retouche. Le Japonais Kenta Cobayashi ne documente pas la réalité mais préfère la manipuler. Entre science-fiction et intelligence artificielle, ses clichés futuristes explorent un monde digital et arborent fièrement les stigmates de la retouche.

Les stars de la photographie de mode en vente chez Christie’s
889

Les stars de la photographie de mode en vente chez Christie’s

Photographie Le 19 juin, la célèbre maison de vente Christie’s met aux enchères différentes photographies de mode du XXe siècle appartenant au collectionneur new-yorkais Leon Constantiner. On y retrouve des maîtres du genre tels que Richard Avedon, Irving Penn, Herb Ritts, Helmut Newton ou Peter Lindbergh. Le 19 juin, la célèbre maison de vente Christie’s met aux enchères différentes photographies de mode du XXe siècle appartenant au collectionneur new-yorkais Leon Constantiner. On y retrouve des maîtres du genre tels que Richard Avedon, Irving Penn, Herb Ritts, Helmut Newton ou Peter Lindbergh.

Martin Parr : leçon d’humour british à la National Portrait Gallery
678

Martin Parr : leçon d’humour british à la National Portrait Gallery

Photographie Jusqu’au 27 mai 2019, la National Portrait Gallery consacre une exposition à Martin Parr : “Only Human”. À sa façon, le photographe dévoile une série d’œuvres qui interrogent l’identité britannique. Jusqu’au 27 mai 2019, la National Portrait Gallery consacre une exposition à Martin Parr : “Only Human”. À sa façon, le photographe dévoile une série d’œuvres qui interrogent l’identité britannique.

Polémique : le photographe Ren Hang accusé de plagiat
776

Polémique : le photographe Ren Hang accusé de plagiat

Photographie Dramatiquement décédé en 2017, Ren Hang mêlait, dans ses clichés saisissants, désir et insouciance, identité flottante et sexualité fantasmagorique. Pourtant, son œuvre érotique fait aujourd’hui polémique : le photographe chinois se livrait-il au plagiat ?   Dramatiquement décédé en 2017, Ren Hang mêlait, dans ses clichés saisissants, désir et insouciance, identité flottante et sexualité fantasmagorique. Pourtant, son œuvre érotique fait aujourd’hui polémique : le photographe chinois se livrait-il au plagiat ?  

Rencontre avec le photographe Mous Lamrabat: “Je veux prouver que le Maroc a une vraie scène artistique”
780

Rencontre avec le photographe Mous Lamrabat: “Je veux prouver que le Maroc a une vraie scène artistique”

Photographie Il y a quelques mois, le photographe Mous Lamrabat a fait sensation sur les réseaux sociaux : dans ses clichés, le Belgo-marocain mêle logos de multinationales et objets fétiches issus de la culture marocaine. Esthète et autodidacte, il incarne une nouvelle génération d’artistes. Rencontre. Il y a quelques mois, le photographe Mous Lamrabat a fait sensation sur les réseaux sociaux : dans ses clichés, le Belgo-marocain mêle logos de multinationales et objets fétiches issus de la culture marocaine. Esthète et autodidacte, il incarne une nouvelle génération d’artistes. Rencontre.