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Le photographe Erwin Olaf, entre fureur et solitude, à la galerie Rabouan Moussion

 

De ses autoportraits furieux réalisés après les attentats du 7 janvier à ses clichés de femmes solitaires dans des situations d’attente interminable, le photographe néerlandais met en scène à la galerie Rabouan Moussion la vulnérabilité de l’être humain.

Waiting, Shenzhen, Portrait 2 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

Anger (2015) d’Erwin Olaf.

Courtesy the artist and Rabouan Moussion Paris

Exposés depuis octobre dans le nouveau et très bel espace de la galerie Rabouan Moussion, les deux autoportraits de l’artiste la bave aux lèvres et les yeux exorbités, dans une fureur provoquée par les attentats du 7 janvier, résonnent avec une acuité d’autant plus dérangeante aujourd’hui. À l’éternelle question de savoir ce que peut un artiste après l’horreur de tels événements, Erwin Olaf répond par l’art, c’est-à-dire par l’incarnation sensible de ses sentiments contradictoires. Son corps tendu semble entravé, son visage déformé est bâillonné. Haine, douleur, peur, violence et impuissance… “J’étais bouleversé, et en même temps incapable de pleurer, nous confiait l’artiste en septembre. C’était la première fois que je réalisais des autoportraits qui parlent, non seulement de moi, mais de la situation du monde. Je ne savais pas comment réagir. Mais j’étais trop en colère pour rester sans rien faire. Ces deux photos ne sont que ce qu’elles sont : une réaction presque instinctive, des émotions primaires face à l’horreur. Mais cela ne m’empêchera pas de continuer à célébrer la liberté et de continuer à travailler.

Waiting, La Défense 2 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris 

Son exposition “Waiting”, ouverte jusqu’au 28 novembre, en est la preuve. On y retrouve – outre ces deux autoportraits – les deux versants de l’œuvre de l’artiste, l’un autobiographique et l’autre dédié à des mises en scène sophistiquées, s’intéressant tous deux à la condition humaine, à la vulnérabilité de l’être et au rapport de pouvoir et de soumission. Dans la première salle, des autoportraits donc. Erwin Olaf s’y confronte depuis longtemps, rendant compte des changements opérés par le temps et la maladie [l’artiste se sait atteint d’une maladie respiratoire] sur son corps. On y retrouve l’esthétique très publicitaire du photographe, les couleurs léchées et la lumière parfaite. Le Néerlandais y a fait ses armes et continue, plus rarement, à contribuer aux campagnes des plus grandes marques. On connaît surtout, depuis ses séries des années 90 et 2000, sa capacité à styliser parfois jusqu’à l’outrance. Ses portraits rivalisent ainsi avec les plus grands maîtres flamands auxquels on le compare par réflexe un peu trop pavlovien, de Vermeer à Rembrandt. 

Waiting, Nairobi 3 (2014) d’Erwin Olaf.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

L’ambiguïté et l’intérêt d’une telle esthétique se révèlent dans toute leur ampleur dans la seconde et plus grande salle de la galerie Rabouan Moussion. Des photographies grand format, comme à son habitude, ainsi que deux vidéos projetées sur des écrans se faisant face donnent son titre à l’exposition : “Waiting”. Erwin Olaf y met en scène des femmes de toutes origines, photographiées soit en plan large de profil, soit en close-up, toujours dans des situations d’attente. Dans ce qu’on imagine être le lobby d’un hôtel, ou un restaurant, ces femmes patientent, imperturbables… ou presque. Toute la puissance de l’installation tient de ce “presque”. Est-ce de la déception dans ces yeux ? De l’impatience dans ce rictus ? De l’espoir dans ce regard ? Les questions se multiplient au fur et à mesure de la visite car chacun a connu ces situations types. 

Vue de l’exposition “Waiting” d’Erwin Olaf à la galerie Rabouan Moussion jusqu’au 28 novembre.

Courtesy  the artist and Rabouan Moussion Paris

Mais le talent du photographe tient à sa capacité à ne jamais offrir de réponse. À rester dans l’ambiguïté. Ces femmes, dont on partage la vulnérabilité face à cette attente qui les met dans une position de soumission, demeurent insaisissables. Elles nous échappent, car la stylisation du noir et blanc et cette “esthétique publicitaire” nous empêchent de “voir” les sentiments. Elles les cachent, les lissent et nous les rendent d'autant plus mystérieux. Erwin Olaf excelle depuis longtemps dans ce renversement. Cette stylisation photographique qui, d’habitude, rend les images si plates et si premier degré, les transforme ici en clichés énigmatiques. La surface lisse recouvre une profondeur qui n’apparaît que par détails, avec délicatesse. Il faut creuser, c’est-à-dire se confronter aux photographies et aux vidéos, mais aussi à sa propre expérience, pour les révéler. “Chacun est libre de décider, face à une photo, du temps nécessaire pour la comprendre, l’aimer ou la détester. Mais j’ai remarqué que certaines personnes restent devant ma double vidéo de 45 minutes, cherchant à pénétrer l’âme de cette femme qui attend. Elles sont à la recherche de ses émotions, ces mêmes émotions que j’essaie d’exprimer à travers la caméra, dans toutes leurs nuances et leur complexité", conclut l'artiste.

 

Exposition “Waiting” d'Erwin Olaf, jusqu'au 28 novembre à la galerie Rabouan Moussion, 11, rue Pastourelle, Paris IIIe. www.rabouanmoussion.com

 

Par Thibaut Wychowanok

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